Courrier de Paris.
Grâce au ciel et au scrutin, la grande bataille académique est enfin terminée; M. Sainte-Beuve est victorieux et M. Mérimée triomphe; l'Académie française a fait trois bonnes affaires dans cette rude journée: elle a conquis deux hommes d'un esprit rare et d'un incontestable talent, et elle a échappé à M. Vatout. Avoir deux fois de l'esprit, c'est beaucoup; mais ne pas faire une sottise, c'est bien plus encore, M. Vatout est certainement un très-bon et très-honnête homme; nul ne met en doute sa loyauté; on lui reconnaît même ce qu'on appelle l'esprit du monde, c'est-à-dire l'art de ne rien dire ou plutôt de dire des riens. M. Vatout a une réputation d'amabilité et de grâce légère d'autant plus remarquable, qu'en lui la forme, au premier coup d'œil, dissimule le fond. Le mot,--si souvent répété,--papillon en bottes fortes, le caractérise admirablement. M. Vatout serait donc, en bonne conscience, un homme excellent et charmant, s'il n'avait pas la passion d'écrire et d'être académicien. L'Académie française a eu le tort très-grave d'encourager cette maladie par des semblants d'agaceries et de caresses qui ont mis le candidat en belle humeur; il y a même eu un moment où l'Académie semblait près de se rendre et de se donner à M. Vatout; et lui, semblable à un amant sûr de son fait, se disait à lui-même: «Elle est à moi!» Le scrutin de la dernière élection a trahi toutes les espérances de M. Vatout; l'Académie, comme les coquettes qui vous attirent jusque sur le seuil pour avoir le plaisir de vous fermer la porte au nez, l'Académie a fait entrer MM. Sainte-Beuve et Mérimée à la barbe de ce bon M. Vatout, qui ouvrait déjà les bras pour embrasser sa conquête. Il a bien fallu qu'il s'en allât tristement en essuyant sur ses lèvres l'espoir du baiser qu'il attendait, et que d'autres venaient du prendre.--Cet échec, on peut le croire, ne fera pas reculer M. Vatout. C'est le huitième qu'il essuie; mais les grandes passions sont tenaces. M. Vatout continuera donc à poursuivre l'Académie avec acharnement. A chaque occasion, à chaque remontre, il lui fera des yeux et lui lancera de nouveaux soupirs; et s'il n'obtient pas la cruelle par amour, il l'aura par lassitude: l'Académie est femme.
Il est bien temps toutefois que l'Académie se repose un peu après ces trois morts et ces trois élections qui viennent de se succéder coup sur coup. Les candidats doivent avoir besoin de reprendre haleine et de refaire leurs forces épuisées par tant de courses haletantes et de visites intéressées; d'autre part, les académiciens sentent le besoin de ne plus être éveillés, tous les matins, en sursaut par des solliciteurs intentes qui s'écrient d'une voix monotone: «Ouvrez, s'il vous plaît; votre voix, mon cher monsieur, pour l'amour de moi!»
Dans cette commune lassitude, on dit que l'Académie et ses candidats eux-mêmes sont convenus de s'entendre pour empêcher qu'un des quarante meure avant six mois, ce délai paraissant suffisant pour se réconforter de part et d'autre. Malheureusement, trois ou quatre immortels semblent refuser l'attendre jusque-là, et annoncent une ruine plus prochaine. L'Académie fait tous ses efforts pour les étayer; elle leur recommande les soins, la prudence, des ménagements, et de se tenir bien couverts et d'avoir toujours les pieds chauds; surtout, qu'ils ne mangent pas trop, qu'ils se gardent de sortir par les temps froids et humides, et qu'ils évitent les rencontres dangereuses, par exemple, la lecture d'une tragédie ou d'un pœme épique. Avec ce régime consciencieusement exécuté, on espère atteindre les six mois sans enterrement.
Il est aussi question d'une addition au régiment académique, inspirée par l'effrayante consommation d'immortels que la mort a faite depuis le mois de janvier dernier: un membre se propose de faire ajouter au dit règlement un amendement ainsi conçu:
1º Il est expressément défendu aux académiciens de mourir plus de trois fois par an;
2º Après les trois décès annuels autorisés par le précédent article, si un quatrième se présentait contrairement au texte du règlement, il serait considéré comme non avenu: cependant la mort pourrait obtenir une autorisation provisoire, en fournissant la preuve qu'il n'a pas agi avec préméditation et par malice contre l'Académie, mais comme forcé et contraint et dans des circonstances tout à fait indépendantes de sa volonté.
