Fragments d'un Voyage en Afrique(3).

(Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.)

Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.

Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appelé auprès du l'émir, soit pour lui servir d'interprète, soit pour l'entretenir de divers projets. Sa confiance en moi était extrême; aussi étions-nous fort bien ensemble. Il a la parole familière et rapide, le geste expressif; sa voix n'a rien de mâle; il saisit facilement et se montre toujours avide d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damné s'il parlait la langue des chrétiens; cependant il connaît un peu de français et prononce chassurs lorsqu'il veut désigner les chasseurs d'Afrique. Son caractère est ferme dans toutes les circonstances; il est doux, affable, charitable, mais d'une excessive sévérité. Quand il a prononcé une sentence, il faut qu'elle s'exécute. Vers la fin de 1839, il fit publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou convaincu d'avoir assisté à nos marchés, aurait la tête tranchée. Deux Arabes enfreignirent cet ordre: ils étaient allés vendre des bœufs à Bouffarick. A leur retour, ils furent mis à mort, et leurs corps demeurèrent exposés pendant trois jours au marché de Médéah. En juillet 1840, étant au camp du Chélif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en flagrant délit de commerce avec les français. L'émir les condamna au supplice, parmi eux était un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi son père; son jeune âge toucha plusieurs kalifats, qui demandèrent grâce pour lui. L'émir fut insensible à leurs prières; on alla même jusqu'à proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la rançon du jeune homme. Peine inutile! «Citez-moi, dit Abd-el-Kader à ses lieutenants un seul exemple où j'ai révoqué un ordre, et je pardonne.» Cinq minutes après, le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son père!

Abd-el-Kader est né dans la province d'El-Beris, à l'est de Mascara, de Sidi-Hadji-Muhydin, marabout très-vénéré dans le pays. Il pousse l'amour de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, où il se rendit à l'âge de vingt et un ans, il passe une grande partie des nuits à lire le koran; il jeûne presque tous les jours, ce qui ruine sa santé. Son état est maladif, et pourtant son activité ne se ralentit point. En voyage, il est toujours prêt à marcher; je l'ai vu aller de Tlemcem à Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son cœur et sa tête; il n'hésiterait pas, s'il le pouvait, à mettre un pied dans la régence de Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits s'animer et ses yeux lancer des éclairs. J'ai parlé plus haut de son costume; il est d'une simplicité dont rien n'approche. Une culotte de toile à voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine, un gilet et une veste de la même étoffe, un haick grossier et deux ou trois burnous, voilà toute sa garde-robe: sa tête est serrée par une corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge à laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfumés au musc du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui brillent sur ceux des grands dignitaires.

Le marabout Hadji-Mahydin avait deviné la haute fortune de son fils. Il jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait à la sainteté de son caractère. Ses trois fils, Tidi-Saïd, Abd-el-Kader et Sidi-Mustapha, élevés dans la crainte du Prophète, se partageaient avec lui l'admiration des Arabes. Après la perte d'Alger, d'Oran, etc, les habitants de ces villes qui s'étalent réfugiés dans l'intérieur allèrent demander un chef au vieux Mahydin; ils désignèrent même son fils aîné Tidi-Saïd. Le marabout, après avoir réfléchi quelques instants, leur dit, en leur montrant son second fils: «Voici votre chef; il est seul capable de prendre les rênes d'un gouvernement naissant. «L'événement a justifié sa prédilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans à l'époque où on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accroître naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appelé à régénérer l'Afrique, l'énergie de son caractère et son désir de renommée le rendirent propre à de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en évidence les qualités qui le distinguaient de ses frères. Les commencements lui furent très-pénibles. Il avait à combattre les Français d'un côté, et de l'autre les tribus révoltées. Sans armée, sans argent, il fallait qu'iI ne compromît point ses mandataires et qu'il répondît à leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne volonté, et contracta des emprunts considérables à Mascara. Avec l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son étoile fit le reste. Il eut bientôt réuni quatre mille réguliers volontaires et six mille auxiliaires. Cette armée envahit le territoire des tribus insoumises et les mit à contribution. Il paya ses créanciers et organisa sa cour. Son nom devint un épouvantail pour les Arabes; on se soumit et on admira cet homme, qui venait de créer un empire sans autre ressource que son génie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire; mais les Français l'inquiétaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit éprouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue durée; car, peu de temps après, au moment où il s'y attendait le moins, nos troupes fondirent sur son camp, et massacrèrent la moitié de son armée. Il ne dut la vie qu'à l'agilité de son cheval. Le danger qu'il courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur chef est muni d'un talisman qui le met à l'abri des balles. Ce revers, loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les Français pendant l'expédition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois, il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientôt, à l'approche de l'armée française, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus précieux. Menacé dans la dernière retraite qu'il s'était ménagée à Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la paix. Des négociations s'ouvrirent aussitôt: le traité de la Tafna en fut la suite. Nos troupes abandonnèrent Mascara et Médéah; Tlemcem fut rendue à l'émir. Celui-ci devait, en retour, fournir à nos troupes des bœufs, de l'orge et du blé, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les tribus de l'intérieur se soulevèrent de nouveau contre son autorité: il profita de la trêve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina à son avantage. Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres tribus contre lesquelles avaient échoué les efforts réunis de plusieurs beys. Il a bloqué pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le lion du désert) dans son inaccessible tanière d'Ain-Mahdin, que trois beys ont vainement assiégée. Il s'en empara en sacrifiant à cette conquête stérile ses trésors et ses sujets. Son armée fut réduite de moitié par les périls du siège, et la perte lui fut d'autant plus sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de déserteurs français.

