Oraison funèbre de 1843
C'en est fait, mes chers enfants, elle est morte!--Qui donc?--Morte et enterrée!--Le nom de la défunte, que nous la pleurions?--Elle s'est appelée quelque temps l'année 1843; depuis hier, on ne la nomme plus, que l'année dernière; elle a vécu douze mois, c'est-à-dire trois cent soixante-cinq jours, ni plus ni moins; vous trouverez que c'est mourir bien jeune; hélas! je suis de votre avis; mais que voulez-vous y faire? Les années ne vivent pas davantage, leur compte est réglé sans rémission et arrête à ce total, par l'impitoyable agent comptable vulgairement connu sous le nom d'Almanach. Quelquefois, par-ci, par-là, il accorde à certaines années vingt-quatre heures de gratification, ce qui leur procure l'agrément d'une existence de trois cent soixante six jours; mais voilà tout ce qu'il peut faire; aussi les années ne réclament-elles pas, bien convaincues par expérience qu'il n'y a pas moyen d'éviter la chose; elles sont plus philosophes et plus résignées que nous autres, pauvres humains, qui nous débattons comme de beaux diables, et nous crions à la mort, pareils au bûcheron de La Fontaine: «Encore un jour! une heure!» On n'a pas d'exemple d'une année qui en ait crié autant: toutes ont trépassé, l'une après l'autre, sans mot dire.--L'année 1843 a fait comme ses devancières; elle a rendu le dernier soupir avec une résignation exemplaire.
Ce qui peut fortifier la philosophie de l'année mourante et lui faire prendre si bravement son parti, c'est qu'elle est sûre d'avoir un héritier direct, c'est-à-dire une héritière; les années sont toutes du sexe féminin; l'une engendre l'autre; et ainsi de mère en fille, jusqu'à la fin des siècles; par exemple, l'année 1844 vient d'arriver au monde immédiatement après le trépas de l'année 1843. Vous remarquerez, s'il vous plaît, ce phénomène unique un son espèce, à savoir qu'en fait d'années, l'enfant naît le lendemain de la mort de la mère. Et pour surcroît d'originalité, toutes les années sont baptisées et enterrées le même jour, sans exception, d'une part au 1er janvier, de l'autre au 31 décembre.
SAINT SYLVESTRE.
A toute mort, à toute pompe funèbre il faut un fossoyeur qui jette la pelletée de terre; saint Sylvestre est chargé de cet office, d'année en année, depuis un temps que j'appellerais, immémorial, si je ne trouvais pas qu'on a par trop abusé du mot. Saint Sylvestre a été choisi pour clore la paupière à l'année, parmi tous les saints; et Dieu sait cependant si la légende est longue! D'où vient cette préférence donnée à saint Sylvestre? Aurait-il fait valoir un goût naturel et particulier pour les enterrements? La place s'est-elle donnée au concours? a-t-elle été obtenue par la protection de quelques députés ou hauts fonctionnaire du martyrologe? C'est un point qui n'a pas été éclairci; j'aime à croire cependant que saint Sylvestre doit ses fonctions de fossoyeur-général de toutes les années passées, présentes et futures, à son mérite et non point à la faveur: il me répugne de prendre saint Sylvestre pour un intrigant!
Quoi qu'il en soit, saint Sylvestre justifie complètement la confiance que l'Almanach a mise en lui; il se tient toute l'année, pendant douze grands mois, en vedette sur la frontière qui sépare le 31 décembre du 1er janvier, prêt à rendre les derniers devoirs à l'année qui expire et à dire à l'année qui commence: «Alerte, ma fille, c'est à ton tour!»
Avez-vous vu quelquefois un gros chat tapi dans la verdure? Il passe là des heures entières sans mouvement, dans une complète immobilité, la patte tendue, le corps allongé, l'œil fixe, dans l'attitude d'un braconnier qui attend sa proie. Que veut monseigneur Raminagrobis? Il guette une souris ou un oiseau au passage, et ne quittera pas la place sans l'avoir happé. De même saint Sylvestre épie l'année et attend patiemment l'heure de lui mettre la main dessus; or, connue à une aimée passée succède invariablement une année présente, saint Sylvestre est toujours en sentinelle et sur le qui-vive: saint Sylvestre reste éternellement à cheval sur le 31 décembre!