Nous ne savons pas si cette mesure empêchera les morts, mais, à coup sûr, elle ne détruira pas les candidats; ils fourmillent de bons côtés, et le curieux de l'aventure, c'est que beaucoup de noms illustres et qui honoreraient l'Académie par l'éclat de leur talent et du leurs succès, se mettraient complètement à l'écart; on se demande, par exemple, comment M de Balzac ne figure pas dans ces luttes; ce n'est pas que M. de Balzac dédaigne réellement l'Académie, mais M. de Balzac a de la fierté et n'entend pas courir les chances et les douleurs des refus systématiques et multipliés. M du Balzac a donc fait sonder le terrain académique avant que de s'y aventurer; il s'est adressé à trois académiciens pris dans les trois partis qui ont le plus d'influence sur le scrutin et décident de la victoire; tous trois, après avoir procédé à une espèce du recensement des voix et consulté l'académicien Pierre et l'académicien Paul, tous trois, dis-je, ont déclaré que M. de Balzac n'avait pas la moindre chance d'être élu. Quelqu'un en demandait la raison; «C'est, lui dit-on, que M. Balzac n'est pas dans un état de fortune convenable.» Il résulte de cette explication qu'il vaudrait mieux être M. de Rothschild pour entrer à l'Académie que l'auteur d'Eugénie Grandet et tant d'admirables études; Samuel Bernard aurait aujourd'hui plus de droit au fauteuil que Molière ou Chateaubriand.
M. de Balzac a répondu: «Puisque l'Académie ne veut pas de mon honorable pauvreté, plus tard elle se passera de ma richesse!» M. de Balzac compte bien devenir incessamment millionnaire pour apprendre à vivre à l'Académie.
Pendant que l'Académie se débattait au scrutin, quelques théâtres jouaient au jeu des premières représentations; dans ce jeu de hasard, le Second Théâtre-Français a gagné le gros lot; c'est d'un drame qu'il s'agit; ce drame est intitulé; la Comtesse d'Altenberg. Cette comtesse est la plus malheureuse des femmes et des mères: elle a un sombre mari, un mari jaloux, qui la tourmente injustement, et une fille charmante qui se laisse séduire. Escortée de ces deux douleurs, la comtesse d'Altenberg traverse cinq actes tout entiers dans les terreurs et les sanglots et n'arrive au dénouement qu'après des épreuves dont une seule suffirait à tuer une comtesse moins robuste et moins résignée; très-heureusement donc madame d'Altenberg n'en meurt pas, et il faut convenir qu'elle a la vie dure; elle survit, en effet, à d'effroyables menaces, à d'effroyables injures, à d'effroyables soupçons, à un jugement, à une condamnation, à des projets de meurtre effroyables. La conduite de madame d'Altenberg est d'autant plus méritoire qu'elle accepte, aux yeux de son mari, la faute de sa fille, et qu'elle se laisse soupçonner par amour maternel; elle pousse ce dévouement jusqu'à subir le déshonneur, et presque la mort; C'est là un grand courage, en vérité, et qui mérite bien sa récompense; aussi le salaire ne manque pas, et l'heure vient où le séducteur réhabilite la mère en épousant la fille, et rend la sécurité au mari convaincu de son erreur. Toute justice alors est faite à la comtesse d'Altenberg, que je propose, pour ma part, d'inscrire au calendrier des mères et des femmes martyres.--Dès que le Second-Théâtre-Français a un gémissement à pousser et une larme à répandre, il en appelle à madame Dorval; aussitôt madame Dorval pleure et gémit avec ce grand art du sanglot que nul ne possède aussi bien qu'elle. Ainsi la comtesse d'Altenberg, de pleurs en pleurs, a touché toutes les bonnes âmes du parterre, et obtenu un véritable succès; MM. A. Royer et Gustave Vaez sont ici les collaborateurs de madame Dorval.
L'Ambigu Comique nous a donné les Amants de Murcie. Vous les appelleriez Roméo et Juliette, qu'on n'aurait rien à vous dire; M. Frédéric Soulié lui-même, l'auteur de ce terrible mélodrame, serait obligé de convenir que les deux amants de Vérone, le tendre Roméo et la douce Juliette, sont, au fond, très-proches parents des amants de Murcie; seulement, à l'Ambigu, Roméo s'appelle Silvio, et Juliette change son nom contre celui de Stella; mais, aux noms près, les amours sont les mêmes, amours contrariées par des haines de Montaigus à Capulets, amours livrées au désespoir, amours mêlées de blasphèmes et de sang, amours gémissantes et dénouées par le poison. L'Ambigu a mis de grands coups d'épée, de grands coups de théâtre, de grands coups de poignard, de grandes décorations, de grandes phrases et des poumons à toute épreuve, au service des Amants de Murcie. Pendant cinq grands actes on se bat, on se tue, on s'aime, on se déteste, on s'empoisonne, on court à travers champs, on crie à tue-tête, etc., etc. Vous jugez de l'anxiété du public, qui se demande d'acte en acte: «Comment cela finira-t-il? tuera-t-il ou sera-t-il tué? à qui reviendra ce coup d'épée? pour qui cette coupe de poison? sont-ils libres ou, prisonniers, morts ou vivants? faut-il pleurer leur défaite ou chanter leur victoire, pousser un vivat ou entonner un de profundis?--Avec de tels charmes, les Amants de Murcie ne pouvaient manquer de séduire le public et d'obtenir de lui amour pour amour.--Il n'y a pas la madame Dorval, mais madame Emilie Guyon, qui en vaut bien une autre.