On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes. Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermeté, la prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activité. Son intérieur répond à son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indifférence profonde à l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son douair est à quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent sous une tente assez vaste et d'une élégante simplicité. C'est là qu'il donne audience et réunit son conseil. Tout ce qui touche à l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'échappe à sa vigilance; mais il ne traite les affaires sérieuses qu'après avoir consulté ses ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journée: il sort de son habitation vers neuf heures, pour se rendre à la tente d'audience. Après une courte prière, il s'entretient avec ses conseillers, puis il explique le Koran au peuple jusqu'au dhoour (une heure d'après-midi); il fait alors une nouvelle prière à haute voix, à laquelle s'associent les assistants; puis il rentré sous la tente, où il se livre, jusqu'au coucher du soleil, aux soins administratifs. Après le meraoub (coucher du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, médite le livre saint, et enfin se couche. Il est à remarquer que, depuis le matin, il reste immobile sous sa tente, assis à l'orientale, les jambes croisées. Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement à minuit pour se lever à quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne fasse la guerre, il ne change rien à l'emploi de sa journée. Quand les affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire à une heure avancée de la nuit, car il ne lève jamais la séance sans terminer les affaires qui lui sont présentées; dans ce cas il consacre à la prière et à la lecture une partie de ses heures de repos.

Il fuit l'éclat et le luxe extérieurs. Le service de sa maison est fait par douze esclaves, qu'il a achetés avec sa propre bourse. Il ne détourne jamais rien à son profit des fonds affectés aux services publics; il s'en considère comme l'administrateur, et non comme le propriétaire. Ses dépenses sont prélevées sur les revenus de terres qu'il fait cultiver dans l'intérieur. Le patrimoine de son père suffit à ses besoins domestiques. L'émir manque quelquefois d'argent, et je l'ai vu vendre une de ses négresses pour couvrir les dépenses de sa famille.

Abd-el-Kader est souvent visité par des musulmans, qui le consultent sur leurs intérêts et paient ses conseils. Il reçoit tout ce qu'on lui offre; mais cet argent passe presque aussitôt entre les mains des indigents qui assiègent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se précipite sur ses pas, le presse et baise tour à tour ses mains, ses épaules et ses habits: on l'empêche même d'avancer; alors les tchiaoux (espèce de gardes du corps) s'arment de bâtons et ouvrent un passage à leur souverain en chassant le peuple devant eux. «Que faites-vous? s'écrie l'émir; qui vous a ordonné de battre ces croyants? Sont-ce des chrétiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas.»