SATURNE
Saint Sylvestre a pour compère le Temps, que les anciens appelaient Saturne, respectable vétéran qui avait la singulière prétention d'être le père de Jupiter. Le Temps et saint Sylvestre s'entendent à merveille. Dès que l'année sent sa fin venir, Saturne et le saint entrent dans la chambre de l'agonisante et se placent à son chevet, de compagnie, bien décidés à souffler dessus la pauvrette et à éteindre les dernières lueurs de vie qui lui restent, sauf à en allumer une autre.
Cette scène d'extrême-onction et de résurrection est représentée ici-même, par un ingénieux crayon, mieux qui je ne pourrais le faire du bond de ma plume. Je te renvoie donc au dessin de Bertal, cher lecteur, avec la modestie et l'abnégation qui me caractérisent.
Dans ce tableau mémorable, le Temps attire d'abord l'attention et occupe la plus grosse place. A tout seigneur tout honneur. Ou peut, au premier coup d'œil, trouver que son costume n'est pas taillé sur le patron de la dernière mode, mais il faut convenir du moins qu'il est irréprochable sous le point de vue classique. Hésiode, Homer, Virgile, Ovide, n'y trouveraient pas le plus petit mot à redire, et les Staubs du vieil Olympe lu donneraient à coup sur leur approbation. Rien n'y manque, ni les ailes, ni la faux.. Vous remarquerez d'ailleurs que Saturne pactise du côté de la barbe avec les merveilleux du jour. C'est un lion par la moustache. Le Café de Paris n'a pas son égal.--Son visage ne rappelle pas le velouté de la pèche ni la fraîcheur de la rose, je le confesse; c'est que le Temps n'est pas né d'hier; il existait déjà que rien n'était encore; le Temps est le vieux des vieux, et vraiment il y aurait de l'injustice à lui demander des airs d'adolescent.--Que ses jambes sont grêles!--Eh! mes amis, il n'en marche pas moins vite, vous ne le savez que trop, ô vous qu'il emporte sans cesse et sans repos, d'heure en heure, de minute en minute, de seconde en seconde, plaisir, jeunesse, gloire, amour, génie, beauté.
Le temps plaisante quelquefois; aussi vient-il de convertir un éteignoir son ami saint Sylvestre, et de cet éteignoir il coiffe l'année 1843, qui jetait encore, dans son bougeoir, une flamme mourante. Saint Sylvestre, malgré sa métamorphose, est parfaitement reconnaissable à son visage incrusté sur l'éteignoir en question: front chauve, yeux creux, nez épaté, bouche fendue jusqu'aux oreilles, c'est toujours ainsi que je m'étais figuré saint Sylvestre; l'auréole qui couronne l'extrémité de l'éteignoir ne permet pas d'ailleurs de s'y tromper.
Au même moment où le Tempséteint l'année 1843, il allume du bout de la faux l'année 1844, bougie toute neuve qui s'élance fièrement de son chandelier, mèche au vent, en attendant qu'elle brûle à petit feu, comme tant d'autres, et se fonde. Superbe allégorie qui fait voir que le temps reconstruit d'une main ce qu'il détruit de l'autre!
ORAISON FUNÈBRE.
Puisque, hélas! il est surabondamment constaté par tout ce qui précède, que l'année 1843 n'est plus, jetons quelques fleurs sur sa tombe!
La meilleure manière de savoir à quoi s'en tenir sur le compte des morts, c'est de rappeler leurs faits et gestes: Bossuet n'en faisait pas d'autre, et Massillon non plus. Je n'ai pas la prétention d'atteindre à la hauteur de ces grandes éloquences, mais je ferai de mon mieux; et comme, après tout, c'est là mon début dans l'oraison funèbre, je compte sur l'indulgence de mes auditeurs, sans vouloir cependant, comme maître renard, vivre aux dépens de celui qui m'écoute.
Par où commencerai-je? quel fait mémorable aura ma préférence? quelle action digne de souvenir attirera d'abord mon attention? à quoi et à qui dédierai-je l'exorde de mon oraison? O Mnémosyne! ô muse! toi, qui gardes la mémoire des grands événements du passé et qui les transmets à Clio, ta sœur, pour qu'elle les inscrive sur son airain éternel, viens à mon secours; Mnémosyne, aide-moi à rappeler les plus importants chapitres de la vie de très-haute et très-défunte dame l'Année 1843!... Mais déjà la divinité m'anime et m'inspire; les morts ressuscitent, et je vois se dérouler derrière moi les faits merveilleux qui donnent à l'année qui n'est plus une place à part dans l'immensité des siècles.
