Carthagène des Indes.

SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE
CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.

Dans un coin retiré de la mer des Antilles, au nord-est du golfe de Darien, s'élève une ville jadis florissante, aujourd'hui décrépite et à moitié déserte. Cette ville, c'est Carthagène des Indes, qui, durant deux cents ans, fut la Venise du Nouveau-Monde, la reine de l'Amérique méridionale et l'entrepôt de ses trésors. Vis-à-vis d'elle, de l'autre côté du golfe, est située Porto-Bello, que Colomb nomma ainsi à cause de l'incomparable beauté du son havre. C'est à ces deux sentinelles postées aux abords du Chili et du Pérou, que la jalouse Espagne avait confié la garde de son Eldorado. C'est dans leurs rades crénelées de châteaux forts, qu'abordaient ces larges galions aux flancs gonflés d'or, qui portaient jusqu'à cinq cent mille piastres et qu'escortaient à leur retour des flottes nombreuses, pour les défendre contre les attaques des flibustiers. Ceux-ci guettaient ces riches convois, s'attachaient à leur suite avec l'opiniâtreté du requin, les couvant d'un œil avide, et si quelque traîneur s'en détachait, si la tempête dispersait ces lourdes masses, aussitôt les vautours de l'Océan fondaient sur le navire en détresse et le pillaient, après avoir égorgé l'équipage jusqu'au dernier homme.

Don Pedro de Heredia ayant fait voile d'Espagne avec deux caravelles et un galion monté par une centaine d'aventuriers hardis, toucha, en 1533, à un port de la Costa-Firma, appelé alors Calamari (Terre des Ecrevisses). Il nomma cet endroit Cartagena, à cause de sa ressemblance avec le port du Carthagène un Espagne. Ayant débarqué, le capitaine espagnol construisit quelques huttes et jeta les fondements d'un fort. Il fit des incursions dans l'intérieur et trouva les naturels, qui se défendirent vigoureusement avec leurs lances empoisonnées. Il fus mit en fuite jusqu'à une grande ville, où il fut attaqué de nouveau par une multitude d'indiens (Turbbacos). Un village situé à quatre lieues de Carthagène, dans les terres, porte encore ce nom. Carthagène ne tarda pas à devenir, par son admirable situation et la sûreté de son mouillage, un point très-important. Elle lut érigée un évêché par Clément VII, en 1534; sa cathédrale date de cette époque. L'inquisition y établit son tribunal en 1610. Avant la dernière révolution, elle possédait dix confréries de moines et un collège de jésuites.

Gorgées d'or et d'argent, Porto-Bello et Carthagène restèrent trop longtemps en butte à la convoitise des nations rivales de l'Espagne, pour que les formidables remparts qui armaient ces deux cités, fussent toujours un abri suffisant contre les attaques de l'ennemi. Porto-Bello fut prise neuf fois et Carlagune sept fois, en comprenant dans ce nombre les deux sièges qu'elle subit durant la guerre de l'indépendance. En 1544, quelques aventuriers français s'emparèrent de la ville naissante. En 1585, le capitaine Drake, expédié par la reine Elisabeth pour venger l'arrestation de tous les navires anglais dans les ports espagnols, attaqua Carthagène par terre et par mer, avec 2,300 marins. Il l'enleva, la garda six semaines, en brûla une partie et rançonna le reste pour une somme de 100,000 piastres.

Dix ans après, le pirate Baal saccagea de nouveau Carthagène. En 1695, M. du Pointis, capitaine de vaisseau et gouverneur des établissements français de Saint-Domingue, se joignit au chef de flibustiers Durasse pour attaquer de concert la ville espagnole. Ducasse fournit douze cents hommes, et l'on promit à ses aventuriers une part égale dans le butin à celle des troupes du roi. Sept vaisseaux, onze frégates et plusieurs autres bâtiments transportèrent à la côte ferme plus de six mille de ces terribles ennemis auxquels jusqu'alors rien n'avait pu résister. Boca-Chica fut vigoureusement assailli, et le fort capitula le lendemain. Les habitants espéraient s'épargner les horreurs du siège en payant une rançon; mais ils ne connaissaient pas leurs impitoyables vainqueurs. La division se mit parmi ceux-ci; les flibustiers ayant accusé M. de Pointis de leur donner une trop petite part dans le butin, le commandant français fit de vains efforts pour satisfaire ces intraitables condottieri; rien ne put assouvir leur soif de rapine, et M. de Pointis, rebuté, prit le parti de s'éloigner, après avoir fait porter à son bord une somme de huit à neuf millions de piastres que lui payèrent les habitants. Pendant quatre jours, cent dix mulets ne cessèrent de charrier l'or, de la ville au rivage. Carthagène, après le départ de M. de Pointis, resta livrée aux flibustiers, qui s'en donnèrent à cœur joie, offrant pour toute alternative le massacre et l'incendie ou le paiement d'une somme de cinq millions. Les Espagnols parvinrent à réunir encore cette valeur; mais le partage fit éclater de nouvelles dissensions parmi les flibustiers, et le débat se prolongeant se fût sans doute terminé par un troisième impôt et le sac de la ville épuisée, si l'arrivée dans ces parages d'une flotte anglaise et hollandaise n'eût coupé court au conflit. Les aventuriers se rembarquèrent, ayant chacun pour sa part mille écus comptant, sans comprendre les noirs et les marchandises d'un prix inestimable qui furent enlevées et dont on fit plus tard la répartition (1).