Tous les cadeaux que le gouvernement français offrit, dans le temps, au sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils, services de porcelaines, etc., etc., sont restés peu de temps chez lui; il les a envoyés à l'empereur de Maroc en échange de quelques quintaux de poudre. Son intérieur est moins soigné que celui des Arabes aisés. Le douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chèvre noir et de six autres plus petites. Une palissade de branches sèches et un petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'émir se compose de sa mère, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime beaucoup sa femme, à qui il n'a pas voulu donner de rivale, contrairement à la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu'à quatre femmes légitimes. Sa vénération pour si mère est inexprimable; il n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de soixante-dix ans à peu près, et d'un naturel maladif. Elle est fille d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils à la mort de son époux Mahydin, qui fut empoisonné il y a quelques années. Abd-el-Kader avait un fils qui mourut à l'âge de cinq ans, lors de la signature du traité de Tafna. La mort de l'héritier de sa puissance l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a reporté toute son affection sur sa tille, qui compte à peine une douzaine de printemps.

La femme de l'émir est née dans la province de Mascara, d'un négociant nommé Sidi-Kratir. A l'époque dont je parle, elle pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur éblouissante; ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille élancée, le pied petit, les traits assez jolis; son caractère est doux et affectueux. Je suis sûr que les prisonnières qui sont attachées à sa personne doivent être bien traitées. Elle est très-curieuse des coutumes françaises. Son costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour son mari, elle leur préfère la percale et la laine. Ses bras sont ornés le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des anneaux de ce métal. Ses oreilles sont encadrées dans de lourds pendants en or; elle ceint quelquefois sa tête d'un foulard de soie, mais elle ne porte point de diadème comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de laine complète sa toilette.

Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de l'antiquité, qui semble faire consister sa gloire à fuir l'éclat et la représentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous appelons le sultan des Arabes, et qui reçoit de ces derniers le titre d'émir des croyants, étend son administration de l'est à l'ouest, depuis le Ziben jusqu'à la Tafna, qui sépare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord au sud, depuis nos limites jusque dans le désert, au Ghronat, il a six kalifats qui administrent en son nom une population de quatre à cinq cents mille individus. Ses revenus ne s'élèvent guère qu'à 4,000,000 de francs. Il lève encore quelques impôts dans les tribus qui ne reconnaissent pas son autorité.

En développant, autant qu'il m'a été permis de le faire, le caractère de l'émir, j'ai parlé, je crois, de sa fidélité à sa parole. Que ses intérêts soient compromis ou lésés, il tient toutes ses promesses. «J'aurais du le prévoir, dit-il, et ne pas m'engager follement.» Mais lorsqu'il s'agit des chrétiens, c'est bien différent: il signe des traités auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce précepte du Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes vos ressources pour détruire les infidèles. Le traité de la Tafna est la preuve éclatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive à la France de pactiser encore avec lui. Son inimitié pour les Français durera autant que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir écrit autrefois au commandant de la division, après la prise de Chercheh: «Mande à ton sultan qu'il cherche vainement à m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point de ville où siège ma puissance; je n'ai pas de trésor; mon gouvernement est à dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu où je serai, j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et toujours, jusqu'au désert. De là, je défierai toutes les armées de la terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours à tes trousses, et je ne déposerai pas mes armes, quand j'en serais réduit à combattre seul.» A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refusé les secours de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent proposé d'envoyer à son aide son fils aîné avec dix mille hommes; il lui a fait répondre qu'avec l'aide de Dieu et du Prophète, il se tirerait d'affaire sans le secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui envoie. J'ai vu arriver à Tekedempt plusieurs convois de poudre: l'empereur n'était alors que le commissionnaire de l'émir; celui-ci payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il avait réuni les fonds nécessaires. Les deux milles fusils jetés à Milianah en 1838 avaient été débarqués à Titouan. L'émir est aussi en relation avec des Européens qui le visitent incognito, et vont faire, pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont déposés à Gibraltar, et de là on les dirige sur divers points du Maroc.

En campagne, l'émir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France était en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir en Afrique, et que le moment était venu de fondre sur nous. Ce sont des insinuations de ce genre qui ont provoqué l'attaque de Mazagran.

