Courrier de Paris.
La semaine n'a produit que des œuvres dramatiques médiocrement récréatives, et qui méritent à peine une rapide mention; le Vieux Consul aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carême; il est d'un intérêt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patienté jusqu'à cette époque si conforme à son tempérament. Ce vieux consul n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les proscriptions conviennent à la saison des bals masqués; quelques beaux vers, une ou deux scènes énergiques, ont pu difficilement préserver Marius du péril résultant de son apparition en plein carnaval; il a eu affaire à un parterre d'étudiants encore tout émus du galop de la veille et qui riaient aux éclats et jouaient, peu s'en faut, des scènes de débardeurs aux moments les plus pathétiques; pour rien au monde, nos étourdis ne voulaient de tragédie ce jour-là. Le mercredi des cendres, le Marius de M. Ponroy aurait peut-être monté aux nues! Il n'y a rien de tel que de choisir son temps: arriver à propos est un grand art.
Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde à la même époque, pauvres créatures chétives, qui n'ont ni jeunesse ni gaieté et sont peut-être déjà mortes, pour la plupart, au moment où je parle; les Oppressions de voyage enterrées en une soirée, sous les sifflets; les Comédiens ambulants reproduisant pour la centième fois, sans beaucoup d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; le Nouveau Rodolphe, parodie des Mystères de Paris, que le parterre a sifflé sans mystère? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vôtre pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survécu à cette mortalité universelle: c'est le Major Cravachon. Ce brave major ne manque ni de franchise ni de gaieté, il a servi sous Napoléon; on s'en aperçoit à son ton vainqueur et à ses redoutables moustaches; et, bien qu'il ait déposé son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou quatre chrétiens, vous n'êtes pas son homme; imaginez, d'après cet échantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait d'aspirer à l'honneur d'être son gendre; à moins d'être un foudre de guerre, ne vous y frottez pas; or, les Césars et les Cravachons sont rares, et notre vaillant major en est réduit à éconduire, l'un après l'autre, une quantité de soupirants qui prétendent à la main de sa fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sèche et dessèche dans les ennuis du célibat? Ne trouverons-nous pas, à la fin, un fier-à-bras pour conclure ses noces? Cravachon commence à désespérer; le monde n'est plus rempli que de lièvres, pense-t-il; enfin, un lion lui arrive; celui-là a le poignet fort, le cœur vaillant, le jarret intrépide; il donne à Cravachon un grand coup d'épée pour premier certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le caresse, l'embrasse et lui dit; «Touchez là, vous avez ma fille!»--Cette recette pour le mariage n'est pas encore très-répandue, et fort peu de beaux-pères s'accommoderaient de recevoir le coup d'épée reçu par Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit à se faire panser; mais ne sommes-nous pas dans un siècle original? Patience donc! le goût en viendra peut-être, et ces demoiselles ne se marieront plus autrement.--Les auteurs de cette petite pièce comique sont MM. Lefranc et Labiche.
La semaine du moins a été particulièrement remarquable par l'apparition d'un important personnage; pendant deux jours il a visité les quartiers les plus fréquentés et les rues les plus fameuses, excitant partout une curiosité immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hérauts d'armes, des gardes à pied, des cavaliers le casque en tête, lui servaient de cortège, au roulement du tambour, au bruit d'une musique militaire; son état-major se composait de Grecs, de Romains, de chevaliers armés de pied en cap, de gentilshommes ressuscités de la cour de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux s'étaient mis à sa suite; Hercule, Hébé, Vénus, Mars, Cupidon, Bacchus, Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui même, le terrible Jupiter, lui faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas dédaigné de monter sur un char et d'en tenir les rênes.
Un autre aurait pu tirer vanité de ces honneurs inouïs, et attendre que des gens qui désiraient le visiter et le voir fissent auprès de lui les premières démonstrations; mais le personnage en question a montré qu'il n'était ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'étiquette; il a tranché la difficulté en faisant, de sa propre personne, des visites empressées aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est allé saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet, président de la Chambre des Députés, M. le maréchal Soult, M. l'ambassadeur d'Autriche, M. le président de la Chambre des Pairs, M. Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a été pour le château des Tuileries: c'est là qu'il s'est efforcé surtout d'être agréable et de réussir.
