Bulletin bibliographique.
Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes, dont la vente aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle Sylvestre.--Paris, 1844 Charon. In-8.
Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi avec laquelle on s'est présenté à elle.
Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une œuvre de charlatanisme déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan. Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc, libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance, mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents, Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, femme distinguée dans la littérature, comme le dit M. Charon.
Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?
«9 mars...
«Mon cœur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»
Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre de lui au général Raxo, se terminant ainsi:
«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»
Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le 8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la plus héroïque défense:
«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans rechercher aucun stimulant.»
Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould, adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?
«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais autres fois très-connue au théâtre des dieux:
«Je chantois, ne vous déplaise.»
Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous, mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un cœur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon cœur; voilà! sous quels auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......
Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune, qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour l'amour; et trop jeune pour la mort: voyez donc, citoyen ministre; combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est, que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus, n'y me coucher, ny de quoy vivres.»
Quelquefois il arrive au Catalogue que nous analysons de dire, comme à l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant, eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:
«Je vous embrasse de tout mon cœur. Songez à votre poitrine et soyez, sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira. Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les faire.»
Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner audience à la citoyenne La Saudraie:
«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami, guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»
Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et renfermant ses stances Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des Femmes, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances dans les Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce temps, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique a données de ses œuvres, on la trouve composée de quatre stances seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:
Tant que l'univers durera
Avecque plaisir on dira
Que quoiqu'une femme complotte,
Un mari ne doit dire mot.
Et qu'assez souvent la plus sotte
Est habile pour faire un sot.
T.
Histoire militaire des Éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8. Paris, 1843. Amyot, 7 fr. 50,
Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de la composition des troupes, des différentes manières dont on les rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi, j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire. Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité. Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»
L'Histoire militaire des Éléphants se divise en trois livres, suivis d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M. Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants, sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant, quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient eue les Grecs de les connaître et de les combattre.
Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour, suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le premier livre contient le développement.
Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le sujet d'un chapitre.
L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un dernier chapitre à les raconter.
Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.
L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage; nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières. L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui maintenant n'est plus à faire.
Les Césars; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. Au Comptoir des Imprimeurs-Unis.
L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son importance.
Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines; cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite. Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires, de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.
Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny sur les Césars, est une œuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle, sur une matière qui semblait devoir être épuisée.
Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette œuvre est neuve.
Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée, complète, et désormais consacrée.
C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du vulgaire.
M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome. Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules César et finit à Néron.
Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et l'histoire.
Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de l'empire, son armée, sa capitale, ses mœurs, ses usages, ses vices, ses vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux autres volumes.
Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage remarquable.
Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part, introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'œuvre et la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.
Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le tout-puissant, le César, le presque dieu?
Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient rigoureuse, austère, philosophique.
Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de Champagny a fait comme Shakespere dans Corialan et dans Jules César il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de l'existence et des émotions romaines.
Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée s'incruste dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny lui-même.
Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir.
G. C.