REGALIA.
Je croirais manquer à la hiérarchie et aux égards que méritent les entrepôts de tabacs, les fumeurs, les divans et les tabagies, si je ne donnais point les honneurs du pas à la grande affaire des cigares à cinq sous, immense question, question palpitante d'actualité, question brûlante, qui a empoisonné les derniers moments de l'année 1843. On nous accordera, en effet, que dans ce siècle de tabac et de blagues, le cigare mérite de passer le premier: qu'y a-t-il aujourd'hui de plus important que le cigare? N'abandonne-t-on pas femme, enfant, père et mère, le monde entier, pour avoir le plaisir d'aller fumer un cigare en plein air?
Le regalia, cigare du grand monde, a cru pouvoir profiter de cet immense succès pour se faire valoir; l'orgueil l'a gagné; il a prétendu se vendre autant qu'il s'estimait lui-même, et de vingt centimes se hausser à vingt-cinq; vous avez encore présents à la mémoire les détails de cette entreprise téméraire; les consommateurs jetèrent feu et flamme; une lutte s'engagea entre eux et le regalia, parmi des tourbillons de fumée; lutte terrible qui finit par la complète déconfiture; du regalia; il avait fait le renchéri, on le quitta pour le punir de son avarice; à vingt centimes il prospérait; tout le monde lui tendait la main, tout le monde le humait avec tendresse; à vingt-cinq centimes, il est tombé l'abandon et se dessèche, attendant, mais en vain, qu'une bouche complaisante s'intéresse à lui par hasard. Il y a là une profonde moralité; je la recommande aux maisons d'éducation, et si j'étais Ésope, La Fontaine ou M. de Florian, je la rimerais en apologue.
Voyez cependant quelle pauvre figure fait le cigare dans son bocal! Nul ne vient à lui, nul ne bat le briquet en son honneur. Si le cigare veut avoir du débit, il faudra bientôt qu'il se fume lui-même. Ce n'est pas tout: ses ennemis se réjouissent de sa disgrâce, et l'insulte par leur gaieté; et quel est le grand ennemi du cigare, si ce n'est la pipe? Or, la pipe est dans le délire, elle ne se contient plus; elle lance en signe de victoire, des tourbillons de fumée; quels feux de joie! On dédaignait la pipe; la pipe était abandonnée aux portiers, aux sergents en retraite et aux cochers de fiacre; la pipe maintenant trône sur les ruines du cigare; elle envahit la Chaussée-d'Autin, et se promènera bientôt au boulevard Italien, dans les mains du dandy.
Le jour de la déchéance du cigare, le gouvernement des pipes a donné un grand bal national; nous en offrons un fac similé: toutes les pipes y étaient, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, depuis la pipe de lettre jusqu'à la pipe d'écume de mer incrustée d'or et de diamants, pipes culottées et déculottées. La fête a fini par une ronde furieuse que les pipes ont dansée autour d'un malheureux paquet de cigares, délaissé de la nature entière.
Mais c'est assez nous occuper des hautes questions de politique intérieure; passons à la politique étrangère.
IRLANDE.
La situation de l'Irlande, en 1843, a continuée d'être ce que vous savez; l'Angleterre a joui d'une parfaite santé; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, elle s'est tous les jours assise à une table amplement fournie, arrosant son teint vermeil de porter, de chypre et de bordeaux; nourrissant son ventre énorme et ses grosses joues succulents reliefs, sauf, après boire, à rouler sous la table. Quant à l'Irlande, sa collation est claire; en deux mots, vous en connaissez le menu: l'Irlande dîne peu: son principal repas consiste depuis longtemps à se ronger les ongles; il en a été de même en 1843: la carte n'a pas changé pour elle. En revanche, si cette malheureuse Irlande est affamée, l'Angleterre s'engraisse à vue d'œil à ses dépens: L'Irlande met la poularde à la broche, et l'Angleterre la dévore. Dans ce pauvre diable de valet au ventre creux, à la mine piteuse, qui se tient debout, une assiette et une serviette sous le bras, jetant un regard suppliant sur un bifteck saignant, que son gros butor de maître engloutit à son nez, ne reconnaissez-vous pas l'Irlande? Et cet ogre sans pitié, qui sue l'abondance par tous les pores, n'est-ce pas l'Angleterre? Quand donc cette dévorante Angleterre donnera-t-elle à cette famélique Irlande un petit morceau de son bifteck?
