Théâtre royal de l'Opéra-Comique.

CAGLIOSTRO, OPÉRA-COMIQUE EN TROIS ACTES, PAROLES DE MM. SCRIBE ET DE SAINT-GEORGES, MUSIQUE DE M. ADOLPHE ADAM.

On connaît l'histoire du grand Cagliostro, soi-disant fils d'un grand maître de Malte, élevé secrètement en Arabie par le sage Althotas, initié aux sciences occultes dans les pyramides d'Égypte, lequel prédisait l'avenir, guérissait toutes les maladies, prolongeait la vie indéfiniment et évoquait les morts. Le plus merveilleux n'est pas qu'un homme ait imaginé toutes ces absurdités, c'est qu'il soit parvenu à les faire croire, et cela à Paris, au dix-huitième siècle, vingt-cinq ans après la publication de l'Encyclopédie, huit ans après la mort de Voltaire, quatre ans avant la convocation des États-Généraux, qui furent l'Assemblée nationale. Et qui avait-il pour adeptes? des couturières, des blanchisseuses? Non pas, s'il vous plaît, mais de belles dames et de grands seigneurs, et à leur tête un archevêque, prince de l'Église, et longtemps ambassadeur du roi Très-Chrétien, le cardinal de Rohan!

Ce héros singulier vient d'avoir son tour auprès de la muse de M. Scribe, muse, comme on sait, d'humeur facile, et incapable de rebuter qui que ce soit.

M. Scribe a mis sur le théâtre le personnage, mais non son histoire, ou du moins aucun acte qui nous soit positivement connu. Mais si Cagliostro n'a pas fait ce que M. Scribe lui prête, du moins il a pu le faire. Que peut-on exiger de plus du drame en général et de l'opéra-comique en particulier?

Opéra-Comique: Cagliostro 3e acte, scène du magnétisme.--Madame Anna Thillon, Corilla; madame Boulanger, la marquise Pottier, Cecilli; M. Chollet, Cagliostro; M. Henri, Caracoli; M. Mocker, le chevalier.

Au moment où commence la pièce, toutes les imaginations sont frappées des prodiges accomplis par Cagliostro, Paris et Versailles ont à la fois les yeux sur lui, et les journaux sont pleins de récits merveilleux dont il est le héros.

Parmi les personnes qui croient Cagliostro sur parole, il faut mettre en première ligne un prince bavarois tout récemment débarqué à Paris, et une certaine marquise de Volmérange, femme jadis à la mode, qui doit avoir été charmante du temps du cardinal de Fleury, et qui, j'en suis sûr, n'était pas encore trop mal en point sous le règne de madame la marquise de Pompadour. Elle a vu longtemps à ses pieds,--c'est elle qui le dit,--le roi Louis XV et toute sa cour; mais tout est bien changé depuis le nouveau règne. Ses beaux jours sont passés, ses honneurs sont détruits. Comment les faire renaître? comment remonter le cours des années? comment effacer les fâcheuses traces que cet insolent vieillard qu'on nomme le Temps a imprimées sur son visage? Assurément il faut toute la science et tout le pouvoir d'un Cagliostro pour cela.

Le Bavarois n'est guère moins embarrassé: il est amoureux, cet infortuné prince, amoureux d'une cantatrice appelée Corilla, artiste célèbre, qui, depuis trois ans, occupe tous les dilettanti et tous les badauds de l'Italie. Mais il a eu beau lui peindre sa passion dans les termes les plus pathétiques, et joindre à l'offre de sa fortune celle de sa main, il n'a pu rien obtenir, Corilla lui rit au nez toutes les fois qu'il entame le chapitre de son amour.--C'est donc une étrange bégueule, dites-vous, que cette Corilla?--Point du tout, lecteur; attendez la fin de mon récit, et ne faites pas de jugement téméraire.

«Monsieur le comte, dit le prince au charlatan, ne pourriez-vous me donner quelque secret, quelque philtre pour me faire aimer d'une cruelle?» Cagliostro, qui a vu jouer le Philtre à l'Académie royale de Musique, et qui sait son Scribe par cœur, répond sans hésiter:

--Dans notre état, nous en tenons beaucoup.

--Il serait vrai?

--Chaque jour j'en compose, car on en demande partout.

--Et vous en vendez?

--Oui.

--Et combien?

--Peu de chose.

«Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah! c'est pour rien, en vérité, et je vous devrai la vie.»

La consultation de la marquise, est bien plus importante encore. «Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours d'autrefois, l'éclat dont brillaient jadis les roses qui s'épanouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui chevrote si misérablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez, donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a consommé, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien laissé. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah! donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hélas! madame la marquise, il y a à peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui, il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant à ce miroir, je puis m'en défaire.» Il jette le miroir par la fenêtre, et donne le précieux flacon.

La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel désespoir! Être jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, même par la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa métamorphose! L'idée ne lui vient pas, à cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon, d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre à coucher, ou de s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte comme autrefois; elle ne sait que crier à tue-tête: «Mon miroir! où est donc mon miroir?» Quand soudain le marquis de Caracoli se présente, s'incline devant elle, et dit d'un air étonné: «Quelle est donc cette jeune fille?» Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une petite bourgeoise, ne se pâmerait d'aise en entendant faire une pareille question?

Ce Caracoli, vous l'avez, deviné sans doute, clairvoyant lecteur, n'est autre qu'un adroit compère, introduit dans la maison par Cagliostro, pour l'aider à ses tours de passe-passe. Il a fort bien débuté, en tombant de voiture tout exprès pour se faire guérir des suites de ce terrible accident. «Ah! monsieur le comte, s'écrie la vieille, un flacon de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien à vous refuser. Vous n'aurez, qu'à dire.--Madame, dit l'élève d'Althotas, vous savez que ce n'est jamais l'intérêt qui me guide. Il n'y a qu'une récompense à laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nièce.»

La charmante nièce a un million de dot.

Malheureusement, elle est peu disposée à jouer ce rôle de lettre de change, car elle aime de tout son cœur son cousin le chevalier de Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens à lui pour vaincre toutes les difficultés, comme il a des remèdes pour guérir toutes les maladies.

Le compère Caracoli, très-subtil espion, je vous le jure, a surpris une conversation fort intéressante entre le chevalier et une jeune étrangère qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments. L'étrangère est justement cette Corilla dont je vous ai déjà parlé, et vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprès d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend la trahison du chevalier, et l'amène en secret dans un cabinet voisin du laboratoire de son maître. Là elle acquerra des preuves palpables de l'infidélité de son muant. Bientôt, en effet, le prince, la marquise, et sa nièce Cécile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro débute par faire de l'or en leur présence. C'est une des merveilles dont ils sont le plus curieux.--«Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir faire devant moi un grain d'or.»--A ce prix-là, on comprend que l'opération ne serait pas difficile; et, de fait il n'en coûte pas tant à Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset embrasé le lorgnon du compère Caracoli, lequel est cruellement mystifié par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup à son lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au premier acte, n'est plus, au deuxième, qu'un sot et qu'un poltron. Si cette métamorphose était l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la plus incontestable qu'il pût donner de son savoir-faire.

Le grand œuvre accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se montre fort bien disposée en sa faveur, mais non le chevalier, et encore moins Cécile, qui déclare aimer passionnément son cousin.--«Bah! dit Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes toute seule dans ce cabinet.» Cécile y entre; elle y trouve Corilla, et reparaît bientôt pâle et agitée.--«Mon cousin, tout est fini entre nous!... Monsieur, voici ma main.»

Qui est étonné? Le chevalier; mais bientôt Corilla se montre, et tout s'explique.--«Oui, traître! oui, ingrat! c'est moi qui ai tout fait; je lui ai révélé notre amour; je lui ai montré ton portrait, les lettres et le poignard que tu m'as donné pour le percer le cœur, si jamais ce cœur devenait infidèle...--«Ma foi, répond tranquillement le chevalier, je vous avoue, ma bonne, que vous n'en trouverez jamais une meilleure occasion. Je ne vous aime plus du tout, parole d'honneur! mais, en revanche, j'aime ma cousine comme je ne vous ai jamais aimée.»

La déclaration est tout à fait galante!

Là-dessus vous croyez, que Corilla arrache les deux yeux au butor, ou qu'au moins elle se trouve mal. Tant s'en faut! «A la bonne heure, monsieur. J'aime cette franchise; mon amour n'était qu'un pur enfantillage, n'en parlons plus. Pst!... le voilà parti, et je ne veux plus m'occuper que du vôtre.»

Voilà un bel exemple, madame, et je vous conseille, dans l'occasion, de ne pas manquer n'imiter Corilla.

A eux deux ils viennent bientôt à bout du Caracoli, qui craint la potence, et qui, pour se mettre en sûreté, vend, moyennant cinq cents louis, tous les secrets de son maître. Ces secrets sont écrits de la propre main du charlatan sur un gros cahier de papier. Ces habiles de comédie sont toujours prêts à faire, quand l'auteur en a besoin, les plus grosses maladresses et les plus insignes bévues.

