Inauguration du Monument de Molière.

Notre confiance n'a point été trompée. La solennité du 15 janvier a été digne de son objet, digne aussi de la nation qui venait rendre un solennel hommage au plus grand génie qui l'ait illustrée dans les lettres.

Dès onze heures et demie, le corps de ville, composé du conseil municipal de Paris, des maires et adjoints des douze arrondissements, du conseil de préfecture de la Seine, ayant en tête M. le comte de Rambuteau; les cinq Académies de l'Institut; les quatorze députés du département; la commission de souscription au monument; les membres du bureau de la société des gens de lettres; la commission de l'association des auteurs dramatiques; celle des artistes de nos différentes scènes, se rendaient et étaient reçus au foyer de la Comédie-Française par les sociétaires de cette troupe, dont Molière fut le fondateur. Le concours était nombreux; toutefois M. Dopin l'aîné, qui y figurait comme membre de l'institut, exprimait tout haut le regret que l'autorité supérieure s'y fût fait représenter, et disait que l'honneur de présider à une pareille cérémonie était trop grand pour être de ceux qu'il est permis de déférer.

A midi le cortège, précédé d'un bataillon de la deuxième légion de la garde nationale, musique en tête, a défilé entre deux haies de soldats, et est bientôt arrivé sur l'emplacement où s'élève le monument. Tout y avait été disposé, par les soins de l'architecte, avec un goût et un sentiment parfaits. La maison de la rue de Richelieu n° 34, où mourut Molière, était tendue de velours rouge, rehaussé de glands et de crépines d'or, jusqu'au troisième étage. A la hauteur du premier, on lisait l'inscription suivante gravée sur une table de marbre qui demeurera encastrée dans la façade de cette habitation: «.Molière mourut dans cette maison, le 13 février 1673, à l'âge de cinquante et un ans.» Des bannières en soie plantées sur divers points du carrefour portaient le titre des pièces de l'auteur immortel, et une estrade destinée à recevoir les orateurs qui allaient se succéder était dressée en face du monument, qu'un voile immense couvrait encore tout entier. Quand le cortège a eu pris place, le voile s'est écarté, chacun s'est découvert, d'universels applaudissements se sont fait entendre, et à cette manifestation générale et éclatante en l'honneur d'un grand homme ont succédé des témoignages unanimes d'approbation pour l'habile artiste qui a su tirer un parti si heureux, si inattendu de la tâche, pour tout autre ingrate, qu'on lui avait donnée à remplir.

Monument de Molière.--La
Muse enjouée, statue en marbre,
par M. Pradier.

Chacun, en effet, et même ceux qui, comme nous, avaient regardé cet emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu toutes les difficultés qu'il présentait pour la construction d'un monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit à la Chambre des Députés dans la discussion de la loi, qu'il y avait à Paris quelques places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, où une statue de Molière pourrait faire bon effet. Mais ce n'eût plus été à Molière, comme on l'a répondu, que la statue aurait été consacrée, c'eût été à l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien ce rôle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose banale, qu'on puisse à volonté planter dans tel ou tel lieu: quand vous avez le bonheur de rencontrer une place où il s'élève pour ainsi dire tout naturellement, où il a un sens, où il parle au souvenir et à l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe que ce soit un carrefour plutôt qu'une place publique? qu'importe que le quartier soit populeux, que la foule se presse à l'entour de votre monument? Ce serait une façon singulière d'honorer nos grands hommes que de les déporter dans une solitude. Si nous leur élevons des statues, n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils jamais trop nombreux? Nous avions compté sur le génie de l'artiste pour mettre à profit ces avantages moraux et vaincre ces difficultés matérielles M. Visconti a dépassé notre attente. Son œuvre, dont nous donnons aujourd'hui une reproduction fidèle, est conçue avec esprit et étudiée avec un grand soin. Il a, comme on l'a déjà dit, évidemment cherché à s'inspirer des œuvres les plus élégantes de l'architecture en usage vers l'époque qui suivit la mort de Molière. Ce fronton arrondi, ces colonnes corinthiennes richement