De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le bœuf gras, roi du carnaval; son règne a duré trois jours: commencé et inauguré dimanche à dix heures du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et flatté pendant sa puissance, l'ont mangé en beefteack après sa chute; ô fragilité des grosseurs humaines!
Le bœuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterré. Un soleil charmant, un ciel d'azur, ont éclairé son dernier jour; il est impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortège, et pour témoins de sa journée suprême, des amis plus nombreux et plus empressés.--Dès midi, une moitié de Paris s'était mise à ses fenêtres pour voir passer le carnaval; l'autre moitié se répandait dans les rues; de la Madeleine à la bastille, le boulevard était couvert d'une population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les dalles des contre-allées, tandis qu'une double haie de voitures occupait les bas-côtés, s'allongeant à perte de vue; c'était l'image de l'égalité parfaite; l'équipage armorié était rangé sur la même ligne que le fiacre plébéien; l'élégante calèche et l'humble vinaigrette marchaient du même pas monotone et lent; quant au carnaval, il était difficile de l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par milliers, à pied, à cheval, en voiture, pour assister aux exercices du dieu burlesque; mais le dieu daignait à peine se manifester çà et là, sous la forme de quelques débardeurs crottés, trottant pédestrement à travers la foule, qui les saluait de ses huées; et à peine deux ou trois calèches chargées de masques venaient-elles, de loin en loin, témoigner qu'en effet Paris était en plein mardi-gras.
Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a modifiées, sinon complètement détruites; autrefois, messire carnaval s'éveillait dès le matin, s'affublait de son costume bigarré, couvrait son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant quelquefois de ses lazzi et de ses propos effrontés; le carnaval agissait en plein jour et à la face de tout le monde; ses desservants innombrables, répandus de tous côtés, transformaient Paris, pendant deux ou trois journées, en un immense magasin de masques en plein vent.
Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes; il trônait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les boulevards, les places publiques; on le rencontrait à chaque pas; c'était lui, toujours lui; il était maître de la cité et de ses faubourgs. Maintenant la lumière lui déplaît; la vie publique n'est plus son affaire; d'année en aimée il s'est retiré de la rue, et on peut prédire que dans peu de temps il en aura complètement disparu; il ne restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et curieuse,--qui viendra encore le chercher à travers la ville, longtemps après qu'il n'y sera plus.
Il ne faut pas conclure de ce qui précède que le carnaval est défunt; il n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agitée et plus furieuse; il ne s'est jamais livré à sa folle passion avec moins de modération et de retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le carnaval est devenu noctambule. Honnêtes curieux désappointés, qui avez passé toute votre journée à courir vainement après le carnaval en soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous étiez entrés dans la salle de l'Opéra-Comique ou de l'Opéra, si vous vous étiez glissés au Prado et dans tous les lieux nocturnes où le bal trouve asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute sa force et sa souveraineté.--Oui, le voilà! c'est bien le carnaval, on le reconnaît à ses cris, à son agitation, à ses traits convulsifs, à son effronterie, à sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revêtu de ses oripeaux cette multitude diaprée; c'est lui qui la précipite dans cette joie violente, dans cette danse à tous crins, dans cete valse à tous bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces débauchés prudents qui se préparent, par un peu de diète et d'abstinence aux excès d'un énorme repas et d'une orgie.
Quant à su mort et à sa sépulture, le carnaval n'a rien changé aux usages passés; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire; c'est toujours à la Courtille que se célèbre, la cérémonie funèbre, et que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et assister à son dernier soupir.
Le carnaval de 1844 a été inhumé avec un cérémonial inaccoutumé et une si grande affluence de fidèles que nous sommes obligés, en conscience, d'en faire part aux abonnés du l'Illustration, et de leur mettre sous les yeux les traits principaux de cette fin mémorable.
