Charles Nodier
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.
Charles Nodier,
décédé le 27 janvier 1844.
Les lettres, tout récemment veuves de Casimir Delavigne, viennent de faire encore une perte bien douloureuse en la personne de Charles Nodier: la mort prématurée de l'illustre écrivain laisse surtout un vide irréparable dans les rangs de l'Académie Française. Du jour, en effet, où il prit place parmi les Quarante, M. Nodier devint l'âme de l'Académie; il ne considéra point son nouveau titre comme purement honorifique; mais, se dévouant tout entier aux devoirs du fauteuil, il fut véritablement l'académicien modèle, et le digne successeur de Fontenelle, d'Alembert et Morellet, ces grands académiciens du siècle dernier. Comme le bonhomme La Fontaine, M. Nodier allait aux séances pour s'amuser; c'était là son plus cher délassement, et le fameux dictionnaire n'avait jamais eu de fondateur plus diligent ni plus consciencieux.
La biographie de M. Nodier est doublement malaisée à faire, parce que la vie de l'homme aussi bien que celle de l'écrivain semblent toutes deux échapper à l'histoire. Ami de la solitude et du travail, M. Nodier se déroba de toutes ses forces aux tracas de la vie publique, aux ennuis de la célébrité; il aima, suivant le conseil du Livre saint, à cacher sa vie, et se retira volontiers dans les joies intimes de la rêverie, de la famille et de l'étude; c'est ce qu'il a pris soin lui-même de nous dire en de charmants vers:
Ils ne comprennent pas, ces amants de la gloire.
Le bonheur de vivre inconnu,
De passer dans ses jours sans laisser de mémoire,
Sinon un doux penser dans un cœur ingénu
Qui n'en dise rien à l'histoire.
Et de partir après comme l'on est venu.
D'autre part, M. Nodier a eu cette singulière destinée d'écrivain, que son nom est arrivé peu à peu à une haute célébrité sans que pourtant il ait été pousse à ce comble par d'éclatants succès, et tandis que, dans la biographie des grands auteurs, on peut, pour ainsi dire, marquer les dates glorieuses de leur renommée croissante, dans la sienne, au contraire, on ne saurait fixer le moment où son nom devint populaire, ni le livre après lequel la réputation du lettré se changea en la gloire de l'écrivain. Est-ce Adèle ou bien Jean Sbogar, Tribly ou Smarra? Sont-ce ses contes, ses poésies ou bien ses ouvrages de linguistique qui marquèrent l'heure de son avènement littéraire? Non, sans doute; mais c'est tout cela ensemble. Chacune des lignes qu'il écrivit le haussa un peu au-dessus de l'horizon, et tant il écrivit qu'à la fin il se trouva en plein firmament.
Nous avons donc bien peu de choses à dire sur la vie de M. Nodier; et, d'ailleurs, l'histoire de son esprit est presque tout entière dans la liste chronologique de ses ouvrages, Charles-Emmanuel Nodier naquit à Besançon, le 29 avril 1780; son père, magistrat distingué, tenait un rang honorable dans la Franche-Comté, et fut, sous la république, le second maire constitutionnel de Besançon. L'enfant grandit au milieu des clubs et y puisa ce vif amour de la liberté qui lui valut plus tard tant de proscriptions. En même temps, il s'adonnait, avec un zèle égal, à l'étude des sciences naturelles et à celle de la philologie. A peine âgé de dix-huit ans, il publie à Besançon une Dissertation sur l'usage des antennes et sur l'organe de l'ouïe dans les insectes, et déjà il commence à rimer un poème sur l'objet favori de ses études, l'espèce des coléoptères:
Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,
Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
Trois ans plus tard (1801), le jeune savant fera paraître une Bibliothèque entomologique, avec des notes critiques et exposition des méthodes. Ainsi déjà, M. Nodier annonçait ce talent encyclopédiste qui devait lui assigner, un jour, le premier rang parmi les polygraphes contemporains.
Dès l'année 1799, le jeune Nodier s'était trouvé impliqué dans un procès politique, qui faillit lui coûter cher, car il ne fut acquitté qu'à la majorité d'une seule voix. Il vint à Paris, et se vit d'abord entraîné dans l'opposition royaliste, à laquelle, se ralliaient les républicains. Ce fut alors qu'il publia contre le premier consul (1802) son ode si fameuse du la Napoléonne, que reproduisirent aussitôt les journaux anglais et qui amena un redoublement de persécution contre les suspects. La Napoléonne avait paru sans nom d'auteur; mais M. Nodier, afin d'écarter les soupçons qui planaient sur la tête de plusieurs personnes innocentes, se dénonça lui-même à Fouché, et fut mis en prison à Sainte-Pélagie. Après quelques mois de captivité, on l'exila dans sa ville natale, en le tenant toujours sous une surveillance ombrageuse. L'exilé quitta son foyer domestique, et se mit à parcourir les montagnes du Jura et les hautes vallées de la Suisse; arrêté de nouveau, sous un prétexte frivole, il fut délivré par les paysans, erra du nouveau dans les montagnes, et passa de longs jours enseveli au fond des vieilles bibliothèques des couvents et des presbytères qui lui donnaient un asile hospitalier. Inquiété jusque dans ces paisibles retraites, il prit le parti de passer en Suisse, allant d'une ville à l'autre, exerçant pour vivre les industries les plus modestes; là correcteur d'imprimerie, ici enlumineur d'estampes; mais toujours courageux et plus fort que la persécution. Enfin, après bien des peines et des traverses, il rentra en France, professa obscurément dans quelques petites villes du Doubs, et finit par se retirer dans un village du Jura, qu'il a chanté dans une fraîche et délicieuse idylle:
O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,
Temple de mes amours, trône de mon printemps,
Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans;
Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?
