Académie Royale de Musique.

Lady Henriette, ou la servante de Greenwich.

Tel est le titre peu gracieux du ballet pantomime que l'Opéra a mis au jour le mercredi 21 février 1844.

Lady Henriette est première dame d'honneur de la reine Anne; elle habite un riche appartement dans le château royal de Windsor; elle a un futur, comme dit le livret. Ce futur s'appelle sir Tristan Crackfort, et il joint au malheur de porter un pareil nom l'inconvénient d'être le seigneur le plus sot des Trois-Royaumes. De tout cela il résulte que lady Henriette est, de son côté, la femme du monde qui s'ennuie le plus et qui bâille le mieux.

Bien bâiller est un talent; mais à force d'exercer les talents qu'on a, on se fatigue: témoin Rossini, qui, pour avoir trop fait d'opéras, n'en veut plus faire. Lady Henriette voudrait bien ne plus bâiller; elle consulte sur ce point délicat Nancy, sa fille, suivante, qui lui répond ce que toute fille suivante répond en pareil cas: «Madame, il faut prendre un amant.» Mais ce remède-là n'est point du goût de milady: il lui faut quelque chose de moins trivial, de plus neuf, de plus inattendu, quelque chose qui n'ait jamais été imaginé par personne. Un amant! fi donc! toutes les dames de la cour en ont. Mais prendre le costume d'une paysanne, attacher à son corsage un bouchon de paille, et se rendre, en cet équipage, à la foire du Greenwich, voilà ce qu'aucune d'elles n'a jamais imaginé.

Or, il faut que vous connaissiez l'usage anglais et le sens de ce bouchon de paille.

Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une condition, n'a qu'à se présenter à la foire de Greenwich ainsi accommodée. C'est là que se rendent, de toutes les contrées voisines, les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque côté on est sûr d'y trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix.

Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, écumera son pot. Ce divertissement lui paraît délicieux.--Que vous en semble?

Elle échoit à un fermier du pays de Galles appelé Lyonnel. Lyonnel est jeune et fort joli garçon; il a l'imagination vive et le coeur tendre. Pauvre Lyonnel! il ne tarde guère à devenir le jouet de sa nouvelle acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande dame, en dépit de son déguisement, abuse cruellement de ses avantages, et traite le fermier à peu près aussi mal que sir Crackfort; puis tout à coup elle s'échappe par une fenêtre, monte en voiture et s'enfuit au galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de désespoir.

Tout amoureux qui a perdu sa maîtresse doit immédiatement s'engager: c'est la règle à l'Opéra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voilà à Windsor, habillé de rouge, coiffé d'un chapeau à plumet et armé d'un fusil; il est soldat dans le régiment des gardes de la reine.

Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'éternel aveu de son amour. Ces la seule ressource qui reste à l'infortunée. Les tendres protestations du courtisan ont pour résultat certain de l'endormir immédiatement; il ne manque jamais son effet; mais, après l'avoir produit, il s'éloigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avisé resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. «Ciel!... grand Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?...» Milady s'éveille: «Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute. Je ne comprends rien, je vous le jure, ni à vos hochements de tête, ni à vos roulements d'yeux, ni à vos gestes frénétiques, ni à vos discours dépourvus de sens.» Et milady s'éloigne d'un air superbe. Mais il y a un dieu pour les amants.

Par l'opération de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voilà sa très-gracieuse majesté errant à travers champs, au gré de cette bête furieuse, et exposée à une foule d'accidents désagréables, sur lesquels mon imagination n'ose s'arrêter, tant est grand mon respect pour le principe monarchique. Qui sauvera sa très-gracieuse majesté? Lyonnel s'élance et se dévoue, et bientôt on le voit ramener la reine à demi pâmée, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine, reconnaissante, le fait officier.

Bientôt son nouveau grade l'introduit au château royal.

Il y a spectacle à la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan Crackfort y représente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser un menuet avec Mars, Apollon, Cybèle, etc. Vénus paraît à son tour, poursuivie par un berger. Elle résiste à l'audacieux, elle fuit en se jouant, et, dans sa fuite, elle décrit les figures les plus gracieuses, elle prend mille poses pleines de volupté, elle charme les dieux, elle enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnaît dans la déesse son inconnue mystérieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de Vénus... Jugez du trouble et de la stupeur générale! Le ballet s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les dieux errent pêle-mêle; l'imprudent trouble-fête est entraîné hors de la salle, et Vénus s'évanouit.

