Scène IX.
M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.
LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes malade?
M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien vous étonner.
LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?
M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite il y a deux mois?
LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous avouerai que vous aviez tous les symptômes...
M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?
LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se développer...
M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de l'empoisonnement?
LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?
M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (à part). En effet, la première boîte a été achetée il y a quinze jours. (Haut.) Regardez un peu ma langue. (Il tire la langue.)
LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.
M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.
LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.
M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.
LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.
M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est affreux!
LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.
M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la poudre anonyme?
LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?
M. TOUCHARD.--Oui.
LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?
M. TOUCHARD.--Je vous le demande.
LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... Anonyme est un mot tiré du grec qui signifie sans nom. Ainsi, poudre anonyme, c'est poudre sans nom.
M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!
LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?
M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et n'en perdez pas un mot.
LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?
M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...
LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand meurt-on sans son médecin?
M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.
LE MÉDECIN.--Mais enfin...
M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!
LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce plaisir-là.
M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire, quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne j'ai arrêté mes soupçons.
LE MÉDECIN.--Quels soupçons?
M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui faisant votre déclaration.
LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?
M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon autopsie.
LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?
M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est pas gai.
LE MÉDECIN.--Non, certes!
M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne que ce dernier vous aura désignée.
LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.
M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...
LE MÉDECIN.--De l'autopsie?
M. TOUCHARD.--Oui.
LE MÉDECIN.--Bravo!
M. TOUCHARD.--Vous le jurez?
LE MÉDECIN, solennellement.--Je le jure.