Plaisirs et Misères de l'Hiver.

Le but de ce petit chapitre, cher lecteur, est de le démontrer que l'hiver est à la fois la plus agréable et la plus triste des saisons, de même que la femme, suivant l'avis de Sganarelle, est la meilleure chose et la pire des choses. Ce que je dis ici de la femme et de l'hiver, lecteur mon ami, peut se dire à peu près de tout ce qui existe en ce monde sublunaire. Il n'est guère de vertus dont l'excès ne touche à un travers, à un ridicule ou à un vice; tout mets délicieux a son danger; au fond de la coupe exquise se cachent les maux de nerfs et l'ivresse. Quoi de plus charmant que la parole et quoi de plus détestable? Le violon de Bériot a pour voisin le violon de *** qui vous écorche les oreilles; le plaisir coudoie la douleur, et le monde est blanc ou noir, selon le côté par où tu l'envisages.--Je veux qu'après avoir lu ces lignes, tu me quittes en criant; Vive l'hiver! à bas l'hiver!

Oui, vive l'hiver pour ceux qui ont une cheminée de stuc ou de marbre, où le chêne enflammé pétille et répand ses chaudes ardeurs; oui, vive l'hiver pour ses poitrines abritées sous la ouate et la martre! vive l'hiver pour les pieds cuirassés de doubles semelles, pour les nez enveloppés du foulard de soie, pour les jambes appuyées sur les coussins d'un moelleux équipage! vive l'hiver pour toutes ces frêles, et blanches, et charmantes Parisiennes, que le plaisir appelle à ses fêtes! vive l'hiver pour le lion à la botte vernie, au gant glacé, au lorgnon enchâssés dans l'orbite.

Allons, mes jeunes cavaliers, allons, mes toutes belles, voici l'hiver qui commence! c'est votre saison de prédilection, la saison de vos joies les plus vives, de vos enivrements les plus doux. On vante le printemps: préjugé de poète! que vous veut-il avec ses roses fades et son azur monotone? La belle distraction, en vérité, que de se coucher sur l'herbe et de bâiller au sempiternel murmure du ruisseau! Parlez-moi de l'hiver! Le printemps chante toujours le même air sur ses pipeaux champêtres; cela devient maussade; mais l'hiver ramène les vives harmonies; de tous cotés résonne, sur mille tons joyeux, le signal de la valse et de la danse. Parlez, couvrez vos blanches épaules du long manteau de soie; le bal vous sourit, le bal vous appelle, le bal vous possède; à la lueur des lustres étincelants, montrez aux regards charmés, votre taille légère, vos cheveux enlacés de fleurs, votre noire prunelle, votre pied agaçant; faites des heureux et des jaloux, et revenez de ces nuits enflammées, de ces nuits de délire, fatiguées, mais non lasses de vos triomphes. Et vous, mes beaux amis, est-il, dites-moi, un temps plus heureux, plus adorable que l'hiver? N'est-ce pas dans l'hiver qu'on se retrouve, qu'on se revoit, qu'on se précipite avec ivresse dans le tourbillon du monde, et que les mots les plus tendres, et les plus doux se disent à l'oreille?

Voulez-vous prendre un peu de repos? Est-ce votre fantaisie, le lendemain de quelque fête bruyante, de vous récréer par le contraste des douceurs de l'intimité? donnez votre consigne à la porte de votre boudoir, afin que les profanes en soient exclus; deux ou trois privilégiés auront seuls le droit, d'entrer au sanctuaire; alors vous goûtez un des plus grands plaisirs de ce monde, que l'hiver seul peut donner, le plaisir du coin du feu; ô coin du feu! ô volupté plus charmante, ô trésor plus enviable que tous les diamants et toutes les grandeurs de l'univers! Le bienheureux auquel il est donné de se livrer au bonheur du coin du feu, à côté de deux jolies femmes, peut se dire l'égal des rois; à côté d'une seule femme, il égale les dieux!

Le soir, si ce n'est plus le bal, Lablache et Ronconi, Rachel et Carlotta Grisi vous réclament; la loge d'avant-scène ouvre pour vous ses rideaux de velours; là, vous prêtez l'oreille aux douces mélodies, vous jouissez d'un regard, d'un sourire échangé, tandis que la pompe d'un spectacle magnifique ou touchant éclate sur la scène, enchantant l'esprit, éblouissant les yeux, remplissant l'âme de surprise et d'émotion. Essayez donc d'en faire autant en pleine canicule! vous risquerez la suffocation.

L'hiver, en tout point, est supérieur au printemps. Est-ce le printemps qui pourrait couvrir nos toits de neige, glacer la surface des eaux, suspendre aux branches de l'arbre le givre étincelant? Eh bien! l'hiver n'a point à envier au printemps ses fleurs et ses arbustes; comme lui, il a sa couronne; l'hiver fait le printemps quand il veut. Voyez ces serres où les plantes les plus belles et les plus rares se disputent votre choix; que dis-je! les fleurs d'hiver ont un attrait particulier que celles du printemps n'ont pas, l'attrait de la rareté, le charme du fruit défendu.

