Le Vésuve.
Nous empruntons à un ouvrage qui paraîtra prochainement quelques détails curieux sur le Vésuve. Quoique le sujet ait fourni la matière de beaucoup de volumes, chaque nouveau récit présente encore de l'intérêt, surtout quand il contient, comme les extraits suivants, les impressions et les expériences de deux savants tels que les docteurs Magendie et Constantin James, auxquels nous devons cette communication.
«Depuis le bas de la montagne jusqu'à l'Ermitage, les substances qui proviennent de la décomposition des cendres vomies par le cratère recouvrent la lave d'un terreau extrêmement fertile. C'est là qu'on récolte le fameux vin de Lacryma-Christi. Triste fécondité cependant que celle qui est achetée au prix d'incessantes alarmes!
«Il était une heure quand j'arrivai à l'Ermitage. Je m'attendais à rencontrer là quelqu'un de ces vénérables religieux qui inspirent à la fois l'admiration et le respect. Je fus bien désappointé. L'ermite du Vésuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris à ferme l'Ermitage, et vend fort cher de très-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque des serrures à ouvrir.
«A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientôt d'être praticable pour nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, désolée, morte, sans trace aucune de végétation. Le sol, bouleversé affreusement, est partout hérissé de masses volcaniques d'un gris plombé, miroitantes, jetées pêle-mêle les unes à côté des autres, et unies entre elles par un ciment de lave. Il nous faut marcher sur les aspérités des roches, et souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le cratère à demi écroulé de l'ancien volcan, aujourd'hui éteint et appelé Monte di summa, le même qui a enseveli Pompéi, Herculanum et Stabia (1). Sur la droite, l'épaisse coulée de lave de la dernière éruption, celle de 1839. En face de nous, le cône de cendre qui nous reste à gravir.
Note 1: L'an 79 de notre ère. Parti du cap Visene pour aller étudier de plus près le phénomène de l'éruption, Pline fut étouffé à Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir l'admirable lettre de Pline le jeune à Tacite, dans laquelle il raconte la mort de son oncle, et les détails de la catastrophe.
«Mon thermomètre indique 19 degrés. On aperçoit de distance en distance des fumaroles, et on commence à entendre les détonations du volcan.
«Notre marche devient de plus en plus pénible. La cendre superposée par couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse sous les pas, et dans lequel on peut craindre à chaque instant de rester embourbé. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure qu'on s'approche de la cime du cône, cette cendre s'échauffe et fume. J'ai vu le thermomètre, que j'y plongeais, s'élever jusqu'à 55 degrés.
«Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de 1,207 mètres. Il est trois heures. Mon œil plonge dans le cratère. Quel imposant spectacle!
«Représentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds, irrégulièrement circulaire, d'où s'échappe un nuage de fumée suffocante et roussâtre. Enveloppé de ténèbres, il s'illumine par intervalle de jets de lumière, accompagnés d'explosions, qui sont immédiatement suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abîme, l'éclair a brillé; une fusée s'élance, s'irradie à une certaine hauteur, retombe verticalement, et ruisselle en filons étincelants sur les facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au milieu d'une nappe de feu semée de fissures en zigzag, qui reflètent inégalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons est brûlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle pénétré la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place fréquemment.
«Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des ténèbres, ces conflagrations constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'éprouvai fut-il un sentiment de stupeur mêlée de crainte. J'osais à peine circuler autour du cratère; je sentais la poussière crépiter sous mes pas, et il me fallait prendre garde aux inégalités du terrain.
«Le jour paraît. Il éclaire peu à peu l'intérieur du volcan; les objets se dessinent; les scènes de la nuit s'expliquent et diminuent le prestige.
«Le cratère a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice évasé couronne la crête de la montagne, et se continue insensiblement avec les parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent à un étroite enceinte, qu'elles circonscrivent.