Le hasard a-t-il, respecté
Le bocage si frais que mes mains ont planté?
Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
Où je plaignais Werther, que j'aurais imité?
M. Nodier fut tiré du fond de cet asile par une lettre d'un Anglais célèbre, le chevalier Croft, qui habitait alors Amiens, et cherchait un collaborateur pour l'aider dans son importante publication des Classiques français avec commentaires. L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu le croire. Le chevalier Croft n'était point sans doute parfait, comme M. Nodier nous l'a peint dans Amélie sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove; les deux collaborateurs se séparèrent, et M. Nodier, par l'entremise du général Bertrand, obtint un poste administratif dans les provinces conquises de l'Illyrie; il y fut même chargé de la direction d'un journal qu'on y avait établi sous le nom de Télégraphe illyrien, et qui était publié en quatre langues, la française, l'allemande, l'italienne et la slave vindique. L'invasion le ramena en France, et l'amitié de M. Étienne l'attacha à la rédaction des Débats, où il fut un des premiers à faire une profession toute bourbonienne.
A cette époque, M. Nodier était déjà connu avantageusement parmi les lettrés; il avait publié, en 1802, Stella, ou les Proscrits: en 1803, Le Peintre de Salzbourg et Dernier chapitre de mon roman; en 1808, le Dictionnaire raisonné des onomatopées de la langue française, et en 1812, les Questions de littérature légale. J'omets, dans cette liste, maints opuscules de moindre importance, qui ne sont pas restés dans l'édition des œuvres complètes. M. Nodier ne sollicita ni places ni faveurs auprès du nouveau gouvernement, et Louis XVIII lui envoya des lettres de noblesse pour toute récompense de ses services. L'auteur du Peintre de Salzbourg, menant une vie modeste et retirée, se préparait à accroître par de nouveaux titres sa renommée naissante: Jean Sbogar, Thérèse Aubert, les Mélanges de littérature et de critique, Adèle, Smarra, Tribly, se succédèrent rapidement de 1818 à 1822, et donnèrent à leur auteur une position éminente dans les lettres.
En 1824, M. de Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, nomma M. Nodier, sur sa réputation, et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal. Ce fut là un événement décisif dans la vie de M. Nodier: retiré sous ce tranquille abri, un cercle d'habitudes nouvelles et définitives se forma autour de lui, son existence s'arrangea commodément dans l'honorable demeure, et l'Arsenal lui fit oublier Quintigny, «cette espérance promise à ses vieux ans». Il y est resté jusqu'à sa dernière heure; il y est mort doucement, au milieu de ses amis et de ses livres.
En 1827, M. Nodier réunit en un volume toutes ses poésies éparses, moins connues aujourd'hui que ses romans, quoiqu'elles ne leur soient point inférieures. Des travaux d'érudition, trop longs à énumérer dans cette courte notice, occupèrent ensuite ses laborieux loisirs; enfin, en 1832, il prit le soin de donner une édition complète de ses œuvres, où il ne voulut faire entrer que le meilleur de ce qu'il avait écrit.--Deux ans après, l'Académie Française le choisit à l'unanimité, en remplacement de M. Laya. Cet honorable suffrage causa une joie vive à celui qui l'avait méritée; et, dans son discours de réception, M. Nodier témoigna à l'Académie sa reconnaissance avec une expansion touchante, et qu'on n'avait point encore vue.
Depuis ce jour, le plus glorieux dans sa vie, l'auteur de Jean Sbogar, retiré de la littérature militante, occupait encore l'attention publique par le charme de son esprit délicat, qui ne se renfermait point si discrètement dans le cercle des initiés que son parfum ne se répandit au dehors; l'écrivain vieillissant avait ce bonheur singulier d'accroître, sans plus écrire, d'accroître tous les jours la réputation déjà si bien fondée de son goût exquis, de son savoir ingénieux, de sa finesse élégante. Le salon de l'Arsenal était le refuge de la conversation polie, de la causerie française, si chère à nos devanciers et si rare aujourd'hui: le maître du lieu, debout auprès de sa cheminée, causait comme autrefois Diderot et Grimm, ces fameux causeurs. «Personne, a-t-on dit, n'était plus aimable que Nodier au coin de son foyer, dans une de ses causeries familières, où, sans coquetterie, sans apprêt, il donnait carrière à son imagination poétique; où il babillait le passé de formes délicieuses qui le rendaient toujours regrettable; où, sans pédantisme, il faisait appel à son érudition sur tous les sujets littéraires. Qui causa jamais mieux que lui? qui discuta avec plus de bonhomie, de finesse et de sûreté? qui soutint plus gracieusement un paradoxe, et lit meilleur marché de son spirituel plaidoyer pour une cause perdue qu'il avait gagnée? Et quelle élocution noble et simple! quelle dialectique ferme et vive!»
