Scène II.
M. TOUCHARD, M. RONDIN.
M. RONDIN, de la porte.--Peut-on entrer?
M. TOUCHARD.--Eh! c'est vous, mon cher Rondin?... Entrez donc, que l'on requière contre vous! Depuis que nous avons quitté les affaires, c'est à peine si l'on vous a vu.
M. RONDIN.--Que voulez-vous, mon cher Touchard, je suis devenu campagnard... J'ai acquis....; petite propriété à Bougival... et, vous savez... les embarras d'un nouveau propriétaire, les travaux, les changements, les réparations...
M. TOUCHARD.--Allons! j'admets, comme on dit, les circonstances atténuantes; vous êtes acquitté...
M. RONDIN.--A la bonne heure! ce cher ami, ce cher associé! vrai, il me tardait de vous voir. Et comment va cette santé?... Je vous trouve un peu changé.
M TOUCHARD.--Ça ne m'étonne pas: j'ai été malade.
M. RONDIN.--Oh!
M. TOUCHARD.--Oui, j'ai commencé par là mon existence de rentier... Un mois après la vente de notre fonds de mercerie, je me suis mis au lit pour n'en plus bouger de huit jours.
M. RONDIN.--Vous qui étiez si bien portant, si solide!
M. TOUCHARD.--Pardi! quand on est dans les affaires, est-ce qu'on a le temps d'être malade?
M. RONDIN.--Ma foi! on ne devrait jamais avoir ce temps-là. Tenez, voulez-vous que je vous dise... je crois que vous avez eu tort de vous fixer en ville. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez acheté cette maison?
M. TOUCHARD.--Oui; c'est l'oncle de ma femme qui nous l'a cédée en viager... c'est une bonne affaire...
M. RONDIN.--Je ne dis pas non; mais ça vous cloue à Paris, et ça ne vous vaut rien.
M. TOUCHARD, un peu effrayé.--Est-ce que vous pensez qu'il y a du danger pour moi à vivre à Paris?
M. RONDIN.--Sans doute... danger pour votre santé. Vous en avez déjà fait l'expérience... Quand on a, comme nous, passé trente ans à travailler sans relâche, on croit être bien heureux en se retirant un beau jour avec des rentes... on s'imagine qu'on s'amusera beaucoup parce qu'on n'aura rien à faire... c'est une erreur... Nous sommes habitués à une vie active, laborieuse... et l'habitude est une seconde nature qu'on ne peut changer impunément... Ainsi, pour nous, un repos absolu est un ennui, une fatigue réelle, dangereuse... si on ne la combat par une fatigue corporelle qui sera notre véritable repos. Ce que je vous dis là vous paraît absurde... mais je parle de ce que j'ai éprouvé. Le jour où je me suis éveillé rentier, n'ayant plus ma boutique à ouvrir, mon étalage à arranger, je n'ai plus su que devenir; au bout de huit jours, j'étais jaune... la semaine suivante, je sentais que j'allais tomber malade... comme vous, mon pauvre Touchard... C'est alors que mon notaire m'a parlé d'une petite campagne à vendre à quatre lieues de Paris... j'ai saisi cette proposition comme une inspiration du ciel... je me suis fait propriétaire, propriétaire campagnard... Depuis ce moment, j'ai retrouvé mes soucis, mes petites inquiétudes, je n'ai pas eu un seul jour de repos... aussi je vous jure que je ne me suis pas ennuyé du tout... et vous voyez que la santé m'est revenue... Et vous, mon cher ami, que faites-vous? Ne vous êtes-vous pas créé quelque occupation, quelque distraction?
M. TOUCHARD.--Pardonnez-moi.
M. RONDIN.--Ah!... et laquelle?
M. TOUCHARD.--Je me suis abonné à la Gazette des Tribunaux.
M. RONDIN.--Bon! cela distrait... Ensuite?
M. TOUCHARD.--Voilà tout.
M. RONDIN.--Comment c'est là toute votre occupation?
M. TOUCHARD.--Vous croyez peut-être que ce n'est pas assez... Je vous assure, mon cher, que cette lecture m'occupe beaucoup.