LITTÉRATURE.
Après la politique, il est bon de faire une excursion dans la république des lettres, comme on disait du temps de la monarchie; cela repose. La politique est un verre de vitriol qui brûle les entrailles; la littérature une tasse de lait pur qui les rafraîchit; je parle surtout de la littérature mère de Han d'Islande et de Lucrèce Borgia; c'est, comme chacun sait, tout sucre et tout miel.
La plus grande succès de la littérature de 1843, le succès colossal, le succès pyramidal, le succès monstre, c'est M. Eugène Sue qui la obtenu; à lui la palme! Ses Mystères ont conquis la France et l'Europe: ce n'est plus un mystère; l'univers y passera! L'Asie et l'Amérique viennent de s'abonner au cabinet de lecture, et l'Afrique tout entière en a écrit deux mots à M. Charles Gosselin.
Nous voudrions de grand cœur donner ici le texte même de l'ouvrage, à ceux de nos charmants abonnés qui ne le connaissent point encore; malheureusement, ou n'a pas jusqu'ici découvert le moyen du faire tenir dix volumes in-8 dans un alinéa; cela viendra plus tard; en attendant, offrons aux impatients le portrait des principaux personnages qui figurent dans le roman de M. Eugène Sue. Le visage étant le miroir de l'âme, en voyant les héros, c'est comme si on lisait le livre; nous garantissons la ressemblance, jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Le premier portrait, placé à gauche, vous représente le Maître d'école; un devine aisément à sa mine peu avenante, et ses doigts crochus, au manche de poignard qui s'allonge sur sa poitrine, que le drôle est un scélérat fieffé.--A côté de lui, voici la Goualeuse, ou plutôt Fleur de Marie, comme l'indiquent son attitude naïve et repentante, et ce bouquet de coquelicots et de bluets qui fleurit dans un pot, derrière elle.
Cette femme d'un embonpoint mélancolique rappelle, à s'y méprendre, la tendre et délicate marquise d'Harville.
Rodolphe, la providence, le grand justicier des Mystères, se fait facilement reconnaître par sa pose, qui annonce un homme droit, et par son cordon en sautoir, qui atteste le prince.
Au couteau qu'il tient à la main, on est d'abord tenté de prendre le Chourineur pour un vaurien; mais son nez indique qu'il y a du bon dans cet homme, et que ce n'est qu'un Chourineur égaré, non perdu, qui finira par se retrouver.
Murph a bien le muffle de l'honnête homme par excellence. Quant au petit tableau qui lui fait pendant, il est purement et simplement allégorique, et figure le duel du Crime et de l'Innocence: le Crime est le grand maigre, cela va sans dire; l'Innocence pousse à l'embonpoint.
Heureuse année 1843, qui a produit un si rare chef-d'œuvre!
OUBLIETTES.
Tout le monde n'a pas eu le bonheur de M. Eugène Sue; en conséquence, vous êtes prié, d'assister aux convoi et enterrement de ses confrères; l'année 1843 les a précipités la plupart au plus profond de ses oubliettes: là, les Demoiselles de Cyr, pauvres filles qui ont fait beaucoup de scandale pour tâcher de vivre, et n'en sont que plus mortes; ici, Mademoiselle La Vallière, Mademoiselle Lafaille, Charles VI, drames et opéras plus ou moins dignes d'oubli;--la comète va retrouver mademoiselle Lenormand, qui n'avait pas deviné celui-là;--des mains envieuses voudraient faire partager leur sort à Lucrèce, mais M. Ponsard et un charitable critique interviennent, et arrêtent la chaste Romaine sur le bord de la fosse; M. Léon Gozlan a beau défendre Eve comme sa propre fille, il est prouvé que cette Eve-là n'est pas la première femme du monde; M. Léon Gozlan en est réduit à la mettre dans un bocal pour la confire.--La foule éplorée des poètes et des dramaturges pleure et se lamente; l'un pleure son recueil d'élégies, l'autre sa comédie, celui-ci son drame, celui-là son vaudeville, cet autre ses feuilletons tombés feuille à feuille, et ensevelis le soir même de leur naissance.--Les Burgraves ne sont pas loin;--mais respect à cette douleur de mère, à ce deuil profond qui environne une tombe récente!
