II.
Le cœur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques, en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices.
L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si amusant: le cœur d'une femme!
Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne nous propose de venir faire des ronds dans un puits.
La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche, nature de coquette qu'elle eût jamais admirée.
Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait pas un peu son échec.
Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que, pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse ambitionnait.
Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.
Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit pas faute d'accepter. Second grief.
Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi! s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!» Troisième grief.
Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver l'indépendance et la révolte.
Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître et Clarisse l'esclave.
Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans la loge des viveurs, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de l'avoir pour amant.
Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'handicap avec un cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une galanterie parfaite.
Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir. Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui! s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante sécurité de son cœur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.
Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation, combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition, qu'elle respecterait la promesse solennelle faite par elle à son mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son devoir et imposerait silence à son cœur! Elle savait bien, la perfide, que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.
Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas moins armées d'assez bonnes griffes.
Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement, lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille ravissante en plis nombreux et discrets.
Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres et tranquilles du ravin.
«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre? Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?
--Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas, ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé.
--Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!» répéta-t-elle avec un vague sourire.
Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes. En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour devise sur leurs drapeaux triomphants: Beaucoup oser, c'est beaucoup aimer.
La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême degré.
A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre.
Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur l'appui du balcon.