Nous rapportons ici le récit touchant qu'on a fait de sa dernière heure: «Dans cette dernière nuit où Nodier a parlé de beaucoup de choses, le père de famille et l'homme de lettres se sont manifestés tour à tour de la manière la plus touchante. Sentant approcher sa dernière heure, il a dit à sa femme et à sa fille: «Allons, il faut nous séparer! Pensez toujours à moi, qui vous ai tant aimées!... Je suis heureux de pouvoir bénir mes enfants et mes quatre petits-enfants. Ils sont tous là, n'est-ce pas? Il n'y en a point de malade? Tant mieux! Quel jour est-ce aujourd'hui?--Le 27 janvier.--Eh bien! n'oubliez pas cette date.» Et ces tristes paroles, il les a accompagnées d'un de ces regards doux, calmes et charmants qui lui étaient particuliers.--Un instant après, Nodier a appelé madame Menessier, dont le talent, comme écrivain, a grandi sous les yeux de son père: «Ma fille, lui a-t-il dit, écoute un dernier conseil: lis beaucoup, lis toujours Tacite et Fénelon, cela donnera de l'assurance à ton style.» Il a parlé ensuite du travail important qu'il faisait pour l'Académie, et qu'il avait regret du laisser inachevé.
«Nodier s'est endormi sans crise, sans convulsion, et nous avons pu croire, quand nous l'avons vu il n'y a qu'un instant, que ce sommeil devrait avoir un réveil.
«Les obsèques de l'illustre écrivain ont eu lieu lundi 29 janvier; MM. Étienne et Taylor, ses amis, ont fait entendre de touchantes paroles sur sa tombe; un jeune homme y a déposé une couronne au nom de la classe ouvrière.»
Le portrait de M. Charles Nodier a été tracé ainsi par un critique distingué, M. G. Planche: «Connaissez-vous Charles Nodier? Oui, sans doute: vous l'avez rencontré cent fois sur les quais, feuilletant de vieux livres, dont il connaît le prix mieux que personne... Vous l'avez coudoyé sur le boulevard, et, sans savoir pourquoi, vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas rapide et aventureux, son œil vif et las, sa démarche pensive et fantasque. Il est grand et vigoureux; tous ses portraits ne donnent de lui qu'une idée incomplète...»
A cette courte biographie nous joindrons quelques mots sur le talent et sur le style de M. Charles Nodier, renvoyant nos lecteurs, pour plus ample critique, à l'excellente notice mise par M. Sainte-Beuve en tête de Trilby et des autres contes.
M. Nodier débuta, comme écrivain, dans une époque de littérature transitoire, entre l'école de Rousseau et celle de l'Empire: à ce moment les lettres françaises, si longtemps fidèles à leur sévère origine, semblaient s'amollir et s'efféminer, pour ainsi parler. Les livres de Rousseau et ceux de Bernardin-de-Saint-Pierre avaient ébranlé d'abord la fermeté littéraire, et donné naissance à cette sorte de langueur qui devait produire ensuite toute l'école des mélancoliques et des élégiaques. L'invasion de la littérature allemande, menée par Werther, ne fit qu'accroître encore le mal, et surexcita encore la sensibilité intellectuelle des lectrices françaises. M. Nodier subit, comme tout le monde, et plus vivement que tout le monde, cette influence romanesque qui agissait sur les nerfs plus encore que sur les cœurs; et, comme l'a très bien dit un critique, il fut une sorte de Saint-Preux Wertherisé, encyclopédiste sensible, à la manière de Rousseau; naturaliste passionné, à la manière de Goethe. Tout le secret du talent de M. Nodier est dans cette excessive sensibilité intellectuelle, dans cette vivacité d'impressions qui le soumirent aux influences les plus diverses de l'atmosphère littéraire.
Tandis donc que Chateaubriand et Bernardin fondent la grande école rêveuse, descriptive et pittoresque, M. Nodier ouvre une autre voie, moins large et moins magnifique sans doute, mais tout aussi nouvelle: il fonde proprement, dans notre littérature, la fantaisie et la poésie qu'on a depuis appelée intime. A ce titre, le romantisme put justement revendiquer comme siens le nom et le talent de M. Nodier.
Toute notre littérature classique avait usé et abusé, suivant le précepte de Buffon, des sentiments et des termes généraux. La fantaisie, qui est l'imagination particulière, et la poésie intime, qui vit des inspirations exclusivement personnelles, semblent donc être le contre-pied exact de nos lettres classiques; et nous avons vu, de nos jours, les conséquences extrêmes, j'allais dire fâcheuses, auxquelles des esprits, distingués d'ailleurs, ont mené cette littérature intime, cette poésie des infiniment petits. Charles Nodier, le chef ou du moins le précurseur de l'école, n'en était point encore venu là; sa fantaisie ne se faisait point amoureuse de l'excentricité, et l'on dirait qu'elle est encore retenue par les liens prudents de la vieille raison gauloise, de la sobriété racinienne, de la tempérance classique.