Cependant le soleil luit au ciel limpide, un de ces beaux soleils d'hiver sur la blanche campagne. Attelez au traîneau votre bai-brun pur sang, et qu'il vole sur cette route de neige solide. Après le bonheur du coin du feu, quel bonheur plus grand que de s'élancer ainsi dans l'espace, comme le dieu de l'hiver, qui parcourt son royaume de glace sur un char rapide!--De chaque côté de votre route, vous apercevez le patineur agile qui glisse sur les rivières et les fleuves arrêtés dans leur course, ou les enfants joyeux se livrant une guerre d'éclats de rire et de boules de neige... Puis vous rentrez dans une salle à manger bien close et bien chaude, et là vous savourez un succulent dîner avec toute l'ardeur d'un appétit triplé par l'air vif et excitant d'une belle journée d'hiver.

A bas l'hiver! s'écrie-t-on de ce côté; à bas l'hiver! mort à l'hiver! Qu'est-ce? qu'y a-t-il? d'où viennent ces cris et ces imprécations? Eh! voulez-vous que ces malheureux adorent l'hiver et l'encensent?--L'un suivait péniblement, à travers la montagne, une route âpre et difficile; sa femme l'accompagnait avec son enfant; tout à coup la neige s'écroule d'en haut avec un fracas épouvantable; le mari et la femme disparaissent engloutis sous l'avalanche; la petite fille, éperdue, s'agenouille et lève au ciel des mains désespérées. Qui viendra à son aide? qui la sauvera de cet abîme glacé?... Appelez les violons, mesdames, et mettez-vous en danse!--L'autre est mort de froid dans une solitude hyperboréenne; les vautours et les loups ont dévoré le cadavre; il ne reste plus de l'homme que ce chapeau abandonné... Passez vos gants, mes lions, frisez votre moustache, mirez-vous dans les beaux yeux de la brin et de la blonde.

Mais quel douloureux spectacle! l'hiver dévaste la campagne; l'horrible hiver, l'hiver implacable répand la désolation de son souffle rigide; voyez ces débris d'une armée qui se traînent péniblement sur cette affreuse lutte et sous ce temps inclément; nul secours, nul asile, pas une lueur pour leur rendre l'espérance et la ranimer; partout l'hiver, la fatigue, le désespoir, la mort! O champs fatals et héroïques qui servirent de tombeau à la plus belle année et aux soldats les plus braves! quel horrible linceul de neige recouvre ces glorieuses victimes! Rien n'avait pu les vaincre, l'hiver les a vaincus!... Cessez vos danses, faites taire ces voix joyeuses; que l'airain gémisse et pleure!

Qu'on est bien, dites-vous, au cœur de l'hiver, dans un vaste fauteuil qui vous caresse amoureusement de ses deux bras, la tête nonchalamment appuyée sur le velours et les pieds sur les chenets. Oui, certes, votre sort est digne d'envie; mais croyez-vous que ces brèves marins qui se battent contre les ours de la mer Glaciale aient à se louer de l'hiver autant que vous? Croyez-vous que ces pauvres petits enfants pâles, grelottants, mourant de faim, accotés tristement sur le seuil d'une maison qui ne s'ouvre pas, croyez-vous qu'ils trouvent dans l'hiver le véritable paradis terrestre?

Vive l'hiver! dites-vous insolemment; c'est la saison des plaisirs! Comment peut-on se plaindre de l'hiver? Ah! détournez, un instant les regards de ces salons splendides, de ces rares festins, de ces spectacles musiques; daignez descendre de votre élégante calèche et mettre le pied dans la rue; visitez la hutte du villageois ou la mansarde du pauvre, vous saurez, alors ce que l'hiver apporte de joie en ce monde; là vous verrez, un vieillard déguenillé demandant un sou de pain au passant qui le lui refuse; ici une pauvre femme courbée sous un lourd fardeau et menant avec elle, à travers la neige, un petit enfant transi et pleurant. Mais que vois-je? La misère dans toute son horreur! La misère au mois de janvier, quand un vent glacé souffle avec violence à travers les portes mal jointes; une femme, un enfant, un malade à l'agonie! et pas de feu, pas de pain, pas de matelas, pas de secours! La mère amaigrie offrant au nouveau-né son sein tari, et le père hideux et râlant sur la froide pierre, adossé à la muraille humide.

A bas l'hiver! dit la voix misérable de la mansarde. Vive l'hiver murmure la douce voix du boudoir.

ÉTUDES COMIQUES.

Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses.