Salon de 1844.

(PREMIER ARTICLE.)

Vendredi soir, 15 mars.

Nous sommes encore tout meurtri; malgré la foule qui assiégeait les portes du Musée, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre coup d'œil a été rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans d'autres articles, nous essaierons de faire connaître et d'apprécier les ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne pouvons que mentionner à la hâte sept à huit tableaux qui nous ont particulièrement frappé, et donner quelques détails encore incomplets sur ceux que nos dessinateurs ont déjà pu reproduire. Nous mettons en pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a quelques années, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. «Notre premier but, disait-il, a été d'encourager les artistes par la publicité que nous offrons à leurs œuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir, ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera surtout d'être utile par des renseignements non moins réfléchis que désintéressés.» Ne semble-t-il pas que ces lignes aient été écrites pour l'Illustration, dont le but, ici, est de populariser les œuvres les plus remarquables?

Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans établir du catégories, sans même nous préoccuper des noms plus ou moins célèbres qui honorent la peinture française; et cependant nous aimons à signaler de grandes œuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des gens se plaisent à le dire; des talents nouveau se sont manifestés, et nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur est due.

M. Adrien Guignet a fait un pas de géant; son Salvator Rosa chez les brigands est une de ces compositions où tout se trouve; l'effet, la couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables, voilà bien la nature qu'aimait et étudiait Salvator Rosa! Son talent se retrempait au milieu de ces sites âpres et grandioses. M. Adrien Guignet a bien compris son sujet, et, ce qui était plus difficile, il l'a parfaitement rendu. Salvator Rosa est comme une introduction à la Mêlée, non pas imitée de ce maître, mais peinte dans son style, la Mêlée est une immense composition, si l'on considère la multitude de personnages qui agissent dans les différents groupes du tableau. Le mouvement est remarquable; la bataille est arrivée à son apogée:

Soldats, fantassins et cohortes,

Tombaient comme des branches mortes

Qui se tordent dans le brasier,

a dit le poète. Nous avons parlé de l'effet du tableau. La couleur en est vigoureuse, mais, à notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble, principalement, fait de cette toile une grande œuvre. Il ne manque à M. Adrien Guignet que la réputation; mais, patience, la réputation est encore plus facile à acquérir que le talent, son paysage et ses dessins ne le cèdent qu'en importance à Salvator Rosa et à la Mêlée.

M. Guignet aîné a exposé plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne pourra, sans injustice, lui être hostile, et reconnaître les brillantes qualités qui le distinguent. Le style sévère dont cet artiste ne s'écarte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le voir sobre de tons, que visant à ce que nous appellerons le papillotage. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en tous points hors ligne. Une dignité aristocratique, un maintien noble, et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de ce portrait une œuvre à la hauteur de celles des maîtres; jamais M. Guignet aîné n'avait traité les accessoires avec plus de conscience, jamais non plus il n'était arrivé à une ressemblance aussi exacte, aussi poétique, ajouterons-nous.

Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqué un autre qui, dès l'abord, ne nous a point paru être sorti de l'atelier de M. Guignet aîné, tant la nuance était différente de celle qu'il a adoptée. Dans cette toile, M. Guignet aîné a abandonné le style sévère, et s'est mis à la portée de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par notre profession de critique, pouvons prétendre avoir de justes notions sur l'art? ce portrait nous plaît infiniment, quoiqu'il soit moins irréprochable que les autres du même peintre.

M. Guignet aîné et M. Adrien Guignet sont frères, comme MM. Adolphe et Armand Leleux. La fraternité, à ce qu'il paraît, est heureuse aux peintres.

M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annoncé, n'a point exposé, occupé qu'il est de travaux importants pour l'église Saint-Germain-des-Prés; son frère, M. Paul Flandrin, a voulu dignement soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans être à la hauteur de ceux de M. Hippolyte, méritent cependant nos éloges; ils se distinguent par une pureté de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est là qu'il faut le voir à l'œuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqué avec plaisir que sa manière se modifiait un peu; les paysages qu'il a exposés cette année n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec raison à ses productions dernières.

Sa Vue de Tivoli a de belles lignes; elle est bien choisie, les collines boisées qui s'étendent autour du château ont une grande fraîcheur.

Ses Deux jeunes Filles auprès de la fontaine sont comme une miniature à l'huile. Charmant petit tableau, scène antique, inspirée par les églogues de Virgile.

Les Bords du Rhône (environs d'Avignon) sont peints d'après nature; le site est agréable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de la France, est rafraîchie à certaines distances par des alluvions du fleuve. Ce paysage peut s'appeler étude terminée. Là encore, ce qu'il faut remarquer avant tout, c'est la pureté des lignes et le choix du point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se préoccuper des accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplète.

Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury d'admission serait moins sévère que par le passé; nous espérions qu'il serait juste.

Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot.

L'Incendie de Sodome, par M. Corot, est une belle et large composition, pleine d'effet, et où se trouvent réunies toutes les excellentes qualités qui distinguent son talent. Qui pourrait croire qu'un pareil tableau ait été refusé l'année dernière, et que le célèbre paysagiste ait été obligé d'en rappeler, comme on dit à la Correctionnelle? M. Corot est bien vengé par ses œuvres elles-mêmes; elles protestent éloquemment contre l'exclusion brutale dont elles avaient été frappées.

L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.

La Sainte Elisabeth de M. Glaise est une œuvre estimable, et par là nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, où il est presque impossible de signaler des défauts, mais où, en revanche, les qualités n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent, nous remet à l'année prochaine sans doute. Sa Sainte Elisabeth est bien peinte; la tête a un admirable caractère de piété.

M. Auguste Charpentier nous donne une Adoration des Bergers, sujet fréquemment traité, où un grand nombre de peintres ont échoué. M. Auguste Charpentier s'en est tiré à son honneur, et il y a vraiment lieu à le féliciter. La composition de son tableau est savamment ordonnée; les groupes sont habilement disposés; mais pourquoi la couleur n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste Charpentier possède un talent de dessinateur si remarquable que nous lui souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent tous un incontestable mérite, et les portraits qu'il a exposés rappellent ceux qui l'ont tout d'abord placé au premier rang parmi nos portraitistes.

Un jeune peintre, M. Baudron, a droit à nos éloges pour son Annonciation de la Vierge, purement dessinée, de couleur assez brillante, et où nous avons distingué quelques inexpériences de composition. M. Baudron appartient à l'école ingriste; son tableau nous porte à croire qu'il s'est un peu affranchi des règles du maître quant à la couleur.

M. Adolphe Leleux a déjà fait ses preuves; il a exposé de délicieuses scènes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de genre les plus distingués. Ses Paysans picards sont des portraits véritables. Rien de plus naïf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a rencontré ces paysans-là, et nous-mêmes, il nous semble les reconnaître. Les Cantonniers navarrais sont l'œuvre capitale du peintre. Ici M. Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a placé la scène au milieu des montagnes de la Navarre, où la nature est à la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne. L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et naturellement posés; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et combien leur vue est douce à celui qui les a traversées! Mais, se demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonné la Bretagne pour la Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses premiers tableaux bretons! Répondons aux mécontents que M. Leleux illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'année prochaine, il exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jeté exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons donc pas exclusifs à son égard, et ne lui imposons pas de limites.

Les Laveuses à la Fontaine, tableau par Bohémienne, pastel par Eugène
A. Leleux. Tourneux.

Son frère, M. Armand Leleux, a exposé les Laveuses à la Fontaine, une charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir qu'un seul tableau de lui.

M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands pastels: les deux Rois mages, et une Bohémienne. M. Eugène Tourneux a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa Bohémienne, gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande composition.

M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point exposé sans captiver l'attention du critique ou de l'amateur, a envoyé deux tableaux: une bataille, que nous reproduirons plus tard; une Mosquée, que nous reproduisons aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de plus gracieux et de plus agréable à peindre que l'Orient, ce pays de la lumière par excellence. Chaque artiste en a rapporté, d'après ses impressions personnelles, des études qui, par la suite, sont devenues des tableaux. Le Salon de cette année abonde en peintures orientales, dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algérie, surtout, devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit d'occupation. M. Dauzats possède des qualités depuis longtemps reconnues et appréciées; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que juste ce qu'il faut pour la rendre intéressante, et lui ôter la beauté trop nue et trop intraduisible avec le pinceau.

Une Mosquée, tableau par M. Dauzats. Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.

La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.

M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa Sainte Famille ajoutera encore à sa réputation, surtout si l'on se préoccupe, avant tout, en la regardant, de la pensée qui y a présidé. L'enfant-Dieu, placé entre saint Joseph et la sainte Vierge, lève les yeux au ciel, comme pour dire que là-haut seulement est sa véritable patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres personnages sont bien ajustés: cependant, la tête de la sainte Vierge est loin d'offrir le type de cette divinité que Raphaël avait si bien comprise. La Sainte Famille de M. Decaisne nous a rappelé la dernière œuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce tableau ne laisse rien à désirer; la correction du dessin est remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vérité.

M. de Lemud débute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une étude peinte tout à fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud, dessinateur lithographe, c'est la grâce et le charme de ses compositions, c'est la vigueur et la verve de l'exécution, c'est la couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et bien certainement nous aurons à constater dans la suite de notables progrès. Le Prisonnier suffit pour entrer dignement dans la carrière.