III.

En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, planté bravement en face de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manière leste et correcte; ensuite il se jeta, à ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la main.

Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains à la dévotion du premier venu à qui la fantaisie prenait de grimper par les fenêtres. Le premier usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un peu relâchés de sa robe de chambre, et d'arrêter ensuite le téméraire d'un geste qui le cloua sur place.

Il n'est peut-être pas inutile, pour l'édification de nos petits-neveux et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un léger crayon de la toilette du personnage. Elle avait ce caractère officiel de haute prépondérance qui émane habituellement de tout ce qui sert à vêtir ou à parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majesté la Mode. Cela sentait son ordonnance contresignée, légalisée et dûment enregistrée au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club.

Ce costume était celui des lions de l'été dernier.

L'habit large, flottant et carré, était de couleur brune, avec un collet très-grand et des manches légèrement froncées aux entournures. Le gilet, fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine à l'aise, comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la chemise, relevé par la cravate négligemment nouée, se dessinait à angle droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espèce de monocle d'or assez massif, passé dans un ruban noir large du deux travers de doigt.

Il y a des gens dont le portrait est achevé lorsqu'on a décrit leurs vêtements. Il ne nous reste donc autre chose à dire ici que le nom du personnage. C'était Robert de Castillon.

La toilette, de Robert était un peu du matin: mais le lecteur voudra bien considérer que ceci se passe à la campagne, et qu'en général les élégants ne daignent pas honorer la nature en se présentant au milieu de pompes dans un costume habillé; il est vrai que la nature s'en soucie très-médiocrement. Mais revenons à Clarisse.

Elle était debout, émue, indignée, et rouge comme la plus belle cerise de Montmorency.

«Monsieur, s'écria-t-elle enfin en donnant à sa voix ce calme dédaigneux sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je vous avais refusé ma porte.

--C'est bien pour cela, madame, que j'ai passé par la fenêtre, répondit Robert avec un sang-froid de Mohican.

--Chez moi, à une pareille heure!...

--Il est dix heures vingt minutes, madame, et à la campagne l'on peut se présenter jusqu'à onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans les termes de la loi.

--Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me retient de vous faire... chasser!»

A ce mot, Robert, qui était demeuré à genoux, se releva d'un bond et s'approcha de la fenêtre d'un pas rapide.

«Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionnée, si vous faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette dans le précipice, et je me brise la tête sur ces rochers. Cela, voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur mon amour!

Si, dans ce moment, la comtesse se fût souvenue d'une des plus belles scènes du roman d'Ivanohe, elle eût peut-être éclaté de rire à la singulière parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait trouvé pour lors dans une situation délicate. Mais le ton, le genre, l'air résolu de Castillon. firent impression sur Clarisse, dont un imperceptible éclair de vanité, échappé des derniers replis du cœur, suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens.

Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'était pas un mal, mais il y eut pour elle comme une volupté secrète dans le sentiment de cet effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous étions aussi savant sur les cas de conscience que les révérends pères de la foi.

«Vous êtes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix éteinte.

--Oui, madame, répondit le lion avec mie simplicité sublime.

--Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait évidemment dans cette pensée, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici!

--Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'écoutiez, Clarisse...

--Ah! y songez-vous?

--Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste éperdu: mais pour vous prouver que je n'ai été conduit à vos pieds que par des intentions pures, je prierai en présence de votre camériste. Qu'elle demeure!» Marc Fournier.

(La fin à un prochain numéro.)