Au centre est la bouche du cratère. Celle-ci n'occupe pas la partie la plus déclive de l'excavation, mais au contraire le sommet tronqué d'un cône qui se dresse comme une île au milieu de la lave, et dont la formation est facile à comprendre.
«Supposons une surface plane percée d'un trou. Des pierres sortent de ce trou par jets alternatifs et retombent les unes dans le trou, les autres autour. Ces dernières, s'entassant graduellement, finissent par figurer un cône ou pyramide, dont le conduit central se continue avec le trou d'émission. Vous diriez presque d'un tuyau de cheminée. Telle est, sur une plus grande échelle, la manière dont se forme et s'accroît la pyramide du volcan.
«En effet, le sommet de cette pyramide vomit des matières incandescentes. Des matières retombent les unes perpendiculairement dans la bombe du cratère, les autres sur son pourtour, d'autres enfin roulent jusqu'à la base ou bondissent, en se brisant sur les arêtes de la pyramide. A mesure qu'elles se refroidissent, elles passent par diverses nuances de coloration, dont on n'apprécie bien la teinte que pendant la nuit.
«Ces éruptions se succèdent toutes les huit ou dix secondes. Elles sont précédées d'un murmure profond, et la bouche du volcan paraît embrassée. Puis on entend une explosion pareille à un coup de pistolet, à un coup de canon ou même au roulement de la foudre. C'est la lave qui jaillit. La hauteur du jet dépasse rarement trente ou quarante pieds. Court moment de silence; puis un pétillement sec, à grains nombreux et gros, indique que la lave retombe en pluie sur la pyramide.
«La quantité et le volume des matières lancées ainsi par chaque éruption sont très-variables. Tantôt il n'y a que quelques scories de la grosseur du poing; d'autres fois, des fragments de roches fondues en nombre considérable.
«Je ne suis encore qu'à la moitié de mes explorations. Il s'agit maintenant de descendre dans le cratère.
«Il n'y a pas de chemin tracé. Les parois du cratère me rappelaient assez ces grandes falaises qui bordent le rivage de certaines côtes, excepte qu'au lieu d'être taillées à pic, elles représentent un plan incliné dont la surface est inégalement onduleuse. La pente est trop rapide pour qu'on puisse, suivre une ligne directe. Je marchais donc en biaisant, tantôt à droite, tantôt à gauche, revenant souvent sur mes pas, en un mot obéissant à tous les caprices du terrain. Le guide allait devant moi, sondant avec son bâton les endroits suspects. On ne peut pas se traîner sur les genoux, ni se cramponner avec les mains, car le sol n'est formé que de cendres et de roches brûlantes. Des roches sont de nature sulfureuse. Elles offrent, suivant leur degré plus ou moins avancé de combustion, toutes les nuances possibles de couleur, depuis le jaune safrané jusqu'au jaune paille.
«On rencontre à chaque pas des fumaroles. Ce sont autant de bouches de vapeur dont les émanations, semblables à celles du soufre qui brûle, provoquent la toux et oppressent. La température de ces fumaroles est d'environ 60 degrés. Quand on plonge le thermomètre dans les points d'où la fumée s'échappe, le mercure monte rapidement jusqu'à 90 et 95 degrés. Il faut retirer l'instrument, de peur que le tube n'éclate.
«J'arrive ainsi non sans peine, jusqu'au fond du cratère. Il est six heures. Nous avions mis près de quarante minutes à descendre.
«Pour bien comprendre l'endroit où je pose actuellement le pied, qu'on se figure un cirque, et au milieu de l'arène une pyramide. Il règne un espace libre entre la base de la pyramide et les premiers gradins du cirque. Or, c'est dans cet espace que me voici parvenu. La cheminée, du cratère représente la pyramide de l'arène, et le pourtour des parois les gradins du cirque.