Mais ce qui distingue surtout l'auteur d'Adèle de tous ceux qui suivirent sa voie, c'est le style. Il faut bien le reconnaître, M. Nodier fut, avant tout, un écrivain, dans le sens propre du mot, un homme de style ou styliste, comme dit M. Sainte-Beuve. Avec un don de langue merveilleux, il joignit le savoir philologique le plus profond, et se montra de bonne heure le digne élève du chevalier Croft, qui étudiait le style à l'aide d'une loupe, ayant découvert, au dire même de M. Nodier, «l'atome, la monade grammaticale.» Tous les critiques se sont accordés à louer la facilité merveilleuse, la souplesse infinie, l'harmonie gracieuse de ce style admirable, «qui se dévide comme un ruban,... qui ne finit que lorsque l'écrivain lui-même en coupe la trame, et qui, sans cela, se dérouterait à l'infini et incessamment.»--M. Sainte-Beuve appelle ingénieusement Charles Nodier l'Arioste de la phrase.
On sait que M. Nodier, depuis longues années, passait pour l'homme de France qui connaissait le mieux notre langue; l'opinion publique l'avait érigé en une sorte d'expert ou d'arbitre pour toutes les difficultés de langue, toutes les équivoques grammaticales qui se pouvaient rencontrer. Néanmoins on lui doit cette justice, que, pour avoir apporté un soin extrême à l'arrangement de ses mots et à la disposition de ses phrases, jamais il ne raffina son style, comme nous avons vu faire les littérateurs intimes; jamais, surtout, il n'estropia la langue, sous prétexte d'innovation, à l'instar de nos grands écrivains pittoresques. Il demeura, au contraire, sans pédantisme, le plus sévère puriste de notre temps; et, par ce côté, il se sépare profondément de toute l'école moderne.
C'est aussi par ce côté qu'il conservera une place honorable dans notre littérature; le jugement de la postérité saura tenir compte à Charles Nodier d'avoir été un homme de style à l'époque où le style se faisait si rare chez nous que les plus riches productions littéraires en étaient souvent dépourvues; comme poète et comme inventeur, il a sans doute été dépassé et surpassé; comme écrivain il demeure au premier rang; et la plus grande critique qui puisse lui être adressée, c'est d'avoir eu un style supérieur à son talent, ou, pour mieux dire, un génie inférieur à sa plume.
Fragment d'un Voyage en Afrique[2]
Un jeune homme, que son esprit aventureux poussait à toutes les choses hardies, ne pouvant trouver en France ce qu'il y cherchait, c'est-à-dire une position indépendante, résolut de profiter du traité de paix qui venait d'être signé entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader pour visiter l'intérieur de l'Afrique et poser, au centre même de la puissance arabe, les bases d'un vaste comptoir. Il espérait réaliser ainsi non-seulement d'immenses bénéfices, mais encore être utile à son pays, en l'aidant à étendre son influence civilisatrice parmi les peuplades de l'antique Mauritanie. L'événement ne justifia point ses prévisions. Après plusieurs mois de séjour dans les diverses tribus de l'émir, il regagna la terre natale, n'emportant avec lui qu'un album sur lequel il avait consigné ses impressions. C'est de cet album qu'est extrait le récit qu'on va lire, récit rapide, mais exact, de ce qu'il a vu d'important dans les douairs, dans les villes et dans les camps, qui se lèvent tous comme un seul homme à l'ordre d'Abd-el-Kader, et marchent à la destruction au nom de la divinité.
[Note 2: ][(retour) ]La reproduction de ces fragments est interdite.
Nos lecteurs verront avec intérêt se dérouler sous leurs yeux le tableau des ressources, des habitudes et des mœurs de ces Arabes si peu connus de nous encore, quoique, depuis quatorze ans, nous leur fassions une guerre continuelle.
En perdant de vue les lignes extrêmes des possessions françaises, je sentis mon cœur se glacer; il me sembla que je ne reverrais plus la France. Cependant la trêve de la Tafna, l'espoir d'une fortune rapidement acquise dans les relations que j'allais établir avec les Arabes de l'intérieur, l'audace même de l'entreprise, m'enhardirent, et je lançai mon cheval dans la direction du désert.
Nous étions en 1838. Abd-el-Kader était alors occupé au siège d'Ain-Maddy, dans le désert. Je résolus d'aller l'attendre à Tazza.
Le territoire compris entre Blidah et Médéah est d'une monotonie désespérante; aussi ne fatiguerai-je point mes lecteurs par une longue description. Des vallées incultes où l'aloès étale ses mille bras couverts d'une épaisse poussière, des collines aux larges bases boisées, aux fronts chauves et ravagés par le simoun; puis, à mesure qu'on approche du grand fleuve, un peu de verdure et de fraîcheur, voilà tout ce que j'y ai remarqué. Je ne fis que passer à Médéah, et je continuai ma route vers le Chéliff, que je traversai sur un pont de bois adossé au Bou-Rachad. De Médéah à Tazza on compte deux fortes journées de marche par un chemin affreux, à travers des montagnes escarpées et d'immenses solitudes. L'eau y est rare. En avançant vers Tazza, on suit une ancienne voie romaine parfaitement conservée. Elle est bordée d'une double rangée de chênes verts d'une imposante vieillesse; mais cette voie se perd bientôt dans les sinuosités des montagnes, où elle est continuée par un sentier presque impraticable. Cette route conduisait jadis à une ville située à quelques lieues est de Tazza. Les ruines conservent le nom de Duirali, mais il reste peu de vestiges de cette ville. Il faut savoir qu'elle a existé pour remarquer ses débris; cependant, d'après la tradition conservée par les Arabes, Duirali fut une cité très-importante. Elle était entourée, au temps de sa splendeur, de grands et beaux jardins dont il ne reste aujourd'hui ni un arbre ni une trace.