Les populations sont, en général, lasses de la guerre; il est arrivé souvent que des récoltes entières ont été détruites, soit par les colonnes françaises, soit par les cavaliers arabes. La misère est à son comble dans les parties dévastées, et l'émir ne sait quelquefois où donner de la tête: il vit au jour le jour, et ne parvient à satisfaire ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption à main armée dans les tribus, sous le prétexte le plus frivole. Les troupes régulières ne touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-là; et les volontaires, ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dénomination, appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi, désespérés d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'émir dans ses courses ne marchent qu'avec dégoût à la guerre. Notre tactique les éblouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pièce de canon feraient fuir des nuées de bédouins, qui viendraient peut-être tomber sans pâlir sous le feu d'un bataillon carré.

Les kalifats ne sont pas tous entièrement attachés à l'émir: El-Berkam kalifat de Médéah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une grande confiance à son maître; celui de Mascara, Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc; Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (3), kalifat de Milianah, sont les seuls homme» sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le premier, intrépide guerrier et le meilleur cavalier de la régence, gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus hautes têtes, et la terreur qu'il inspire est égale à la haine qu'il nous porte. Le second emploie à peu près les mêmes moyens, mais il éprouve une grande résistance dans la tribu des Ouenseris, qui, retranchée sur sa montagne inaccessible, défie de là ses sanglantes fureurs.

Note 3: Ben-Allel est le même qui a trouvé la mort dans le combat livré récemment par la division du général Tempoure.

Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dépeint lui-même en quelques mots le caractère de ses lieutenants:

«Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu;

«Ben-Allel craint Dieu et me craint;

«Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas;

«Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu.»

Entre, autres bonnes fortunes, je fus invité un jour par le premier ministre, Sidi-el-Kraroubi, à un grand dîner que l'émir donnait aux chefs de son armée. Les hostilités étant près de commencer, Abd-el-Kader voulut inaugurer la campagne par une revue générale des troupes; il les avait rassemblées à Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers les lieux qu'il avait à défendre. Le repas était le prélude de la solennité militaire. Dès que j'arrivai dans sa tente, l'émir porta la main à son cœur et à sa tête; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui disant: «Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets.» Mon compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, où nous trouvâmes la table préparée: quand je dis la table, c'est par habitude, car les plats étaient étalés sur le sol; nous prîmes place tout autour en assez grand nombre. L'émir seul reposait sur un coussin; quant à nous, nous fîmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous servit de siège, et nous dévorâmes le dîner avec un appétit qui enchanta Abd-el-Kader.

Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et encore moins à un festin d'apparat donné par le sultan, j'observai attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manière dont le service s'exécutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient debout plusieurs Bédouins à l'air rébarbatif, dont les fonctions consistaient à enlever les débris des mets à mesure que les convives paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un bœuf coupé en deux parties égales, et placées à chaque bout de la table, de deux agneaux et de deux béliers rôtis tout entiers, et qu'on avait symétriquement arrangés sur le sol. Le couscoussou, quelques crêpes faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par parenthèse, étaient excellents, formaient l'accompagnement obligé de ces immenses édifices de viande encore saignante. Au dessert, nous eûmes quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa du café bien noir dans de mauvaises écuelles de bois. Du reste, pas de serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient à dépecer, et nous déchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coupés. C'est à peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits morceaux de bois à peine polis sur lesquels nous étendîmes le miel ne méritent guère ce nom, quoique servant au même usage.

Tel était le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il était loin de valoir le plus mauvais dîner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais village de France; que la viande des animaux était brûlée à l'extérieur et à peine cuite à l'intérieur; que le cuisinier de l'émir n'était pas plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim criait haut et ferme, je n'hésitai pas à la satisfaire; elle me fit même trouver le dîner moins détestable qu'il ne l'était réellement, tant il est vrai que l'appétit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma razzia gastronomique pour un hommage rendu à son office, tandis que tout l'honneur en revenait à mon appétit. J'avais enduré dans la même journée les deux plus grands supplices qui puissent être infligés à un homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas à la fortune du pot.

Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert!

Quand tout le monde eut bien dîné, l'émir se leva, et chacun suivit son exemple. On amena des chevaux à l'entrée de la tente, et nous allâmes voir évoluer les troupes.

(La suite à un prochain numéro.)

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