De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIR D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voir tome II, pages 6,18, 60,155 et 227.)

UN RADICAL.

N'est-il pas vrai qu'à ce seul mot,--synonyme de révolutionnaire, de jacobin, de terroriste,--votre imagination évoque une sombre figure, des traits durs et austères qu'un sourire amer éclaire à peine de temps à autre, des regards mécontents et altiers, une mise sévère, une pâleur de mauvais augure?

Ces préjugés, ces préconceptions ont tant de force, que moi-même,--mieux placé que beaucoup d'autres pour savoir combien il en faut rabattre,--je ne pouvais me défendre cependant d'une sorte d'appréhension en m'acheminant, avec mon compagnon de voyage, vers la résidence de M. L..., un des représentants de l'opposition parlementaire anglaise, qui répond à notre nuance de l'extrême gauche.

Il était presque nuit quand nous traversâmes le petit village de Putney; tandis que nous montions la colline au pied de laquelle il est placé, les faibles lueurs du crépuscule s'éteignaient graduellement, et ce fut à grand'peine que nous découvrîmes la porte indiquée, au bout d'un chemin bordé de murailles et d'arbres. Une femme vint nous ouvrir; elle nous introduisit d'abord dans une cour en désordre au fond de laquelle on entrevoyait une sorte de massif gothique. Tandis qu'elle allait remettre nos cartes au maître de la maison, une autre femme nous guidait dans de ténébreux couloirs entrecoupés d'escaliers, et qui ressemblaient assez, aux corridors intérieurs de quelque abbaye. Après un moment d'attente, notre premier imide vint nous reprendre et nous conduisit dans un salon dont le pareil n'existe pas en France, malgré la manie gothique qui prédominait chez, nous il y a quelque dix ans. Lambrissée de chêne noir dans lequel ça et là s'incrustaient quelques portraits enfumés, cette pièce n'était éclairée que par une lampe de fer accrochée aux madriers du plafond. La cheminée, au fond de laquelle brûlait,--en plein mois de juin,--une pannérée de houille nationale, avait plus de huit pieds de hauteur, et, large à proportion, occupait elle seule un des côtés de l'appartement. Autour de ce feu, sur des escabeaux de bois, dignes reliques du temps des Cedric et des Athelstan sept à huit personnages graves et silencieux fumaient de longues pipes avec une constance toute hollandaise.

Ce tableau avait quelque chose de fantastique, et je n'aurais pas été surpris le moins du monde si l'on m'eût dit que dans ce conciliabule nocturne on délibérait sur les moyens d'aller déterrer à Tyburn les cadavres de Cromwell, d'Ireton et de Bradshaw.

Mais il n'était pas question de cela; j'avais tout simplement sous les yeux sept à huit gentlemen auxquels M. L... avait dîné ce jour-là même à dîner, et qui, en attendant leurs équipages, tuaient le temps à la manière orientale.

Là, comme partout ailleurs, je reçus ce cordial accueil que la lettre de recommandation,--si méconnue en France, --assure en Angleterre à l'étranger voyageur. M. L... qui parle le français avec une facilité remarquable, m'entretint de Paris en homme fort au courant de ce qui s'y passe. Cette, science est plus rare que nous ne nous en flattons dans un pays où les intérêts nationaux détournent à eux la part d'attention que les citoyens ne donnent pas à leurs intérêts immédiats.

Mais M. L...,--ce farouche radical,--bien loin de se vouer exclusivement aux préoccupations parlementaires, semble ne causer volontiers que lorsque la littérature, les arts ou les commérages de la société européenne sont mis tour à tour sur le tapis. Rebuté, du moins le dirait-on, par les obstacles que l'esprit mercantile et les préjugés aristocratiques opposent en Angleterre à la marche des idées vraiment libérales, il paie sa dette au pays et à ses électeurs en assistant aux débats essentiels de la Chambre des Communes Mais, sitôt qu'il est délivré de ce joug, contre lequel il murmure hautement, sa plus grande joie est de quitter un pays où ses instincts élevés, son goût pour les arts, pour la conversation élégante, pour le savoir-vivre et le far niente bien entendu, trouvent aussi peu à se satisfaire que son ardeur généreuse pour «le plus grand bien du plus grand nombre.»

Il suffit de quelques mots, de quelques opinions pour classer un homme, et j'aime mieux cette manière de juger mes semblables que la physiognomonie prétentieuse dont nos romanciers modernes ont posé les règles arbitraires. Je ne vous dirai donc pas de quelle couleur sont les yeux, de quelle forme est le front, de quelle longueur est le cou du jeune député qui fut mon hôte ce soir-là; ni de quel minium ses lèvres rappelaient la nuance, ni ce qu'on lisait dans les irisations de sa prunelle, ni ce qu'on pouvait conclure de la hauteur de son front ou de l'embonpoint de ses mains: il vous sera mieux connu, au moral du moins, quand vous saurez qu'il préfère la vie italienne à la vie française; mais sauf cette exception, la vie française à toutes les autres.

Il me disait avec une conviction profonde: «L'idéal du bonheur, à mes yeux, est la vie d'un garçon parisien qui a 500 fr. à dépenser par mois,» et il me disait cela dans un château qu'il fait élever à grands frais, avec tout le luxe d'architecture, de boiserie et d'ornementation qui caractérisait les édifices du temps d'Élisabeth. Il me disait cela, sans aucune affectation, à deux lieues de ce Londres où se concentrent tout le luxe et tous les caprices, toutes les dissipations et toutes les folies auxquelles la profusion des richesses soit privées, soit publiques, peut donner carrière! II me disait cela, et j'appris le lendemain, par un de nos amis communs que ce jeune homme si intelligent et si borné dans ses vœux possède environ 30,000 livres sterling, c'est-à-dire environ 800,000 francs de revenu.

WESTMINSTER-PALACE.

Il y avait autrefois au bord de la Tamise une espèce de lagune fangeuse, couverte de ronces, habitée par des serpents On l'appelait l'Ile-Epineuse (Thorney-Island), où bien le Lieu-Terrible. Metellus, évêque de Londres, ayant converti Sebert, roi des Saxons de l'Est, celui-ci s'empressa de bâtir une église au Dieu des chrétiens, et il éleva ce temple à l'ouest de la cité de Londres. De là le nom de West-Minster minster, munster, monastère, montier.

Non loin de là,--les princes aimant alors le voisinage des moines,--une habitation royale s'éleva. En 1035 Canut le Grand y résidait, et vivait familièrement avec l'abbé Wulnoth «renommé pour son éloquence et sa sagesse.»

Édouard le Confesseur fit reconstruire, trente ans après une nouvelle église qu'il dédia «à Dieu, à saint Pierre et à tous les saints de Dieu.» On devait la consacrer le jour de Noël. La veille même, le roi tomba malade, et quelques jours après il fut enterré en grande pompe sous le maître-autel du temple qu'il n'avait pu inaugurer. Ceci se passait le 5 janvier 1066.

La même année, après la bataille d'Hastings, Guillaume de Normandie arrivait à Londres, et se faisait couronner «pour plaire aux Anglais,» sur la tombe même du Confesseur. En 1069, l'abbé de Peterborough comparut devant le roi normand, et fut jugé par un tribunal rassemblé à Westminster C'est le premier exemple d'une cour de justice tenue en ce lieu.

Il faut franchir plus d'un siècle et demi et arriver au mois de février 1218, pour trouver le premier précédent parlementaire qui se rattache à l'histoire de Westminster. Henri III dont les prodigalités imprudentes avaient épuisé le trésor y rassembla ses barons et leur demanda de l'argent, qu'ils lui refusèrent tout net, voulant ainsi le corriger. Le roi promit d'amender sa conduite, ajourna le parlement au mois de juillet suivant, et demanda derechef quelques subsides. Les barons se montrèrent tout aussi peu disposés à les voter. Henri III alors, entra dans une grande colère, prononça la dissolution de l'assemblée, et fit vendre à grand perte les joyaux et la vaisselle de la couronne. Croirait-on que les bourgeois de Londres eurent l'effronterie de tout acheter, et, qui plus est de payer comptant? On juge si une pareille insolence révolta le monarque. Il s'en expliqua dans les termes les plus amers, et se moqua de ces manants «qui s'intitulaient barons à cause de leurs richesses.» Pour les punir, il imagina d'instituer des foires de quinze jours, dont le privilège était concédé à l'abbé de Westminster. Pendant ces foires, défense absolue aux marchands de Londres, soit d'étaler, soit de vendre à l'intérieur du la ville.

État actuel des constructions des nouvelles Chambres du Parlement anglais.

Comme l'histoire de Westminster est l'histoire d'Angleterre, je me dispenserai de la pousser plus loin; les curieux peuvent recourir au livre savant de Brayley et Britton. Mais il était bon de nous reporter aux origines, l'antiquité de ces monuments historiques étant le plus clair de leurs mérites.

Vue de la Chambre des Lords avant l'incendie
de 1834.