Armé de ces terribles papiers, le chevalier aborde Cagliostro d'un air triomphant. «Vous allez, écrire ici même, tout de suite, et sous ma dictée, votre renonciation à la main de Cécile.--Volontiers,» dit Cagliostro, et il écrit. Puis, s'interrompant d'un air indifférent et lui présentant sa tabatière: «En usez-vous?--Volontiers,» dit le chevalier, lequel devient à son tour un sot, pour ménager à M. de Saint-Georges nue péripétie. Ce tabac, comme il devrait bien s'en douter, n'est pas du tabac, mais de la belladone. Il ne tarde pus à s'endormir, et Cagliostro reprend ses papiers. Puis il pousse un ressort, et le trop confiant chevalier descend par une trappe... où il vous plaira.

Voilà Cagliostro à Versailles, chez la marquise, où le mariage doit avoir lieu. Avant la noce, madame de Volmérange a promis aux conviés de les régaler d'une scène de magnétisme. Cagliostro a chargé Caracoli de lui amener une somnambule lucide, dont il a d'avance mis par écrit les réponses. Il vaudrait mieux sans doute qu'il fit ses affaires lui-même; mais les grands hommes sont toujours si occupés!

La harpe résonne; la porte retentit. Une femme voilée s'avance et s'assied sur le fauteuil préparé pour elle au milieu de la brillante assemblée. Cagliostro s'approche et exécute autour de la tête du sujet toutes les passes usitées en pareil cas. Puis il écarte le voile... O surprise! ô terreur!... C'est sa femme qu'il croyait bien loin et qu'il retrouve à ce moment fatal. Et qui est cette femme qui revient si mal à propos? Corilla en personne, qui l'avait quitté jadis, exaspérée par ses mauvais traitements, et n'avait fait qu'un saut du toit conjugal sur le théâtre! Or, la polygamie est un cas pendable: force est donc au grand Cagliostro de se désister de ses hautes prétentions. Mais du moins il se vengera sur sa femme... Vain espoir! Corilla lui présente un bref du pape qui casse son mariage. Puis elle unit de sa main Cécile au chevalier, et couronne enfin la constance du Bavarois, lequel ne manque pas d'attribuer ce dénoûment inespéré au philtre qu'il a bu dans la matinée.

Tout cela forme un drame très-compliqué, mais cependant très-clair. On reconnaît toute l'habileté de M. Scribe à l'aisance avec laquelle il dispose ces faits et amène les innombrables péripéties au milieu desquelles tout autre que lui se serait vingt fois perdu. Mais tout son savoir-faire n'a pu réussir à intéresser le spectateur à cette collection de sots, de fripons, ou de gens froidement honnêtes, et dépourvus de sentiments énergiques et de passions sincères. Ces messieurs et ces dames ont souvent de l'esprit, mais ils n'ont presque jamais du cœur.

Quelle est cependant la mission de la musique, si ce n'est de traduire en un langage harmonieux les mouvements du cœur?

Il n'est donc pas étonnant que M. Ad. Adam, chargé d'ajuster de la musique à ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination défaillir et sa verve lui faire défaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il n'a presque jamais à mettre en musique que de froides plaisanteries. Tantôt ce sont des couplets où le bavarois dresse l'inventaire des prodiges accomplis par Cagliostro, tantôt c'est un air où Cagliostro se moque, à part lui, de la crédulité parisienne. Quand Corilla vient de recevoir à bout portant la gracieuse déclaration que je vous ai racontée, restée seule, elle se met à chanter victoire! victoire! En vérité il n'y a pas de quoi. Cécile et le chevalier n'échangent pas, de l'exposition au dénouement, une seule note qui ait pour objet de peindre leurs froides amours. Le prince bavarois lui-même, dont la passion est ridicule, mais sincère, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque rapport à l'état de son âme.

Il ne faut donc pas reprocher trop rudement à M. Adam d'avoir produit une partition froide, monotone et décolorée. C'était la conséquence nécessaire de la position où il s'était mis. La passion sérieuse était d'avance exclue de sa partition. Il y restait à la vérité la passion bouffe, et, sous ce rapport, il avait quelques scènes assez heureuses à traiter, par exemple, celle où la marquise boit la prétendue eau de Jouvence, et se croit rajeunie; celle où Cagliostro fait de l'or; d'autres encore. Mais la gaieté vive et la verve bouffonne ne sont pas le caractère du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces scènes-là, comme dans tout le reste, une habileté de détails incontestable, il me semble qu'il est presque toujours resté un peu au-dessous des situations qu'il avait à peindre. Son ouvrage atteste, en général, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier est très-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur et de vie.