M. RONDIN.--Oui, une heure, le matin après votre déjeuner... mais le reste de la journée?
M. TOUCHARD.--Le reste de la journée? je médite sur ma lecture du matin.
M. RONDIN.--Ah ça! vous voulez rire. Vous méditez la Gazette des Tribunaux.
M. TOUCHARD.--Sans doute... j'apprends à être prudent... à me préserver...
M. RONDIN.--Et contre qui, contre quoi?
M. TOUCHARD.--Contre tout... et contre tout le monde... Vous ne vous faites pas idée, mon pauvre ami, de la multitude des crimes qui se commettent aujourd'hui. C'est effrayant, M. Rondin, c'est vraiment incroyable!
M. RONDIN.--Eh bien donc ayez le soin de bien fermer vos portes le soir, d'avoir une paire de pistolets à la tête de votre lit, et vous serez parfaitement tranquille.
M. TOUCHARD.--Oui, contre les dangers du dehors.
M. RONDIN.--J'espère bien qu'à l'intérieur vous n'avez aucun sujet d'inquiétude... Entouré d'une excellente femme, qui vous aime... de Joseph, un vieux serviteur, qui vous est dévoué...
M. TOUCHARD.--Oui, oui, certainement, une excellente femme... Je ne lui connais d'autre défaut qu'un peu de coquetterie, un peu de goût pour la toilette... mais, à son âge, c'est plutôt un ridicule pour elle qu'un sujet d'alarmes pour moi.
M. RONDIN.--Ce n'est même pas un défaut: habituée à paraître dans le comptoir de notre magasin, il est tout naturel qu'elle ait conserve quelque recherche dans sa mise.
M. TOUCHARD.--Soit!... Quant au vieux Joseph, il a été jusqu'à ce jour un domestique honnête... Je n'ai jamais rien aperçu qui pût me faire douter de son affection, de sa fidélité... mais...
M. RONDIN.--Voilà un mot de trop... Pas de mais... il n'y en a pas... il ne peut pas y en avoir...
M. TOUCHARD.--Comme il vous plaira... Je me tais... et je garde pour moi seul ma conviction...
M. RONDIN, avec vivacité.--Une conviction!... et laquelle... laquelle?
M. TOUCHARD.--C'est que le passé ne répond pas toujours de l'avenir...
M. RONDIN.--Comment! malheureux que vous êtes!... car vous me faites mettre en colère... comment! vous croyez votre femme capable d'attenter à vos jours?...
M. TOUCHARD.--Qui vous parle de cela?... Seulement, les huit ou dix maris qui, depuis l'infortuné Lafarge, ont été empoisonnés par leurs femmes, étaient probablement tout aussi sûrs d'elles que je le suis de la mienne, sans cela ils n'auraient pas bu le funeste breuvage qu'elles leur présentaient...
M. RONDIN.--De pareilles catastrophes sont toujours annoncées dans les ménages par des querelles, des dissensions des désordres...
M. TOUCHARD.--Quelquefois par des bienfaits.
M. RONDIN.--Des bienfaits?
M. TOUCHARD.--Si vous aviez lu la Gazette des Tribunaux, vous auriez vu que des huit ou dix maris dont je vous parle, sept ont péri à la suite d'un testament fait en faveur de leur femme.
M. RONDIN.--C'est qu'alors ils avaient épousé des monstres.
M. TOUCHARD.--On ne fait pas de testament en faveur des monstres.
M. RONDIN.--Tenez, vos raisonnements sont odieux, abominables!
M. TOUCHARD.--Ils sont justes; je n'invente rien... tout est imprimé.
M. RONDIN.--Et vous voulez en conclure...
M. TOUCHARD.--Qu'il ne faut pas faire de testament en faveur de sa femme... ou que, du moins, il faut le lui laisser ignorer.
M. RONDIN.--Et ce testament olographe que vous nous avez lu il y a un an?...
M. TOUCHARD.--Par lequel j'assurais un douaire à ma femme, et une rente au fidèle serviteur?
M. RONDIN.--Oui.
M. TOUCHARD.--Vous verrez...
M. RONDIN.--Si vous aviez fait cela, Touchard, ce serait indigne.
M. TOUCHARD.--Allons, que diable! allons! calmez-vous... Le testament ne sera révoqué qu'en apparence... mais gardez-moi le secret...
M. RONDIN.--C'est égal, c'est mal... très-mal!
M. TOUCHARD.--Laissez-moi donc faire... N'aurez-vous pas grand plaisir à vous dire un jour: «Ce pauvre Touchard, s'il avait suivi son idée, il serait peut-être encore là?...»
M. RONDIN.--Voulez-vous que je vous dise... vous mériteriez presque d'avoir raison de craindre...