Je ne pensais toutefois ni à Canut le Grand, ni au budget d'Henri III, quand je me fis déposer par un léger cab à la porte de Westminster devant laquelle je vis le plus de chevaux sellés et le plus de grooms. C'est celle qui mène aux chambres du Parlement. Suivant les instructions de M. I..., je franchis d'un air de connaissance les premiers vestibules, et j'arrivai à ce une l'on appelle le lobby de la Chambre des Communes. Là,--toujours suivant le programme,--je déposai ma carte entre les mains d'un huissier à trogne rouge, qui se chargea d'avertir M. L... et j'attendis patiemment que le sanctuaire s'ouvrit.

Cinquante à soixante personnes attendaient comme moi. Partout où l'on attend, en Angleterre, on trouve de quoi boire et de quoi manger. Le lobby de la Chambre basse n'est point dépourvu de cet avantage. A chaque instant vous y entendez, la détonation d'une bouteille de soda-water, et les honorables M. P.,--la canne ou la cravache à la main, le chapeau sur la tête, presque aussi négligés dans leur tenue, mais un peu moins laids que nos précieux députés,--viennent y trinquer avec leurs commettants.

C'est dans le lobby de la Chambre des communes que le premier ministre Spencer Percival fut assassiné par un négociant ruiné que ses malheurs avaient rendu fou. Cet événement ne paraît pas avoir laissé de traces. Du moins aucune précaution n'empêcherait-elle un nouveau Bellingham de sacrifier sir Robert Peel à des ressentiments plus ou moins justifiés.

Je considérais déjà d'un œil assez ennuyé les allées et venues parlementaires, quand les officiers de la Chambre me mirent à la porte, ainsi que tous les assistants. Les Communes allaient voter (divide) sur un bill dont la discussion était terminée, et les honorables avaient à traverser le lobby pour se rendre dans les chambres à scrutin. Aussitôt après le vote, un huissier vint m'appeler et me fit entrer, enfin, dans la salle, où M. L... avec une rare complaisance, passa toute la soirée avec moi sur les bancs réservés aux étrangers.

Il faut une grande bonne volonté, il faut de grands efforts d'intelligence pour se figurer, en voyant cette pièce étroite et encombrée, toute bourgeoise et toute moderne dans son ameublement, qu'on est sur le théâtre où se joue la plus solennelle des comédies politiques. Les acteurs sont pêle-mêle, vis-à-vis les uns des autres, sur trois rangées de banquettes qui donnent idées d'un vaste omnibus. Tout au fond, le président et sa perruque, derrière une table qui le masque à moitié; devant cette table, les trois clercs, aussi en perruques; aux deux bouts; d'un côté, sir Robert Peel; de l'autre, le champion des opposants. C'était, ce soir-là, lord John Russell.

Des deux côtés, de ce long parallélogramme, deux galeries réservées aux membres qui n'ont pas trouvé de place dans la salle, et qui, perchés là-haut, ne ressemblent pas mal aux spectateurs admis dans certains bals de province. Dans une troisième galerie, derrière et au-dessus du speaker, les malheureux sténographes barbouillent, comme ils peuvent, sur leurs genoux, et les dames sont derrière la muraille contre laquelle ils s'appuient, entassées dans un in-pace ténébreux d'où leur regard plonge dans la salle par une espèce de meurtrière longue de douze pieds, large de cinq pouces; encore n'y sont-elles reçues que par tolérance. La dénonciation officielle d'un seul député suffirait pour les faire exclure. Tout cela est triste, mesquin, vulgaire. Il est vraiment impossible de se croire ailleurs que dans le sein d'une assemblée d'actionnaires prêts à débattre les dividendes d'un chemin de fer.

Au reste, la Chambre actuelle, pour sa disposition du moins, ressemble fort à celle que détruisit l'incendie de 1831, et dont nous donnons ici le croquis fidèle.

Nous en dirons autant de la Chambre des Pairs, qui se distingue de la Chambre des Communes par la disposition des banquettes et par l'étoffe rouge dont ses sièges sont recouverts.

Ni l'une ni l'antre des Chambres actuelles n'occupe la place qu'elles avaient dans l'ancien bâtiment. Avant l'incendie, les pairs se rassemblaient dans une salle qui avait été jadis la Cour des requêtes, au midi de Westminster-Hall.--La Chambre des Communes y tient aujourd'hui ses séances.

L'ancienne salle des Communes, depuis les premières années du règne d'Édouard VI. était la chapelle de Saint-Stephen, à l'est du palais, donnant sur la Tamise. Elle n'a reçu aucune destination dans le bâtiment provisoire.

La pairie anglaise tient aujourd'hui ses séances dans la Chambre Peinte, où mourut Édouard le Confesseur, un an avant l'invasion de Guillaume, et sept cent soixante-neuf ans avant que l'on y installât, pour quelques années, les représentants actuels de la noblesse normande. Au train que prennent les affaires politiques, il est permis de croire que l'édifice, antérieur à l'institution aristocratique, lui survivra, et de beaucoup. Ces sortes de choses,--même les plus solides--s'usent plus vite que la pierre.

