Scène III.
LES MÊMES, JOSEPH.
JOSEPH, entrant.--Ah! tiens! M. Rondin... Ça va bien, M. Rondin?
M. RONDIN.--Très-bien, très-bien, mon ami.
JOSEPH, à M. Touchard.--Bonjour, monsieur; vous avez passé une bonne nuit?
M. TOUCHARD--, le regardant fixement.--Mais oui... fort bonne... parfaite...
JOSEPH.--Ah! eh ben! tant mieux, tant mieux, monsieur...
M. TOUCHARD, bas à Rondin.--Ne dirait-on pas qu'il est étonné que j'aie passé une bonne nuit? (A Joseph.) Dis-moi un peu, pourquoi me fais-tu, tous les matins cette même question?...
JOSEPH.--Mais, dame!... c'est pour savoir si vous avez bien dormi.
M. TOUCHARD.--Et qu'est-ce que cela te fait, que j'aie bien dormi?
JOSEPH.--Ce que cela me fait?... Eh ben! ça me fait plaisir, donc!
M. TOUCHARD, bas à Rondin.--après l'avoir regardé dans les yeux.--Soit!... J'ai pourtant le sommeil très-léger... Une mouche qui vole, un meuble qui craque, suffisent pour m'éveiller...
JOSEPH.--Diable! diable!...
M. TOUCHARD, bas à Rondin.--On dirait que ça le contrarie.
M. RONDIN.--Où voyez-vous ça?
M. TOUCHARD, bas.--Vous ne voulez rien voir... Je lui trouve un air tout particulier aujourd'hui.
M. RONDIN.--Il a son air ordinaire.
JOSEPH, à part.--Qu'est-ce qui leur prend donc de me dévisager Comme ça?
M. TOUCHARD.--Que me voulais-tu?
JOSEPH.--Hein! qui?... Moi?... Bon!... Voilà que je ne m'en souviens plus.
M. TOUCHARD, bas à Rondin.--Ah ça, mais, il se trouble...
M. RONDIN.--Parbleu! vous le regardez si drôlement...
JOSEPH.--Ah!... je venais savoir, de la part de madame, s'il faut servir le déjeuner...
M. TOUCHARD.--Ça ne presse pas... Tu vas aller chez M. Bellemain, mon notaire, et tu lui diras que j'attends l'acte que je lui ai demandé.
JOSEPH.--Bien, monsieur... (A lui-même.) Voyons, n'oublions rien... M. Bellemain, rue Beaumarchais.... et la commission de madame, rue des Nonaindières, (il va pour sortir).
M. TOUCHARD, à part.--Une commission de ma femme!... (Le rappelant.) Joseph.
JOSEPH.--Monsieur.
M. TOUCHARD.--Ma femme t'a chargé d'une commission?
JOSEPH.--Une lettre que j'ai là... (Il montre la poche de sa veste.) Mais madame m'a bien recommandé...
M. TOUCHARD.--Quoi?
JOSEPH.--Ah! imbécile que je suis! elle m'avait recommandé le secret, surtout pour vous... (Touchard regarde Rondin; celui-ci hausse les épaules en riant.) Ne lui dites pas que je vous ai dit... C'est peut-être une surprise qu'elle vous ménage...
M. TOUCHARD, s'efforçant de sourire.--Une surprise!...
M. RONDIN, bas.--Quelque cadeau...
M. TOUCHARD.--Vous croyez?...
M. RONDIN.--N'allez-vous pas vous aviser d'être jaloux? (à Joseph.) Va, mon ami, va faire les commissions.
(Joseph va pour sortir.)
M. TOUCHARD à part.--Il faut que j'aie cette lettre... Une idée!... (Il fait tomber la boîte aux pains à cacheter qui était sur la table.) Maladroit que je suis... Hé! Joseph!... Joseph!...
JOSEPH, revenant.--Monsieur.
M. TOUCHARD.--Ramasse ceci.
JOSEPH.--Allons! bon!... Tous les pains à cacheter répandus sur le tapis...
(Pendant qu'il s'accroupit pour les ramasser, M. Touchard s'empare de la lettre et la cache.)
M. TOUCHARD, à part.--Je la tiens!... (A Joseph.) C'est bon! en voilà assez... Cours vite chez M. Bellemain.
JOSEPH.--Oui, monsieur, (bas à Rondin.) Ne trouvez-vous pas qu'il n'est plus le même?
M. RONDIN, bas.--Non, non, tu te trompes... Va.
M. TOUCHARD, à part.--Qu'ont-ils à chuchoter tout bas?
(Joseph sort.)