Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.

Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.

Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de ne pas les congédier.

Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les marques distinctives diffèrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant, et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de celui qui en est revêtu.

Les Arabes désignent un officier par le mot de fissian. Le fissian porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.

Un ordre militaire, le nicham, a été institué pour les militaires qui se distinguent. Il tient un peu du nicham-iftikar de la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute chaque jour un pain et une demi-livre de tchicha (blé pilé), qu'ils font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté, trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un, trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir; mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de bataillon, qu'une ration d'orge par jour.

L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet blanc en laine, une chemise en escamile, un chachia (petit bonnet rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne. Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc. L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.

Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal, un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête. Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix. Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée. Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante; quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.

Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre était en putréfaction.

La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers. Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.

Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme siaff-el-chriala. Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue. On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour les armes de fabrique française.

Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de cavalerie un trompette.

L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens, qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil; mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers; quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade. Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers, ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.

Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa, pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais. Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement, de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.

Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces, toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol; quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur du Maroc.

L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent, cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre, conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne tentera pas de s'échapper.»

Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent, marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays. Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.

«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif, et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation d'aller les toucher.»

L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants: «Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et reviens dès que tes affaires seront terminées.»

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur. Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route, je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné; le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant, descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.

Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples sur des tapis et des couvertures.

Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation de la ville fut ensuite ordonnée.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants; ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers; cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes, tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc. L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la place douze cents combattants.

De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton. Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à Boural.

Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi, quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah. Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé. El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de Médéah.

Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie des flammes.

Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi s'avançait vers Milianah.

Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son gouvernement.

L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris, qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.

Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée, avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs. Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.

Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir, lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je continuai d'avancer.

Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort; un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations; mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.

«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre pays.

--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.

--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a mérité de perdre la vie, et, in cha allah! il la perdra.»

L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation. Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.

Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte, je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!

(La fin à un prochain numéro.)