Théâtres.
Carlo et Carlin, vaudeville de MM. Mélesville et Dumanoir (Palais-Royal).--Pierre le Millionnaire, vaudeville en trois actes, de madame Ancelot (Vaudeville).
En vérité, nous aurions droit de chercher querelle aux théâtres de la bonne ville de Paris: depuis longtemps ils traitent le public avec un sans-façon par trop cavalier; il semble que cet honnête public soit un niais, un pauvre hère sans intelligence et sans goût, pour qui toutes les sottises imaginables sont encore trop bonnes, et les œuvres insipides suffisamment assaisonnées. Il y a eu, en effet, depuis deux ou trois mois, une inondation de pièces tellement incolores et nauséabondes, qu'à peine avons-nous pu y toucher du bout de la plume pour en constater seulement la naissance et le décès; après tout, si le public est mystifié à ce point, si les auteurs et les directions théâtrales lui servent quotidiennement de si méchantes denrées, à qui doit-il s'en prendre? A lui-même. Pour être respectable, il faut savoir se faire respecter; or, le public est d'une bonhomie sans exemple; il accepte tout ce qu'on lui donne, avec une patience et une résignation héroïques; qu'il se mette un beau jour à châtier un peu sévèrement tous ces fabricants de drames absurdes et de plats vaudevilles, qui abusent impudemment de sa magnanimité, et il finira par les faire rentrer dans l'ordre.
Carlo et Carlin ne méritent cependant pas tout ce grand courroux de notre exorde; et c'est à d'autres que s'adresse l'anathème. Carlo, en effet, est un garçon assez fin, assez gai, assez aimable; et qui dit Carlo dit Carlin, car Carlin et Carlo sont, à eux deux, une seule et même personne.
Ce petit Carlo était page de son altesse sérénissime le duc de Parme; une amourette lui vint en tête: Carlo se prit de belle passion pour une danseuse; le duc de Parme se fâcha; et, pour éviter le courroux de son altesse, Carlo s'enfuit à Venise avec son ami Camerani.
Théâtre du Palais-Royal: Carlo et Carlin. IIe acte.--Camerani, Alcide Tousez; Armantine, mademoiselle Scrivaneck; Carlo, mademoiselle Déjazet; le duc de Friola, Sainville.
A Venise, il retrouve sa danseuse adorée; che gusto! Vous croyez que mon Carlo n'a plus qu'à s'abandonner doucement au flot de ses amours; point du tout: il faut qu'il dispute la belle aux prétentions d'un vieil ambassadeur ridicule. Aussi Carlo se met-il en garde; d'une part, il défend sa maîtresse contre les tentatives du diplomate en perruque; de l'autre, il se venge de lui, en attirant l'attention et la bienveillance de madame l'ambassadrice, jeune personne un peu vive et sentimentale, qui soupire à droite et à gauche, sans trop de diplomatie.
Il arrive cependant un moment où l'ambassadeur monte sur ses ergots et prend un parti décisif: pour terminer la guerre par un coup d'autorité, il fait enlever Carlo avec Camerani, son Pylade, et, par ses ordres, tous deux enfermés dans une chaise de poste, courent bride abattue vers une prison quelconque. Mais Carlo n'est-il pas un rosé matois? Il s'échappe donc, et tandis que le sot ambassadeur le croit bien loin, mon gaillard est de retour et renoue ses trames, C'est sous l'habit d'arlequin que Carlo se cache, et ici Carlo devient Carlin; il s'agit de la représentation d'une arlequinade italienne que M. l'ambassadeur doit honorer de sa stupide présence. Personne ne soupçonne Carlo sous cette veste bariolée d'arlequin et avec cette batte; personne, excepté sa chère danseuse, pour laquelle il vient de soulever son masque. Arlequin danse, arlequin saute, arlequin mystifie de plus belle M. l'ambassadeur, tout en continuant de se faire adorer de madame l'ambassadrice; si bien que de mystification en mystification, d'adoration en adoration, de danse en coups de batte, Carlo-Carlin reste définitivement maître du champ de bataille; l'ambassadeur s'avoue vaincu, l'ambassadrice bat en retraite, et la danseuse reste à Carlin-Carlo pour trophée de victoire. Camerani, le loustic de l'aventure, se réjouit fort du bonheur de son ami Carlo.
Camerani, c'est Alcide Tousez, le lazzi, la bouffonnerie et le gros rire.--Carlo est représenté par mademoiselle Déjazet, la vive saillie, l'œil émerillonné, le pied, la jambe et le propos lestes; l'un et l'autre ont réussi.
Le vaudeville de madame Ancelot est du genre honnête; de méchantes langues disent que ce genre-là est proche parent du genre ennuyeux. Or, tout est radicalement honnête dans Pierre le millionnaire, la prose, les couplets, les personnages et l'ouvrage.
Ce Pierre partit un beau matin pour les Indes, emportant avec lui une bourse très-légère et une grosse passion pour la fille de M. le comte de Jonville, dont Pierre était le secrétaire. Au bout de vingt ans, Pierre revint avec la même grosse passion et une énorme quantité de millions dans sa bourse. Cela vous indique suffisamment que cette bourse, légère au départ, a un certain poids au retour. Devenir millionnaire en vingt ans, cela se voit; mais rester amoureux, la chose est plus rare.
Quoiqu'il en soit, Pierre met ses millions et son amour aux pieds de mademoiselle de Jonville, qui est maintenant madame veuve de Valcour, mère d'une charmante fille de dix-huit ans. Madame de Valcour refuse l'amour et les millions; elle est entichée de noblesse, pour sa fille du moins, et craint, en lui donnant un roturier pour beau-père, d'éloigner un certain prétendant gentilhomme qui se présente et en veut à mademoiselle de Valcour.
Pierre est furieux de ce refus, et, pour se venger, il entreprend une lutte d'argent contre cette vanité nobiliaire. Ses écus lui servent de boulets et d'obus. Avec cette artillerie dorée, il mitraille les Valcour, et attire dans son camp le gentilhomme prétendant; Pierre lui offre sa propre fille à lui, Pierre le millionnaire; peut s'en faut que le transfuge n'aille jusqu'au bout et n'épouse mademoiselle Pierre tout court. Mais on pleure et l'on se repent si fort chez les Valcour, que Pierre le millionnaire, bonhomme au fond de l'âme, n'a pas le cœur de pousser plus loin son ressentiment. Il rend donc le gentilhomme à mademoiselle de Valcour, et lui donne deux cent mille francs par-dessus le marché pour l'aider à payer ses dettes. A la bonne heure! ceci est une belle vengeance.
Tout cela est d'une fadeur, d'une langueur, d'une candeur et d'une lenteur qui m'a passablement agacé les nerfs pendant plus de deux heures qu'a duré la représentation de cette œuvre mêlée d'une décoction de pavots; cependant on a applaudi, je dois le dire; on a pleuré, je l'avoue; on s'est mouché, je le confesse. Il y a évidemment des amateurs, et plus d'un, qui se divertissent et s'attendrissent de ces sortes de choses; pour moi, ce n'est pas mon goût; j'en demande à Pierre le millionnaire un million de pardons.