Mon guide, Ben-Oulil, cheminait à mes côtés et charmait les ennuis du voyage par la description de lieux plus agréables ou plus intéressants que ceux que nous parcourions.
«Quel est, demandai-je en lui montrant les masses grisâtres qui se perdaient à l'horizon, quel est l'homme assez abandonné du ciel pour vivre dans un pareil séjour?
--Le Kabyle, répondit Ben-Oulil; et il paraît qu'il s'y trouve bien, car aucune séduction n'est capable de l'arracher de l'aire qu'il s'est bâtie au sein des airs.»
Je n'eus pas de peine à obtenir de mon guide, bavard comme tous les guides, quelques détails sur ces êtres dont la vie nomade et excentrique a toujours excité l'intérêt du touriste. Il ne cessa de parler que lorsque je lui montrai la ville de Tazza, qui étalait au soleil les murs crénelés de sa forteresse.
Tazza est un poste important qu'Abd-el-Kader fit construire, il y a huit ans à peu près, sur l'emplacement d'une ville romaine qui portait ce nom; du moins c'est ce que nous apprend l'inscription gravée sur une pierre qu'on a trouvée dans les décombres. La forteresse est un carré d'environ quarante-cinq mètres de longueur, dont chaque angle est surmonté d'une guérite. L'intérieur se compose d'une vaste cour autour de laquelle sont de vastes magasins remplis de vivres, de munitions de guerre, de fer, de plomb, de draps et autres approvisionnements. En face de l'entrée principale est la tente de l'émir. Chaque côté de cette tente est d'une longueur de six à sept mètres. Elle est aussi proprement que simplement décorée; des colonnes de bois de noyer, surmontées de chapiteaux sculptés, ornent la porte principale; les murs sont bariolés de peintures arabes assez grossières; le sol est couvert de beaux tapis sur lesquels s'asseyent les ministres et les grands dignitaires. Le Trône d'Abd-el-Kader se compose d'une simple planche de sapin recouverte d'une natte tressée avec les fils du palmier. Au-dessus des magasins on a bâti trois autres salles; c'est là qu'on loge les kalifats lorsqu'ils viennent visiter l'émir. Elles sont remarquables par les soins qu'on prend de les entretenir. Le parquet de ces salles est caché aussi par des tapis de laine fine sur lesquels sont disposés des coussins de soie. On remarque plusieurs inscriptions sur les murs; ce sont en général des versets du Coran. Des peintures décorent les plafonds.
La porte du fort est l'ouvrage des ouvriers envoyés par le gouvernement français auprès de l'émir. Elle ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'élégance et de la solidité. On voit que nos ouvriers y ont mis de l'amour-propre. Les murailles, à l'intérieur et à l'extérieur, sont recouvertes d'une épaisse couche de plâtre d'une blancheur éblouissante. On y a dessiné une montre solaire, et, au milieu de la cour, s'élève un oratoire pour la prière. On lit sur la porte d'entrée une longue inscription arabe qui porte le nom du fondateur. Partout sont gravées des maximes tirées du Coran.
Devant le fort s'étend une petite terrasse en forme d'esplanade sous laquelle on a ouvert trois grands magasins où le plus habituellement s'entassent les récoltes de blé et d'orge. On y a placé trois canons sans affûts. Dans l'intérieur existent aussi deux vastes magasins souterrains qui servent de prison, je pourrais dire de tombeau, car les malheureux qu'on renferme dans ces lieux insalubres y meurent presque tous.
Une fabrique de briques et de tuiles, un moulin à farine et un four à pain s'élèvent autour du fort, qu'environnent aussi une centaine de chétives cabanes. Telle est la ville de Tazza, située à une journée de marche de Boural et à une journée et demie de Milianah, dont elle est le dépôt. Plusieurs familles de Coulouglis et de Moraibes y ont été exilées. Les habitants de Milianah s'y sont réfugiés plusieurs fois. On y remarque quelques boutiques et un semblant de commerce. Une excellente source qui jaillit de la montagne voisine y verse d'abondantes eaux. Cette source est gardée, la nuit, par les lions, qui, comme les dragons des Hespérides, en défendent l'approche aux mortels.
Les environs de la ville sont tristes et uniformes; les montagnes boisées qui entourent Tazza ne présentent pas un point sur lequel le regard se pose avec complaisance. Tout y est froid et silencieux. En hiver la neige remplit la vallée; en été une excessive chaleur engendre des fièvres qui déciment la population. Ajoutez à ces désagréments l'impassibilité où l'on se trouve de s'éloigner seul sans courir le risque d'être dévoré par les lions, et vous aurez une idée exacte de Tazza. Il arrive même souvent qu'à prix d'or on ne peut s'y procurer les objets de première nécessité.
