Scène IV.

M. TOUCHARD, M. RONDIN; puis MADAME TOUCHARD.

M. TOUCHARD, à part.--Je n'ose lire cette lettre devant lui. (Haut.) Moucher Rondin, est-ce que vous n'allez pas dire un petit bonjour à madame Touchard: Je suis sûr qu'elle sera charmée de vous voir... Vous la trouverez dans sa chambre.

M. RONDIN.--Faudra-t-il lui dire que vous avez escamoté sa lettre?

M. TOUCHARD, troublé.--Quoi!... vous avez vu?...

M. RONDIN.--A votre place, je rougirais de descendre à de pareils moyens...

M. TOUCHARD.--La, la! encore vos grands sentiments, vos grandes phrases!... Après tout, ne suis-je pas le mari de ma femme, et n'ai-je pas le droit de savoir tout ce qu'elle fait, surtout quand elle y met du mystère?

M. RONDIN.--Voici madame Touchard.

M. TOUCHARD, vivement.--Chut! pas un mot, je vous en prie!

M. RONDIN.--Pourquoi donc? puisque vous avez le droit....

M. TOUCHARD.--Je vous en conjure, Rondin, pas un mot.

MADAME TOUCHARD, entrant.--Bonjour, mon ami... Mais tu es occupé...

M. RONDIN, saluant.--Madame Touchant ne me reconnaît pas?

MADAME TOUCHARD, croisant vivement son peignoir.--M. Rondin!... (A son mari.) Eh! mon Dieu, mon ami, pourquoi ne m'avoir pas fait avertir'?... (A Rondin.) Je vous demande pardon... Vous me surprenez dans un négligé...

M. RONDIN.--Vous plaisantez... Est-ce que nous sommes gens à cérémonies?... d'anciens associés, de vieux amis comme nous... Je n'ai pas besoin de vous demander si vous vous portez, bien... Vous êtes fraîche, rose comme une pomme d'api. Mais c'est que c'est vrai, monsieur Touchard; on dirait que madame Touchard a dix ans de moins depuis que je l'ai vue.

MADAME TOUCHARD, minaudant.--Vous trouvez!... Je conviens que le repos m'a profité; mais il n'en a pas été de même de Touchard... Ce pauvre ami!... Ne vous semble-t-il pas maigri?

M. RONDIN.--Oui, un peu.

MADAME TOUCHARD.--Il a été malade; il n'est pas encore bien remis.... ce pauvre chat! (Elle embraie son mari sur le front.)

M. TOUCHARD, à part.--On dirait qu'elle veut le préparer à une catastrophe.

MADAME TOUCHARD.--M. Rondin, j'espère que vous allez prendre le chocolat avec nous?

M. RONDIN.--Mieux que cela... je reste en ville tout le jour, pour quelques affaires; et comme je n'ai plus de domicile à Paris, je m'installe chez vous, et je m'invite à dîner.

MADAME TOUCHARD.--A la bonne heure... (Elle sort.)

M. TOUCHARD.--Mon cher ami, vous me faites un sensible plaisir en restant ici tout le jour... nous irons dîner au restaurant... A dater d'aujourd'hui, je ne veux plus prendre mes repas à la maison.

M. RONDIN.--Et pourquoi?...

M. TOUCHARD.--Pourquoi?... pour rien.

M. RONDIN.--Vous êtes fou!

MADAME TOUCHARD, rentrant.--Allons! à table... voici le chocolat fait de ma main... (Elle porte deux chocolatières qu'elle pose sur la table, et place les tasses et le beurre.)

M. RONDIN.--Fait de votre main, belle dame...

MADAME TOUCHARD, riant.--Allons, vous allez dire une galanterie.

(On se met à table.)

M. TOUCHARD.--Pourquoi ces deux chocolatières?

MADAME TOUCHARD.--Ah! c'est que celle-ci est pour toi... pour toi seul.

M. TOUCHARD.--Ah!

MADAME TOUCHARD.--C'est un chocolat de santé... J'ai entendu dire qu'il faisait des miracles sur les convalescents... J'ai voulu t'en faire essayer... Je suis sûre que tu t'en trouveras bien.

M. TOUCHARD.--Tu crois? (regarde Rondin, qui rit. A part.) Est-ce qu'ils s'entendraient?

MADAME TOUCHARD.--D'abord, il a un parfum délicieux... (Elle verse dans la tasse de son mari.)

M. TOUCHARD.--Assez, assez... Gardes-en un peu pour toi.

MADAME TOUCHARD.--Non; je me suis promis de n'y pas toucher... tout est pour toi.

M. TOUCHARD, à part.--Elle refuse d'y goûter. (Haut.) Verses-en un peu à Rondin... il me dira ce qu'il en pense.

MADAME TOUCHARD.--Non, non... il n'en aura pas... Tout est pour le malade... tout!

M. TOUCHARD, à part.--Ah, mais!...

M. RONDIN.--Dieu me garde de vous en priver... (A part, riant.) Il est amusant.

MADAME TOUCHARD.--Eh bien, mon ami, tu ne prends pas mon chocolat merveilleux?

M. TOUCHARD, à part.--Il faut que je lise cette lettre.

M. RONDIN, riant.--Allons, allons, buvez donc!

M. TOUCHARD, M. TOUCHARD à part.--Et lui aussi!

MADAME TOUCHARD.--Mais qu'as-tu donc? tu sembles souffrir...

M. TOUCHARD.--Non, rien... quelque chose à prendre dans mon cabinet... (se lève.) Je reviens... ne touchez pas à mon chocolat... (A part.) Cette lettre... cette lettre... (Il sort agité et troublé, en regardant sa femme et Rondin avec méfiance.)