Monument de Molière--
Molière, statue en bronze,
par M. Seurre aîné.
fouillées, ces profils largement accentués, sont des souvenirs réveillés avec une heureuse intention. «On pourra supposer, dans un siècle ou deux, a dit ingénieusement M. Vitet, que cette façade a été construite il y a cent cinquante ans. C'est assurément un bon procédé envers nos pères, lorsque nous réparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi presque illisible la date du monument (4).»--La statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné, est une œuvre consciencieuse; le monument a été conçu de manière à la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins consacré pour la figure de Molière, qu'avaient précédemment reproduit le burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-être: il faut représenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservés dans les souvenirs du peuple. C'était le sentiment du même artiste quand il a placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un autre parti. --Les statues de M. Pradier, représentant la comédie sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas bien, et qu'il a été difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont belles, et se marient bien à l'architectonique dont elles font en quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet général a donc été excellent, et chacun des détails a support, avec avantage l'examen.

Note 4: La pensée de M. Vitet a été reproduite avec assez de bonheur par l'auteur d'un poème que, dans son concours, l'Académie Française a distingué, M. Arthur de Beauplan:

Monument qu'on élève au grand homme aujourd'hui,

Perds ton lustre éclatant, fais-toi vieux comme lui,

Pour que le prix tardif qu'on décerne à sa gloire

Ne fasse pas longtemps injure à sa mémoire;

Temple d'expiation, par nos mains établi,

Ne lui rappelle pas deux longs siècles d'oubli.

Médaille de Molière.

Il a d'abord été rapide; car l'air que la musique avait fait entendre au moment où disparut le voile, et qui rappelait plus, au dire des plus jeunes membres du cortège, les symphonies du bal Mabile; et de la Grande-Chaumière que celle que Lulli et Charpentier composaient pour les pièces de Molière, cet air était terminé, et le premier orateur prenait la parole. C'était M. de Rambuteau. Ce magistrat s'est montré peut-être un peu trop municipal. Il pouvait ne pas être indispensable de traiter la question de voirie et d'expliquer comment, ayant à élargir la rue, on avait subsidiairement pris le parti de rendre hommage à Molière. Ceci eût pu être dit, à la rigueur, dans une délibération secrète du conseil municipal; mais il fallait le laisser ignorer à Molière, devant qui l'on parlait, et à ses admirateurs enthousiastes qui se groupaient autour de sa statue. On a eu, du reste, plus de ménagements pour les lecteurs de journaux, car nous n'avons pas retrouvé dans le discours imprimé ce qui nous avait paru une distraction peu heureuse dans le discours débité. L'épreuve a porté conseil.

Monument de Molière.--La Muse
grave, statue en marbre,
par M. Pradier.

M. Étienne, au nom de l'Académie Française, a prononcé une allocution sobre de mots et abondante en aperçus ingénieux, en rapprochements pleins de bonheur. Le hasard de la présidence, qui avait désigné un auteur dramatique pour cette mission, avait en quelque sorte voulu dissimuler les cruautés de la mort. Cinq auteurs qui s'étaient illustrés à la scène faisaient primitivement partie de la commission du monument de Molière: Alexandre Duval, Népomucène Lemercier, Casimir Delavigne, MM, Étienne et Scribe. Ces deux derniers seuls sont demeurés, et celui qui a porté la parole a fait entendre un langage au patriotisme duquel les mânes de ses confrères morts auront tressailli, comme son collègue survivant aura pu sourire à son esprit, et applaudir avec la foule à son heureuse et éloquente inspiration.