L'INCENDIE.

Savez-vous pourquoi s'élève maintenant cet énorme bâtiment, derrière les charpentes duquel paraissent à peine les hauts clochers de Westminster-Abbey? Savez-vous pourquoi les architectes, les peintres anglais, sont en grand émoi, cherchant partout les idées qui leur manquent, les procédés de la fresque, appelant,--appelant en vain,--le génie des lignes et celui des couleurs? Savez-vous pourquoi tous ces concours, tous ces projets, tous ces devis, tous ces plans débattus chaque matin, chaque semaine, chaque mois, chaque trimestre, dans les mille organes de la presse britannique? Savez-vous, enfin, pourquoi la moitié du palais du Westminster étant dévorée par le feu, il faut aujourd'hui préparer une résidence digne d'elles aux deux Chambres du Parlement? Je vais vous le dire.

En 1826--remarquez cette date--en 1826, l'Échiquier anglais n'avait pas encore de registres; en 1826, les comptes du budget anglais se réglaient encore comme se règlent, dans nos plus petits bourgs du Midi, les comptes du boulanger avec les cuisinières illettrées. La taille, enfin, se payait, en 1826, comme aux jours de Guillaume le Conquérant, et suivant la forme antique à laquelle elle dût son nom primitif. Ici, pour être croyable, il faut citer ses autorités.

Le 10 octobre 1834, à six heures du soir, la femme d'un concierge vit filtrer une vive lumière sous la porte de la Chambre des Lords. Ce fut elle qui poussa le premier cri d'alarme; et, huit heures après, on éteignait les derniers brandons de l'incendie; mais, pendant ces huit heures,--sous les yeux de cinq cent mille spectateurs assemblés, et malgré les efforts du toute la police de Londres, malgré le voisinage de la Tamise chargée de bateaux--elle offrait, dit-on, le plus admirable coup d'œil que jamais une ville en flammes ait éclairé de ses fantastiques lueurs,--un tiers du vieux palais, la moitié de ses vastes cloîtres, la chapelle du Saint-Stephen, la bibliothèque des Communes, la Chambre Peinte, la Chambre des Lords, et la plupart des comités adjacents, étaient devenus la proie du feu.

Le conseil privé tint séance plusieurs jours de suite pour déterminer la cause de ce désastre national, qu'on avait d'abord attribué à la malveillance; et voici le résultat de son enquête.

Vue de la Chambres des Communes avant
l'incendie de 1834.

«Les comptes publics de la trésorerie se tenaient jadis au moyen de tailles; et jusqu'au jour où cette méthode fut abolie par acte du Parlement (octobre 1826), on indiquait les sommes payées à l'Échiquier sur des baguettes de noisetier ou de frêne, qu'on entaillait à une plus ou moins grande profondeur, et dans une direction plus ou moins oblique, suivant qu'il s'agissait de marquer des milliers, des centaines ou des unités de livres sterling; même des schellings ou des pences. Quand une de ces baguettes était taillée dans toute sa longueur, on la fendait en deux portions égales, dont l'une s'appelait la feuille (the foil), et l'autre la contre-feuille (the counter-foil). En les rapprochant, elles servaient à se contrôler l'une par l'autre, et formaient, ainsi réunies, ce qu'on appelait la taille (the tally). Les derniers talliers de l'Échiquier, qui rendirent leur patente en vertu du bill d'octobre 1826, étaient lord Guildford et M. Burgoyne.

«Or, le jour même de l'incendie, le Clerc des Travaux, ayant ordre de faire détruire une certaine quantité de tailles conservées jusqu'alors dans les archives de l'Échiquier, chargea quelques ouvriers d'en brûler deux charretées dans les calorifères communiquant avec les tuyaux destinés à réchauffer le parquet de la Chambre des Lords. Ces hommes commencèrent leur travail à six heures et demie du matin et ne finirent qu'à cinq heures du soir. Le bois sec, qu'ils jetaient par brassées dans les fourneaux, brûlait avec une telle activité, que les tuyaux rougirent au bout de quelques heures, et que le plancher, déjà tout sec, dut nécessairement s'enflammer[1]

[Note 1: ][(retour) ]Report of the Lords of the Council respecting the destruction of the Houses of Parliament.

L'impôt--représenté par les tailles--brûlant l'édifice même où on le vote, m'a paru un mythe assez démocratique.

Ce qui en gâte un peu la moralité, c'est que pour relever cet édifice, que dis-je, pour en construire un plus beau, les contribuables auront dû voir s'aggraver leurs taxes.
O. N.