Après tous ces gémissements, toutes ces scélératesses, tous ces désespoirs et toutes ces rages; après ces poignards, ces cœurs sanglants, ces noires cavernes et ces anthropophages, il est bon de se divertir un peu; sachons changer les tons et varier les nuances: c'est le grand art de plaire; l'ambre et le musc après l'odeur du sang; la marotte innocente après le farouche tam tam!
Le théâtre du Palais-Royal s'est chargé du divertissement. Sous le titre de la Polka il sert, depuis huit jours, à ses habitués, une bouffonnerie des plus divertissante. La polka n'est que le prétexte; elle arrive au dénoûment pour en finir. Mais pourquoi arrive-t-elle? Je ne saurais trop le dire. A-t-on besoin de donner une raison à la polka! Cela eût été bon du temps où régnait Aristote; aujourd'hui, pourvu qu'on rie ou qu'on pleure on est content, et personne ne s'informe si les règles y trouvent à redire et si Boileau s'en indigne.--Mettez un neveu aux prises avec un oncle ridicule; ledit neveu se déguise en milady et fabrique de l'anglo-français extravagant; saupoudrez le tout d'adorables coqs-à-l'âne et de sublimes bêtises, puis faites danser la polka, et vous allez aux nues, et Jupiter rit aux éclats de son rire inextinguible. Oui, le compère Jupiter, vulgairement appelé le public, éclate de rire, et témoigne par son hilarité toute sa satisfaction à Levassor, à Samville, à Grassot, les trois plaisants compères, du spirituel Paul Vermoud et de l'ingénieux Frédéric Berat, dans cette ébauche et cette débauche de carnaval.
Il y a eu quelque chose encore du côté du Vaudeville et du théâtre des Variétés: au Vaudeville, le Voyage impossible; au théâtre des Variétés, Trim tout court. Le Voyage impossible devrait s'appeler bien plutôt l'insipide voyage. L'esprit y manque, en effet, et l'intérêt y fait complètement défaut; cependant Arnal y joue son rôle. Comment Arnal a-t-il pu s'engager dans une si pauvre entreprise? Eh! mon Dieu, il l'a fait à son corps défendant. Pour échapper à ce voyage maussade, Arnal s'était adressé à tout le monde, à la justice elle-même. Oui, Arnal avait demande à Thémis en personne de le défendre contre ce méchant vaudeville; mais Thémis, faisant la sourde oreille, répondit au pauvre Arnal;
«Tant pis pour vous, mon cher; faites votre paquet et mettez-vous en route.» Heureusement qu'il y a aussi des juges au parterre, et que par-devant leur tribunal Arnal a gagné sa cause. Grâce à leur suprême arrêt, le voyage est devenu véritablement le voyage impossible; des sifflets se mettent tous les soirs en travers de la route; c'est un voyage qui n'ira pas loin.
Quant à Trim, il a trouvé des vents plus favorables; Trim est un niais au suprême degré, qui prend un simple gentilhomme pour un roi, le proscrit Georges pour Georges II, souverain de la Grande-Bretagne; de là un déluge de quiproquo où cet imbécile de Trim risque de se noyer à chaque pas; mais enfin il surnage et en est quitte pour la peur; le quiproquo au théâtre est comme le pain dans un repas, on en mange toujours et avec plaisir. Trim a réussi comme le pain quotidien.
L'Opéra profitera des vacances de la semaine sainte pour se rajeunir et s'émonder; on ne dira pas que c'est par amour du luxe et par un goût de folles dépenses; l'Opéra est réellement dans un état de négligence voisin de la malpropreté, s'il n'est pas la malpropreté en personne; voyez ces noires murailles, ces loges fanées, ces papiers maculés, ces voûtes enfumées; sommes-nous véritablement dans la salle de l'Opéra, cette merveille de la France, cette splendeur du monde civilisé? Les ablutions sont donc nécessaires; l'Opéra a besoin de se laver les pieds, les mains, le visage, et de se parer du haut en bas; après quoi on le reconnaîtra peut-être, et on ne craindra plus de se frotter à lui de peur de tacher ses gants, de compromettre la pureté de son vernis et la fraîcheur de son frac.
Madame de N.... est une âme tout à fait charitable; en toute occasion, elle sait montrer la grandeur de ses sentiments et le désintéressement de ses principes; c'est une femme qui ne demande qu'à se sacrifier pour autrui; l'autre jour, quelqu'un parlait devant elle de son amie intime, madame C..., et en parlait d'une façon tant soit peu cavalière; il appuyait particulièrement sur l'indulgence de son cœur et sur son penchant à la tendresse universelle. «Elle a eu au moins dix... maris, disait-il.
--Allons donc! répliqua madame de N.... de son air le plus innocent, dix... maris! je voudrais avoir ce qui en manque.»