M. Samson, parlant au nom de la Comédie-Française, a été plein de convenance et de goût. M. Arago, représentant la commission du monument, s'est montré, comme toujours, orateur aux hardiesses heureuses. Il venait le dernier, et l'étude à laquelle il s'était livré était complète et étendue. Il a su néanmoins éviter les redites, et malgré les rigueurs de l'atmosphère, ne paraître long à aucun de ses auditeurs. Nous en avons seulement remarqué un, qui devait probablement être un sténographe des Chambres, qui disait, la figure gelée, luttant la semelle et se frottant les mains pour combattre le froid: Sensation aux extrémités.

Après ces discours prononcés, les orateurs, accompagnés des présidents et secrétaires des cinq Académies, sont montés dans l'intérieur du monument, et la foule a vu une couronne de laurier se poser sur la tête de la statue: les applaudissements ont retenti. Une boîte renfermant un exemplaire des œuvres de l'immortel auteur, un exemplaire de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière (5), le livret publié par la commission, et une magnifique médaille qu'elle avait fait graver à l'occasion de cette réparation mémorable, a été déposée et scellée dans le monument. Nous avons fait reproduire cette médaille, œuvre remarquable d'un artiste distingué, M. Cannois, dont, chacun pourra de nouveau apprécier le mérite éminent, et dont les membres de la commission louaient le désintéressement (6).

Note 5: Les gravures de la statue de Molière, par M. Seurre aîné, et des deux statues de M. Pradier, que nous donnons aujourd'hui, nous sont communiquées par M. Hetzel, libraire rue de Richelieu, 76, et font partie de l'illustration de la troisième édition de l'ouvrage de M. Taschereau, qu'il vient de publier avec des additions nombreuses et importantes. Un magnifique volume, format anglais; prix: 5 fr. 50 c.

Note 6: Il a été tiré un certain nombre d'exemplaires de cette médaille, que l'on trouvera au domicile de l'artiste, rue du Faubourg-Saint-Germain, 37.

Vue du Monument de Molière pendant l'inauguration.

Le cortège est revenu dans le même ordre et au bruit des mêmes fanfares au péristyle du Théâtre-Français, où il s'est séparé.

A la même heure, la jeunesse des Écoles, que des mesures, uniquement motivées sans doute par le peu d'étendue de l'emplacement servant de théâtre à cette fête, en avaient tenue à l'écart, se rendait, dans un ordre qui témoignait d'un bon esprit et d'un sentiment vrai d'admiration et de respect, devant la maison de la rue de la Tonnellerie où l'on crut longtemps que Molière était né, et où se trouve encore placé, dans la façade, le buste posé avant que les recherches de MM. Beffara et Guérard ne nous eussent appris qu'il est effectivement né rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves, dans la maison numérotée 96. Là, le cortège a déposé des couronnes d'immortelles devant le buste de l'ancien élève du Collège, de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), de l'ancien élève en droit de la faculté d'Orléans, la plus rapprochée de Paris, où l'on ne professait alors que la théologie.

Le soir, la foule se pressait au Théâtre-Français et à l'Odéon pour assister à la représentation du Tartufe et du Malade imaginaire, joués simultanément sur les deux rives. Nous ne doutons pas que les émotions n'aient été vives à l'Odéon; à la Comédie-Française, où nous nous étions rendu, les acteurs auront été contents du public, car il s'est montré content des acteurs. Chacun de ceux-ci semblait se reporter à deux siècles et avoir encore Molière pour directeur.--Entre les deux pièces, Beauvalet a fort bien lu le poème de madame Colet, couronné par l'Académie Française.--Puis est venue la Cérémonie de réception du Malade imaginaire à laquelle présidait Régnier, qui, le matin, s'était vu rendre grâce par les orateurs d'avoir eu l'idée, dans une circonstance unique, de renouveler une tentative où les efforts de Lekain avaient échoué, et qui, le soir, a été applaudi, comme il l'est toujours, pour sa verve et son esprit de comédien. Samson, Provost, Firmin, Ligier, Geoffroy, Beauvalet, mesdames Desmousseaux, Rachel, Anaïs, Plessy, Rohan, se sont également vus accueillis par les bravos du parterre. La journée y été bonne pour Molière et pour ses plus dignes interprètes.