«La largeur de cet espace est d'environ trois mètres. Son plancher, qu'on me pardonne l'expression, est uni et légèrement granuleux comme l'asphalte d'un trottoir. Et, en effet, ce n'est autre chose qu'une couche de lave refroidie. Cette lave a la solidité de la dalle. Frappez-la avec le talon de la chaussure ou l'extrémité ferrée d'un bâton, vous ne réussirez pas à l'entamer.
«Peut-on circuler autour de la cheminée du cratère? Oui, mais seulement dans un tiers de sa circonférence, car dans les deux autres tiers la lave est en pleine ébullition.
«Maintenant que nous nous sommes occupés de ce qui est à nos pieds, levons les yeux vers la pyramide du cratère (2).
Note 2: Il y a quelques années un Français gravit cette pyramide, et se précipita volontairement dans la bouche du cratère. Il fut rejeté quelques instants après entièrement calciné.
«Cette pyramide ressemble à un énorme tas de coke, seulement sa couleur est d'un gris plus foncé. Ce n'est pourtant pas tout à fait celle du charbon de terre, ni surtout son reflet luisant. Les détritus volcaniques qui la composent sont entassés grossièrement les uns au-dessus des autres, de manière à laisser des creux où l'air pénètre. C'est à cette disposition que la pyramide doit sa sonorité, alors que les matières lancées par le cratère pleuvait à sa surface.
«Des matières arrivaient quelquefois en roulant jusqu'à nous. On les évite aisément; car, arrêtées en chemin à tout instant par leur viscosité, elles laissent derrière elles une traînée de feu qui en diminue et ralentis la masse. Jamais elles ne sont venues d'emblée de notre côté. Pour franchir d'un seul bond la pyramide, il eût fallu qu'elles décrivissent dans l'air une parabole, que leur projection verticale rendait impossible.
«La lave lancée par le volcan est plus liquide et a une température plus élevée que celle qui baigne la base de la pyramide. En voici la preuve.
«Je m'étais amusé à détacher du fond des crevasses des fragments de lave liquéfiée dans lesquels j'enfonçais avec mon bâton de petites pièces en argent. Je rapprochais ensuite l'orifice du trajet, de manière à n'y laisser qu'un simple pertuis. La lave, en se refroidissant, acquérait bientôt la dureté de la pierre. Quant à la pièce, elle restait emprisonnée sans pouvoir ressortir, puisque son diamètre se trouvait devenu plus large que celui du trou qui lui avait livré passage.
Maison de l'Ermitage du Vésuve.
«Je veux répéter la même expérience sur un morceau de lave que venait de lancer le cratère. La pièce y pénètre par son propre poids, mais à l'instant même elle fond, brûle et disparaît. Il me fallut, pour prévenir la fusion du métal, laisser s'écouler près d'une demi-minute avant d'introduire d'autres pièces dans la lave.
«Ces deux laves, quand elles sont refroidies, ont la même teinte, la même consistance, le même poids. J'en ai rapporté plusieurs échantillons, que j'ai fait examiner par des personnes très-compétentes. On leur a trouvé une composition parfaitement identique. Elles sont en très-grande partie formées par du granit fondu, ce qui explique pourquoi leur pesanteur est si considérable.
Coupe du Cratère du Vésuve.
«Chaque éruption du volcan faisait vibrer notre plancher, de lave. Au moment des plus fortes détonations, je sentais des oscillations véritables. Ces phénomènes étaient produits par l'ébranlement de l'air et la conductivité du sol.
«Il me sembla aussi plusieurs fois, même en l'absence de l'éruption, entendre une suite de mugissement souterrain. Ayant recouvert de mon mouchoir un endroit refroidi de la lave, j'y appliquai l'oreille. D'abord, il me fut impossible de rien distinguer. J'étais comme assourdi par le frétillement des couches voisines en ébullition. Mais bientôt, concentrant toute mon attention, j'entendis par intervalle, dans la profondeur du volcan, une sorte de clapotement humide, de gargouillement tumultueux, qui indiquait des déplacements de gaz et de matières liquides.»