Chronique musicale.

THÉATRE-ITALIEN: Corrado d'Altamura; I Puritani.--L'ORPHÉON.--THÉATRE DE L'OPERA COMIQUE: Oreste et Pylade.

Vraiment le Théâtre-Italien est d'une activité merveilleuse et qui devrait faire rougir de honte nos deux théâtres lyriques français. En six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents n'en font dans toute une année. Nous avons déjà rendu compte de Belisario, de Maria di Rohan, du Fantasma, sans compter les reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient un vif attrait. Voici une dernière reprise et un dernier opéra inconnu jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien employée.

L'opéra nouveau est intitulé: Corrado d'Altamura. Il a trois actes, on plutôt deux actes, dont le premier est divisé en deux parties, pour ménager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frédéric Ricci, jeune compositeur italien qui a fait tout exprès le voyage pour le faire représenter et assister aux répétitions.

On n'exigera pas de nous de grands détails sur le libretto que M. Frédéric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un géant comme le sont d'ordinaire les héros d'opéra: c'est un père, un père tendre, qui adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui joue. C'est ce qu'un certain chevalier félon, appelé Roger, apprend bientôt à ses dépens.

Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou Conrad. Il lui a promis mariage; il porte à son doigt l'anneau des fiançailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'épouser après la campagne. Mais le drôle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile, qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne à prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir.

Bonello est un brave jeune homme, assez joli garçon, bien que sa poitrine étale un embonpoint un peu trop féminin, qui nourrit en secret pour Delizia une affection délicate. Il a vent de ce qui se passe, et il en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colère. Tous deux, et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez le chancelier au moment même de la célébration du mariage. Delizia parait la première et montre son anneau; Conrad et Bonello disent à Roger une foule de choses désagréables, auxquelles celui-ci n'a rien à répondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et le maraud, débouté, va cacher on ne sait où sa honte, sa jolie figure et ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drôle était coiffé tout justement comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous l'avouons, il nous est difficile de pardonner à Delizia un attachement si vif pour un homme aussi ridiculement accommodé. Nous le demandons à toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiffé en tire-bouchon?

Delizia finit par être tout à fait de notre avis. Elle ne se pardonne pas à elle-même d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sûr de réparer un mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger sur son rival. Quant à Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout à coup se présenter à lui, il profite de l'occasion, il provoque son ennemi, le force à se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup d'épce. Quand il a le poumon gauche ainsi coupé en deux, Roger revient chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la même, Conrad et Bonello; et nous déclarons que jamais il n'a eu la voix si fraîche, si pure et si retentissante. Voilà sans contredit une admirable recette, et nous la recommandons à M. Léon Pillet, qui cherche partout des ténors. Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine à M. Marié?

Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voilà les fleurs poétiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis Métastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'œuvre, l'Italie n'enfante plus de chefs-d'œuvre; et des deux côtés des Alpes il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop du culture a épuisé.

M. Ricci n'a fait qu'une œuvre éphémère comme tant d'autres... raison du plus pour que nous soyons indulgents à l'égard de ce compositeur. Ne faisons pas à son amour-propre des blessures que la postérité ne guérira pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'écoute sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est mélodiste, comme tous les Italiens, et même ses mélodies ont de temps en temps une apparence d'originalité qui ne déplaît pas. Il s'attache à varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tenté de prendre son opéra pour un seul morceau infiniment trop prolongé. Ce qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'étude et de l'expérience, nous voulons dire l'art des préparations et des développements, l'art de coordonner les différentes parties d'un morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des idées, ce qui est une grande qualité par le temps qui court.

On a remarqué la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte, le début de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chanté par M. Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-être,--et des couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la fin est gauche et péniblement contournée, mais dont le début est franc et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello, que madame Brambilla exécute avec tant de charme: c'est un emprunt que M. Ricci a fait à son frère aîné. Luigi Ricci, auteur de Scaramuccia, de Chiaradi Rosenberg et de plusieurs autres ouvrages connus.

Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore s'il était moins long.

Il y a des qualités dans le duo du troisième, entre Roger et Delizia, lequel se termine en quatuor et termine la pièce; mais toutes ces qualités sont perdues pour être employées mal à propos. Il est trop absurde de faire exécuter un crescendo à un homme blessé à mort, et qui n'attend que la cadence finale pour expirer.

Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par où débute le troisième acte: il est fort bien fait; il s'élève de beaucoup au-dessus du niveau commun; il ne mérite aucun des reproches que nous avons adressé au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opéra dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son génie et pour célébrer sa gloire.

--Les Puritains n'avaient pas été représentés une seule fois l'an passé; on les a repris lundi dernier avec un grand éclat. La salle était pleine, littéralement. Du parterre aux quatrièmes loges, on eût cherché vainement une place pour un spectateur du plus. L'œuvre de Bellini a été accueillie d'un bout à l'autre avec un enthousiasme inexprimable; elle était, il faut le dire, dignement exécutée: madame Grisi et Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario n'avait paru plus énergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui remplaçait Tamburini, a été un peu faible au premier acte; mais il a pris au second une éclatante revanche, et le célébré duo Suoni la tromba intrepida a été applaudi et redemandé avec fureur. Hélas! toute cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et malheureux jeune homme à qui le ciel avait donné tant de génie, et que la mort est venue arrêter tout à coup au début d'une carrière qui devait être si brillante?

--Nous avons donné l'année dernière sur l'Orphéon et les écoles publiques de chant organisées par D. Wilhem, et dirigées aujourd'hui par son digne successeur, M. Hubert, des détails assez étendus pour que nous n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux réunions solennelles ont eu lieu tout récemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait là ni artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes ouvriers (l'élite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une étude accessoire, une noble et morale récréation, des amateurs, en un mot, des amateurs pris dans les derniers rangs de la société parisienne. Il faut, dit le proverbe, se défier des concerts d'amateurs. En général, le proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de l'Orphéon, il a tort. Cette armée chantante, si nombreuse et si bien disciplinée, a fait entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands maîtres, qui ont été dits avec une justesse et un ensemble, souvent même avec une pureté, un goût et une délicatesse de nuances qui ont excité, à plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire.

--Oreste et Pylade, ouvrage représenté dernièrement à l'Opéra-Comique, n'est qu'un vieux vaudeville joué aux Variétés vers l'an 1820. Le compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un poème on ne lui donnait qu'un vaudeville, a jugé à propos de rendre à M. Scribe la monnaie de sa pièce; au lieu d'une partition d'opéra, il n'a fait qu'un album de chansonnettes. La revanche a été complète et éclatante. M. Thys et M. Scribe sont évidemment deux hommes d'égale force; ils se sont moqués l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succès égal. C'est la fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans cette affaire, M. Scribe a été le renard.

Les concerts se succèdent presque sans interruption. Dans un prochain numéro nous apprécierons le talent des artistes les plus remarquables et les plus remarqués cette année.