VISITE DANS LES ATELIERS.

Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.

Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.

Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un peu amusant, s'il est possible.

Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et, malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner des tableaux vraiment malheureux,--des tableaux sombres de couleur, placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le plafond.

Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage, nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque jusqu'aux alentours de l'Arsenal.

Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours, l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et l'Illustration, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des choses qui préoccupent l'attention générale.

Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns transforment leur atelier en exposition permanente.

M. Ingres.

Depuis Saint Symphorien, de terrible mémoire, on peut le dire, M. Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui contestons pas; il est libre. Sa Stratonice et sa Vierge à l'Hostie, ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus; M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec irrévérence par plusieurs feuilletonistes?

Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi, son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des Enfants d'Edouard, de la Mort du connétable d'Armagnac, de Jane Gray, de lord Stafford et de Charles 1er?

M. Paul Delaroche.

Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'à faire le coup de poing devant sa Sainte Cécile, comme on l'avait fait devant le Saint Symphorien de M. Ingres. Cependant, récemment, deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.

M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes, ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils sont morts, morts, en vérité!

Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous les moyens possibles de consolation.

M. Eugène Delacroix.

Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie: c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié son Massacre de Scio ni sa Médée. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre. Lorsque M. Delacroix exposa sa Médée, je me souviens d'avoir rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me dit, en examinant ce tableau: «Médée! l'exposition est là pour moi! Je ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!» Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course; j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait la Médée. Après cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.

Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi lesquelles le Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier, que nos lecteurs connaissent déjà, et une Course en Traîneau, souvenir de son récent voyage en Russie.

M. Horace Vernet.

M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur du Supplice des Crochets. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?

M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini sa Marguerite!

Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?

M. Decamps.

Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants généraux, des généraux, etc.; divulguons les mystères du Salon,--les mystères sont à l'ordre du jour.

Luther et l'Atelier de Rembrandt, de M. Robert-Fleury, sont terminés; il travaille à une grande, page historique, Marino Faliero descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort. Mais M. Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M. Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore achevé son Arrestation de madame Roland, pendant tout naturel de sa Charlotte Corday. M. Couture expose l'Amour de l'or, un conte de La Fontaine, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M. Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui lui refusa l'année dernière sa Mort de Messaline, une belle Mère de douleur; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, le Baptême du Christ; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en trouvait dans ses États Généraux; M. Maux, en proie à une douleur paternelle, n'a pu mettre la dernière main à sa Lecture du Testament de Louis XIV: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet, dont le Tintoret eut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse envoie la Lutte de Jacob avec l'Ange; MM. Papety, Deraisne, Guichard, Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête de la peinture historique.

M. Charlet.

Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose une Geneviève, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite toiles; M. Adolphe Leleux envoie des Cantonniers navarrais et des Paysans picards: son exposition serait plus complète s'il avait eu le temps de parachever son Marché béarnais et ses Faneuses bretonnes, que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M. Armand Leleux, expose des Laveuses à la fontaine M Guillemin a trois tableaux, parmi lesquels Dieu et le Roi et la Consultation du Médecin. Cette fois, on ne dira pas le joyeux, mais bien le sentimental Guillemin.

Nous en passons, et des meilleurs.

Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le chapitre des mystères n'en est pas encore à sa fin.

Il y a un certain Incendie de Sodome, de M. Corot, qui fut refusé en 1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai, diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette insigne faveur.

M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront son Samaritain; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul Flandrin a peint les Bords du Rhône. Tiroli et des femmes à la fontaine: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition, déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M. Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de Montiel a envoyé trois paysages.

C'est demain le dernier jour.

Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; la Mort du duc d'Orléans, par M. Jacquand; la Vue du Château de Pau, par M. Justin Ouvrié, et l'Inauguration de la statue de Henri IV à Pau, par M. Guiaut; l'Arrivée de la reine d'Angleterre, par M. Isabey; la Vue du canal de la Villette, par M. Testard, etc.

Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque oeuvre posthume de Perlet.

M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou quatre tableaux d'une suite de panneaux, la Chasse au Sanglier, le Départ de la Meute, le Rendez-vous, etc. Nous leur prédisons un véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M. Auguste Charpentier a comprise une belle Adoration des Bergers: M. Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie la Mêlée et Salvator Rosa chez les Brigands: M. de Lemud, le lithographe hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques productions.

Le Jury d'Exposition, par Decamps.

L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.

Un peintre universel.

Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait même de l'exposition.

Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux experts de M. Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec conscience.

Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me refuser cela.» Et souvent, quelle déception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard, son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis abattent de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19 février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour arriver l'année suivante, à pareille époque.

Il ne sera pas refusé.

Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.» Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une Descente de Croix;--qui n'a pas fait une Descente de Croix?--et surtout une bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté. Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des tableaux lâchés, faibles ou mauvais même.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent, afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant ici les tableaux principaux.