A une petite distance de la ville on rencontre des excavations d'où les Arabes ont extrait du fer et de la bouille; mais leur inhabileté dans ce genre de travaux les leur a fait abandonner. Il y a aussi, à quelques lieues de là, à l'est, dans la province de Lassagah, une mine de soufre; elle est placée dans un lieu désert où manquent l'eau et les arbres. L'exploitation offre conséquemment des difficultés presque insurmontables. Abd-el-Kader, qui possédait un peu de salpêtre, fut tout joyeux de la découverte d'une mine de soufre; il crut qu'il lui serait possible d'établir des manufactures de poudre. Il se transporta sur les lieux, et ordonna à un Algérien qui était à son service de procéder immédiatement à l'exploitation. Ou acheta de grandes cuves en cuivre, et les autres ustensiles nécessaires; mais, en opérant, on brûla les chaudières, et il fallut renoncer à obtenir du soufre pur. Il est peu probable que cette mine soit jamais exploitée.
La route qui conduit de Tazza à la mine de Lassagah est belle, unie, bien tracée, mais la pluie la rend impraticable à raison de la nature du terrain, qui est argileux. Il n'y a dans le district qu'une petite quantité d'eau sulfureuse.
Pendant mon séjour à Tazza, qui n'a pas duré moins de quatre mois, j'eus l'occasion de me lier d'amitié avec le gouverneur de la place. Kredour-Berouela. C'est un Algérien d'une quarantaine d'années, de haute stature et d'une physionomie franche et ouverte. Il a demeuré sept ans à Alger, où il a puisé dans le commerce des Français beaucoup de connaissances utiles qui lui ont attiré l'affection de l'émir. Sans lui, le fort de Tazza n'aurait subi aucune des améliorations qui le distinguent des autres places fortes. Il était chargé d'affaires d'Abd-el-Kader auprès du gouverneur, mais s'étant compromis en 1837, il fut obligé de fuir, sous un déguisement de femme, pour échapper aux Français qui le poursuivaient, et qui, une heure après son départ, envahissaient sa maison afin de s'assurer de sa personne. Il se rendit auprès de l'émir, qui l'accueillit favorablement en reconnaissance des éminents services qu'il en avait reçus. Il alla d'abord à Milianah, où il appela plus tard sa famille, Berouela administre avec talent les tribus placées sous ses ordres et qui campent autour de la forteresse. Les Arabes de la campagne se rendent tous les jeudis en ville et y établissent un marché où abondent les produits du pays. Le gouverneur a de l'esprit naturel et une certaine instruction qu'il est rare de trouver chez un Arabe. Aucune question ne l'embarrasse, et il mène à bonne fin presque tout ce qu'il entreprend. Il est d'un accès facile, d'une grande familiarité, quoique juste et sévère; son cœur est bon, mais il sait se faire obéir et ne pardonne jamais une faute. Quand il a prononcé, le jugement s'exécute, eût-il été porté contre son propre père. Les droits de son maître sont les seuls légitimes à ses yeux; aussi est-il l'ennemi acharné des Français. Au commencement des dernières hostilités, il leur fit beaucoup de mal dans la Mitidja, en compagnie du kalifat de Milianah, dont il suit la bannière. Il paie toujours de sa personne et affronte la mort avec une témérité surprenante, Quoique gouverneur absolu de Tazza et des tribus circonvoisines, il est sous les ordres du kalifat de Milianah. Abd-el-Kader estime beaucoup son habileté, son sang-froid et son courage; il ne fait rien sans le consulter. Il lui a fait don d'une jolie maison de campagne, située non loin de Tazza. Je n'ai qu'à me louer des bons procédés de Berouela. Les Européens et les ouvriers français qui ont visité le gouverneur rendent également justice à la douceur et à l'aménité de son caractère.
Le mois de janvier de l'année 1839 était arrivé, et je commençais à perdre l'espoir de voir arriver Abd-el-Kader, lorsque j'appris par Berouela que son maître était attendu à Milianah. Je résolus sur-le-champ de me rendre dans cette ville, afin de régler la marche de mes affaires et de prier l'émir de m'aider dans l'exécution de mon projet; j'étais pressé d'en finir avec les Arabes, dont le commerce peut être agréable quelquefois, mais dont le caractère inspire le plus souvent une crainte salutaire. Mes préparatifs de départ furent bientôt terminés, et, le 17 janvier, à neuf heures du matin, je me mis en route par un temps magnifique. Un soldat irrégulier, un gendarme et Ben-Oulil, qui me servait de domestique, formaient toute mon escorte. En quittant Tazza, nous marchâmes pendant plusieurs heures à travers les montagnes par un chemin praticable; nous foulâmes aux pieds les ruines d'une ancienne ville nommée Dairack; l'endroit où elle s'élevait jadis n'est plus qu'un monceau de décombres; ils passeraient inaperçus si les guides ne les faisaient remarquer aux voyageurs. Un peu plus loin, nous traversâmes un vaste cimetière, ce qui ne me permit plus de douter que réellement, à l'endroit désigné, il y avait eu sinon une ville importante, du moins du nombreuses habitations. Peu après s'ouvrit devant nous une magnifique plaine, coupée en tous sens par mille petits ruisseaux qui doivent contribuer beaucoup à la rendre fertile; elle s'étend entre Boumedin et Mouley-Allel, à l'entrée de la province de Matmata, dont les deux montagnes sont les frontières. Néanmoins, quoique la position soit favorable et le terrain excellent, on n'y aperçoit pas la moindre trace d'habitation; c'est un désert complet dans lequel plonge la vue sans pouvoir se reposer ni sur une lente, ni sur une cabane, ni sur un arbre. Il faut attribuer cette stérilité plutôt au manque de bras qu'à l'ingratitude du sol; les Arabes ressemblent tous plus ou moins à Figaro: ils sont paresseux avec délices, et, quand ils ont de quoi suffire aux besoins du moment, ils s'inquiètent médiocrement de l'avenir. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer chez eux des terres incultes qui seraient, dans nos climats, une fortune pour les travailleurs pauvres.