Il est six heures du matin; les réverbères mêlent au jour naissant leurs dernières lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme la rue du Faubourg-du-Temple. Il est aisé de la reconnaître à l'enseigne qui se fait voir à gauche avec ces mots; Vendanges de Bourgogne.--Les bals viennent de cesser; les danseurs, pâles, haletants, les yeux caves, harassés des joies de la nuit, se sont jetés pêle-mêle, ceux-ci dans le fiacre, ceux-là dans le cabriolet, d'autres dans la calèche béante; ils s'en vont tous à la Courtille user de leur dernière heure et saluer de leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit, à la barbe du mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et descendent; la rue est encombrée de voitures et de mascarades. En voici une qui s'arrête. Quels gestes! Quelles attitudes! D'où vient cette halte? Pourquoi cette pantomime énergique et cet air agressif? Eh! ne faut-il pas que ces vaillants masques se défendent? Se laisseront-ils impunément railler par cette commère à l'éloquence hasardée, qui leur montre le poing et leur lance à bout portant des fragments de dialogue qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas à cette heure, et dans la rue du Temple, qu'il faut compter sur des voix mélodieuses comme la voix de Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas à la descente de la Courtille qu'on enseigne les belles manières et la modestie; ce n'est pas entre débardeurs qu'on tient école de marivaudage. Cependant un sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort à ce terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide. Mais que vois-je près de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carême, fils posthume du Carnaval.
Descente de la Courtille.
Puisque Carême vient de naître, il est clair que Carnaval est trépassé. Le père n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de Marlborough, «par quatre-z-officiers,» mais accompagné d'un cortège digne du défunt, et tout à fait de circonstance.
Un Sergent de Ville le
mercredi des cendres.
Le Mardi gras est couché sur le dos, comme il convient à un mort; on a eu soin de le revêtir de tous ses insignes, ordres de toute espèce et décorations. Tandis que le pauvre hère, tout à l'heure si tapageur et si bon vivant, garde cette position immobile, on voit à droite le Mercredi descendre de son échelle; Mercredi ne se décide pas à cet exercice sans quelque hésitation; il a peur du Mardi gras, tout mort qu'il paraît être; tels les héritiers du grand Alexandre ne pouvaient approcher de ses restes sans pâlir. Le Temps, qui n'entend pas raison sur cette question et veut que ses affaires marchent, le Temps pousse très-positivement Mercredi par derrière pour lui donner de l'audace et l'obliger à sauter le pas.
Mercredi mène à sa suite le cortège ordinaire et la cour de sa très-pâle et très-étique majesté Carême: poissons de mer et d'eau douce, œufs frais, panais, carottes, choux, salades, oignons, épinards, chicorées, toute l'insipide nation des légumes. Un peu plus loin, le dieu Mars survient absolument comme mars en carême.
L'Ami Carême, fils posthume
de Mardi Gras
L'apparition du Mercredi des cendres et la mort du Mardi gras produisent des émotions diverses: chacun, selon ses intérêts, fête l'avènement de l'un ou regrette le trépas de l'autre. Les sergents de ville, ces martyrs du carnaval, saluent avec joie l'arrivée de Mercredi, comme le signal du repos et de la délivrance; cependant au son de la cloche que Mercredi fait résonner dans ses mains, les débardeurs, effrayés, sentant leur fin prochaine, se dispersent avec effroi; c'est pour eux le tintement du jugement dernier. Quelques intrépides s'efforcent de faire bonne contenance et de défendre pied à pied l'empire du Mardi gras; ils forment un bataillon sacré et luttent jusqu'à la dernière extrémité, menaçant Mercredi du geste et de la parole. Vain courage! héroïsme inutile! qui peut arrêter le Temps? Mardi n'est plus; Mercredi s'empare invariablement de son domaine et règne à sa place, en attendant que Jeudi le détrône à son tour, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde et des calendriers.
Enterrement du Carnaval.
Ce personnage qui pleure à chaudes larmes sent bien que le mal est irrémédiable; c'est un garçon de café-restaurant: il est plus particulièrement frappé que d'autres par la mort du Mardi gras. Que de petits soupers il y perd, et que de pourboires! aussi voyez ses yeux se fondre en eau; est-il une plus belle oraison funèbre? et que ce Mardi gras est heureux d'ètre si tendrement regretté!--De profundis! de la part du petit Carême, fils de Mardi gras, qu'on élève secrètement au champagne-Darbo pour le fortifier et en faire le Mardi gras de l'année 1845.
Adieu, cher lecteur, et au revoir; j'espère que tu vas passer ton carême honnêtement et que tu rachèteras tes péchés petits ou gros du carnaval dernier.