On mène Lyonnel en prison; mais il s'échappe, s'enfuit au hasard au travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette, qui n'est pas encore tout à fait remise de l'émotion que lui a causée son étrange aventure. «Grâce, madame! un mot de vous suffit pour me sauver: dites ce mot...» Ah bien oui! La comtesse, irritée, le repousse et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles donc le coeur si dur? Lyonnel succombe à ce dernier coup, ses idées se troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il rit, il pleure: le voilà fou! On le mène à Bedlam.

Là il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espèce, un mélomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se croit le Destin, etc., etc. Tous se mêlent bientôt et exécutent un ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. «N'y a-t-il donc aucun moven de le réparer?

Ballet mythologique de Lady Henriette.

--Un seul,» dit le médecin.

--Eh bien! ne le devinez-vous pas? Ne savez-vous pas depuis longtemps comment on guérit les fous à l'Opéra, et comment finissent toutes les nièces de théâtre?

Le sifflet du machiniste retentit: la scène change. Voilà Lyonnel installé de nouveau dans sa ferme, auprès de son ami Plumket. Bientôt la porte s'ouvre; il regarde: il revoit la comtesse telle qu'il l'a vue jadis, en habits de servante, et qui attend ses ordres. A cet aspect la raison lui revient subitement, et le mariage de rigueur termine le cours de ses aventures.

Vous avez vu, probablement, la Fête du village voisin et la Comtesse d'Egmont, lecteur, et vous me dites que vous saviez d'avance, ou à peu près, toute cette histoire. Hélas! j'en conviens. Mais ce que vous n'avez point vu, ce sont les décorations de M. Cicéri.

Jamais peut-être M. Cicéri n'avait mis au service de l'Opéra un art plus savant, plus délicat, plus fin, une imagination plus riche et plus jeune, un goût plus parfait. La place du marché de Greenwich et la forêt de Windsor sont deux paysages composés avec une habileté remarquable, où tous les détails ont une intention et une valeur savamment calculées, et dont l'ensemble est ravissant. Le salon en boiseries sculptées de la comtesse, et la salle d'attente où se passent les scènes qui précèdent le spectacle de la cour, sont, dans un genre opposé, deux chefs-d'oeuvre. La décoration du ballet mythologique, en style rococo et selon la mode du temps, est conçue avec un esprit infini, et exécutée de main de maître.

Trois compositeurs se sont cotisés pour la musique du ballet nouveau. M. de Flotow a fait le premier acte, M. Burgmuller le second, et M. Deldevèze le troisième. C'est de la musique bien faite, en général, et tort proprement ajustée; mais on regrette que les auteurs n'y aient pas déployé plus de chaleur et de verve, et se soient montrés aussi avares de motifs saillants et d'idées nouvelles. M. Burgmuller est resté fort au-dessous de l'auteur de la Péri.

Les costumes y sont très-brillants, et si les tableaux chorégraphiques n'y ont rien de bien nouveau, du moins sont-ils agréables. Il faut, cependant, faire une mention particulière du ballet des fous, où M. Mazilier a montré quelque originalité; d'ailleurs il a trouvé là, en M. Coraly, un interprète d'une prestesse et d'une verve incomparables. Mademoiselle Adèle Dumilâtre, chargée du rôle de lady Henriette, s'en acquitte avec beaucoup de grâce et d'élégance. En somme, le ballet nouveau offre un spectacle agréable, varié, et quelquefois très-piquant.

Bureau d'abonnement de l'Illustration.

Mais peut-il y avoir un spectacle plus piquant que celui dont nous donnons ici même la représentation fidèle? Quoi de plus agréable que l'aspect de cette foule pressée, compacte, impatiente, haletante, qui assiège les bureaux d'abonnement de l'Illustration? Quoi de plus richement varié que cette collection de visages où chacun de vous, lecteurs aimables, a le droit de chercher le sien?...