Après avoir traversé la plaine, nous pénétrâmes au milieu des bois touffus qui tapissent les monts Matmata; nous suivîmes une route large et bien conservée; les Arabes prétendent que c'est une voie romaine; elle est bordée de chênes gigantesques et imposants par leur antiquité; les berceaux formés par leur épais feuillage versaient l'ombre à nos pas et nous ouvraient un passage agréable; quelquefois pourtant la crainte s'éveillait en nous, lorsque le vent des gorges nous apportait le lugubre rugissement des lions. Nos terreurs s'accrurent quand nous vîmes les traces du sang de deux Kabyles qui, deux jours auparavant, avaient servi de pâture aux hôtes des forêts. C'était la un triste présage pour des voyageurs qui suivaient le même chemin et que le seul aspect d'un lion eût peut-être fait évanouir.
A part ces craintes, que rien ne vint justifier, nous fîmes un délicieux voyage au milieu des merveilles de la nature. Les tableaux les plus sublimes se déroulaient à nos yeux; les montagnes que nous parcourions étaient d'un pittoresque admirable et d'une solitude effrayante; tout y était grandiose, morne et silencieux. La hauteur de ces montagnes est incommensurable, leurs formes sont très-variées; les rayons du soleil n'arrivent pas à certains endroits. Tantôt, perché au sommet d'une de ces masses granitiques, on jette un regard effrayé sur le précipice qui s'ouvre sous vos pieds; tantôt, du fond de la vallée, on lève avec admiration les yeux sur les frères jumeaux de l'Atlas. Quelques-unes de ces montagnes sont taillées à pic et inaccessibles; on n'y retrouve aucune trace d'habitations; c'est un amas de rochers dont le silence n'est interrompu que par le bruit des eaux qui tombent avec fracas des cimes dans les gorges et que répètent à l'envi les échos.
Nous quittâmes bientôt la route tracée pour suivre d'étroits sentiers dont les difficultés rendaient notre marche pénible. La nuit approchait; nous nous occupâmes de chercher un douair où nous pussions nous reposer des fatigues de la journée; nos yeux interrogèrent longtemps les profondeurs de la nuit, ce fût en vain. Nous avançâmes toujours, au risque de nous égarer, franchissant les montagnes avec une rapidité peu ordinaire, et comptant découvrir enfin ce que nous recherchions avec tant d'ardeur. Au moment où nous désespérions de trouver un abri, nous aperçûmes au loin une clarté douteuse; nous dirigeâmes nos pas de ce côté. Bientôt la lumière se montra plus vive et brilla à quelques pas de nous; elle provenait d'un douair composé d'une douzaine de tentes où nous arrivâmes harassés par une longue marche au milieu des ténèbres.
Le cheik du douair nous fit l'accueil le plus amical. En ma qualité d'Européen, je fus l'objet de toutes ses prévenances; on aurait dit qu'il était tout joyeux de voir un Français rechercher son hospitalité. Une de ses cabanes fut mise à ma disposition; je m'y installai avec mes gens et nous nous disposâmes à goûter un repos dont nous avions tous également besoin.
L'intérieur de notre tente était plongé dans une obscurité complète; nous allumâmes quelques tisons d'où jaillit une vive lumière, mais la fumée, n'ayant aucun conduit par où s'échapper, se répandit dans la chambre, et faillit nous asphyxier. Nous étions logés entre deux vaches, et en compagnie d'un poulain que nous n'avions pas encore remarqué en entrant; il nous fallut user de précaution pour tenir à l'écart ces incommodes voisins, et cette circonstance nous obligea, malgré la fumée, à laisser brûler les tisons. Des œufs, du lait, des poules, du pain pétri avec du beurre frais et cuit sur une brique, un mouton, telles furent les provisions qu'on nous donna, et avec lesquelles nous nous mîmes en mesure de satisfaire le plus vigoureux appétit; nous avions tant marché dans la journée que nous finies le plus grand honneur à ce magnifique repas.