Tous ces gens-là, pour se consoler, pêchent à la ligne dans le puits sans fond où les sujets nouveaux nagent pêle-mêle; un professeur de l'Université prend à l'hameçon la question des jésuites qui semblait bien et dûment enterrée.
Que d'autres choses sont tombées dans les oubliettes de 1843, et dont nuire dessinateur ne parle pas; innocence, fidélité, honneur, amitié, amour, et les saintes promesses, et l'espérance, et les serments!
ESPAGNE
1843 s'est fort occupé des affaires d'Espagne; il y avait de quoi: le jeu de casse-tête exige moins d'efforts de patience et moins d'attention. La situation politique de l'Espagne, est parfaitement exposée par l'image que nous en donnons; c'est un buisson d'épines, un gribouillage sans; pareil, une épingle à chercher dans une meule de foin; l'esprit de M. tel, la vertu de madame une telle; tout ce qu'on peut y imaginer de plus embrouillé, de plus entortillé, de plus sombre: un peloton de fil, un discours politique, une bouteille à l'encre, la discussion d'un amendement, un drame de M. Bouchardy!
Cherche bien et tâche, cher lecteur, de retrouver dans ce gâchis, Narvaez, Espartero, la reine-mère, Olozaga, l'innocente Isabelle, l'Espagne elle-même; et que Dieu te donne le moyen de te dépêtrer dans ces pronunciamientos!
O'CONNELL.
On a beaucoup parlé, EN 1843, d'O'Connell et de ses victorieuses harangues; on en causera probablement beaucoup moins en 1844; aussi, verra-t-on ici avec plaisir la représentation d'un de ces formidables meetings qui ont tant de fois fait trembler les Saxons. Le meeting ci-contre a été pris sur le fait et copié d'après nature, par un de mes amis intimes qui a entrepris tout exprès le voyage de la verte Érin. On sait que tout meeting se compose de beaucoup de pots de porter, d'ale et de genièvre, et de pas mal de cruches pour les déguster; les pauvres Irlandais arrivent par volées et à travers les monts; le libérateur, monté sur un tonneau, leur tend les bras et les nourrit, en attendant le pain et la liberté, de discours accommodés au repeal. C'est toujours quelque chose.
VICTORIA.
L'événement particulièrement célèbre, l'événement par excellence, qui classe 1843 parmi les années mémorables!--Eh bien! vous ne devinez pas?--Non, vraiment.--c'est le voyage de la reine d'Angleterre en France; l'Illustration a donné, dans le temps, une histoire complète de cette pérégrination royale au château d'Eu; elle n'a donc plus rien à en dire; l'Illustration ne rabâche pas; mais ce qu'elle n'avait pas fait voir, c'est le moment où la jeune Victoria sentit le besoin de visiter la Normandie. L'Illustration se félicite de pouvoir aujourd'hui remplir cette lacune.
La reine, on en conviendra, a tout à fait l'air d'une personne qui désire aller quelque part; elle dévore la France de son binocle; le monsieur qui la suit, et qu'elle tient en laisse, se nomme le mari de la reine; cette laisse est l'emblème du devoir conjugal. Le mari de la reine étant spécialement choisi pour s'occuper des enfants, on trouvera tout simple qu'il les porte; ces petits, pleins d'attentions délicates pour le porteur, lui paient sa course en lui tirant les moustaches.
LES ILES MARQUISES.
Les îles Marquises ont également occupé l'attention publique. Pouvait-il en être autrement? Un pays vierge, cela est si rare! Beaucoup d'autres ont abordé ce sujet avant nous, et particulièrement M. l'amiral Dupetit-Thouars, qui y est entré avec plusieurs frégates. Nous n'en avons pas autant à notre service; mais du moins pouvons-nous faire ce que M. Dupetit-Thouars n'a pas fait; chacun son art. M. Dupetit-Thouars est marin; nous sommes peintres de portraits; M. Dupetit-Thouars s'embosse dans la question des îles Marquises, nous la peignons d'après nature. Ceci représente la reine des îles Marquises arborant le drapeau de la civilisation. La civilisation l'offre avec politesse; la reine sauvage le reçoit avec une mine dont je me défierais: elle a vraiment l'air de dire à la civilisation: «Tu m'embêtes!»
Ici finissent les admirables annales de l'année 1843. Heureux qui a vécu dans cette illustre année! Heureux qui a pu mourir avec elle! il ne se fera jamais rien d'aussi grand!