Les habitants du douair, prévenus de notre arrivée, accoururent bientôt nous présenter leurs hommages; la tente s'emplit d'Arabes, et la conversation devint générale; elle roula en grande partie sur la politique. Un indigène fit résonner bien haut ses prouesses, et parla à diverses reprises de la mort d'un Français dont il s'avouait l'auteur. «Le sabre du vaincu est en mon pouvoir, me dit-il, et je le conserve précieusement, parce qu'il doit me servir dans une occasion importante et prochaine.» Connaissant le caractère vaniteux des Arabes, j'ajoutai peu de foi à ce qu'il disait. Si son récit eut été vrai, il n'aurait pas manqué de montrer le trophée de sa victoire. Nous lui répondîmes donc sans le démentir complètement, mais aussi sans lui cacher tout à fait que nous n'étions pas dupes de ce mensonge. La conversation commençait à s'échauffer, lorsqu'on apporta le fameux couscoussou, ce mets si délicat qu'on sert à la fin du dîner, et qui, chez les Arabes, est inséparable de l'hospitalité. Je mangeai jusqu'à m'en rassasier de cette préparation africaine, que j'aime beaucoup; on poussa la galanterie jusqu'à m'offrir une tasse de café, afin de faciliter la digestion du couscoussou. Je fis ainsi un véritable festin de Balthazar sous une tente, au milieu des forêts du nord de l'Afrique.
Ce fut pendant cette nuit que j'aperçus les femmes de ces Arabes à demi sauvages. On n'avait jamais, avant moi, accordé l'hospitalité à un Européen; j'étais donc un objet nouveau pour elles, et la curiosité naturelle à leur sexe les poussa à me visiter. Quelques-unes, dans le but de satisfaire ce besoin et de faire de leur hôte un examen plus approfondi, m'apportèrent des œufs frais et du lait; mais à peine eurent-elles déposé leurs dons à mes pieds, qu'elles s'enfuirent, précipitamment, comme si j'allais les dévorer. Si j'en juge par leur empressement à me quitter, je fis sur leur esprit une impression défavorable; elles considèrent sans doute les Européens de la même manière que ceux-ci considèrent les lions de leurs forêts. La différence des mœurs des habitants de ces douairs avec celles des autres Arabes provient de l'isolement dans lequel vivent les premiers, tandis que ceux-ci ressentent déjà les effets de la civilisation.
Malgré la rapidité de leur fuite, j'eus cependant le temps d'observer les femmes arabes: leur physionomie me parut tout à fait bizarre. Je ne sais si je dois attribuer l'effet qu'elles produisirent sur moi à l'obscurité, ou si telle est leur forme naturelle: des figures plates, de grands yeux noircis avec une poussière dont elles se servent, pour embellir leurs traits, de larges plaques en argent sur la poitrine, d'énormes turbans donnent à ces êtres un aspect tout particulier; si vous ajoutez à cela une rare laideur, une saleté dégoûtante, vous trouverez comme moi qu'elles sont dignes des lieux qu'elles habitent.
Les douze ou quinze tentes du douair formaient un cercle sur le penchant d'une montagne; elles étaient entourées d'une haie en branchages secs, pour empêcher, disent les Arabes, les ravages que les lions et les chacals commettent la nuit parmi les troupeaux. Les sentiers qui mènent aux habitations sont escarpés et difficultueux. Au centre du douair sont entassés les bestiaux, le fumier et la boue.
Le cheik de l'endroit est de petite taille et d'une obésité vénérable: c'est un compère de la famille des Sancho Pança, mais un Sancho sauvage; ses cinquante ans et sa barbe grise vont bien aux hautes fonctions dont il est investi; son caractère est doux, son imagination ardente, son esprit vif et naturel. Je lui demandai pourquoi, au lieu de ces vilaines forêts, il n'allait pas habiter la belle plaine qui s'étend au delà des montagnes de Boumedin et de Mouley-Allel. «Tel est, me répondit-il, le lieu que nous a désigné l'émir des croyants, et, bon gré, mal gré, il faut que nous l'habitions.» Ces mots ne permettaient pas d'autres questions: je savais que les ordres d'Abd-el-Kader s'exécutent toujours sous peine de mort.
Fatigué et désireux de me remettre en route de bonne heure le lendemain, je saluai mes hôtes; ils comprirent mon intention, et quittèrent la cabane. Alors je m'étendis sur une natte, auprès du brasier qui flamboyait au milieu de la chambre, et, sans songer un instant au danger d'être étouffé par la fumée, je m'endormis.
Vers le milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit étrange qui provenait du dehors; les cris confus des indigènes m'avertirent qu'il se passait autour de nous quelque chose d'extraordinaire. J'envoyai Ben Oulil aux informations, et il vint, quelques minutes après, m'apprendre que le tumulte avait été causé par l'apparition d'un lion; le maraudeur avait franchi la haie, et, avec une audace imperturbable, venait d'enlever un mouton au douair; aussitôt les habitants s'étaient rassemblés, tous armés de lances et de bâtons, en faisant retentir l'air de cris perçants.
Cette façon de repousser l'agression des bêtes féroces me frappa par sa singularité. Tel est, en effet, le système adopté par les Arabes pour se débarrasser des visites de leurs importuns voisins.
(La suite à un prochain numéro.)