Note 1: P. de Cièga de Léon. Cronica del Peru: De la Fundacion de la ciudad de Cartago.--Ulloa. Relacion de Viage.]

Une violente épidémie et la mésintelligence entre les chefs de l'entreprise, firent échouer l'expédition du l'amiral Vernon, un 1744--Carthagène, bloquée en 1815, par terre et par mer, par Morillo, subit toutes les horreurs du la famine, et se rendit faute de vivres. Les républicains, sous les ordres de Bolivar, la reprirent définitivement en 1821.

Ce fut en octobre 1834, qu'une division de cinq navires de guerre, commandée par le contre-amiral du Mackau, se rendit à Carthagène pour obtenir réparation du l'outrage fait à notre pavillon, en la personne de M. A. Barrot, notre consul en cette ville. On se figurerait difficilement, dans notre monde civilisé, à quel point les peuples de l'Amérique du Sud portent l'ignorance des moindres notions touchant les puissances de l'Europe et le rang qu'elles occupent dans l'échelle sociale. Les idées les plus fausses se sont accréditées chez eux à cet égard, et ont contribué au développement d'une fatuité nationale qui n'a guère d'analogue que parmi les habitants du céleste empire de la Chine. Cet aveugle orgueil est sans cesse alimenté par les discours pompeux des représentants, les proclamations emphatiques des journaux. A les entendre, nul peuple de l'univers ne serait assez osé pour entrer en lice avec eux. C'est seulement de cette façon qu'il est possible d'expliquer les burlesques dédains et les airs de matamore que les agents du la France et de l'Angleterre ont eu plusieurs fois à subir de la part des Colombiens, Mexicains, Argentins et autres peuplades semblables, dont l'armée se compose de cinq ou six mille hommes sans solde ni chaussure, et qui ont deux gœlettes pour toute flotte.

L'Atalante, que montait l'amiral, appareilla de la rade des Trois-Hets, à la Martinique, le 28 août; la brise était si faible que la frégate fut obligée de se faire remarquer par ses canots, et l'Endymion borda ses avirons de galère. Douze jours après, on découvrit la Poppa, haute colline calcaire qui domine Carthagène. La chaleur était suffocante, et vers le soir le ciel s'illumina, dans toutes les directions, d'éclairs si fréquents que l'air paraissait dans un embrasement perpétuel; la mer rayonnait de lueurs profondes, l'écume qui s'ouvrait devant le navire, le sillage qui tournoyait derrière lui, jetaient des flammes; des ondes de lumière se prolongeaient jusqu'aux limites de l'horizon. Au milieu de cette nuit lumineuse, de ces vagues flamboyantes, de poétiques Argonautes eussent sans doute rêvé d'effrayants prodiges surgissant pour entraver notre marche: mais la science a tout glacé, et le navigateur indifférent ne voyait ici qu'une atmosphère saturée d'électricité et des mollusques phosphorescents peuplant les abîmes du l'Océan.

Le lendemain matin, une nuée de petits oiseaux au plumage jaune et gris s'abattit sur la frégate. Le pont et le gréement en furent couverts comme d'une grêle. L'équipage s'amusa à les chasser, sans y gagner une notable addition à son déjeuner. Bientôt les plages basses de la côte ferme montrèrent à l'horizon leur liséré d'un vert pâle. Rien n'est triste à l'œil comme ce cordon monotone de mangles qui ourle le rivage plat et marécageux de l'Amérique du Sud, depuis les falaises abruptes du Sainte-Marthe jusqu'à Porto-Bello. Cette portion du continent, due aux alluvions de la Magdalena, n'offre pour limite aux yeux qu'une ligne imperceptible. Une eau trouble, un air empesté de miasmes malsains, une température dévorante, accueillent le voyageur sur cette plage inhospitalière. Quelques huttes éparses entourées du pirogues, l'extérieur hâve et malpropre de la race qui les habite, annoncent assez que ces parages sont voués à la misère et à la fièvre.

Quand la division arriva devant Carthagène, le 11 septembre, un grain violent couvrait la ville de son manteau de plomb. Nous voguions sous un ciel resplendissant, tandis que les édifices nous apparaissaient a travers un réseau de pluie. Ce fut pour nous un spectacle d'un effet tout fantastique que celui de cette antique et célèbre cité surgissant à travers les frémissements de l'orage, avec ses tours, ses coupoles, ses miradors, les milliers de clochetons qui hérissent ses terrasses bizarrement échafaudées et la sombre ceinture de ses remparts, dont la vague turbulente assiégeait la base. Les maisons, imposantes de vétusté ou radieuses de blancheur, semblaient de loin toutes des palais; on eût dit, à leur aspect oriental, les cités féeriques des Mille et Une Nuits, bâties d'or et d'argent et flottant sur les nuages. Mais à mesure que la brise nous rapprochait et que le ciel s'éclaircissait, je voyais pièce à pièce s'écrouler le prestige. Ces demeures fastueuses étaient lézardées de haut en bas par les tremblements de terre, et ces fortifications si fameuses, désertes, à demi ruinées, semées de canons rongés par la rouille, n'offraient plus que le fantôme de la colossale puissance qui les érigea.

Lorsqu'on aborde Carthagène des Indes par l'est, on est loin encore de la rade admirable qui rendit cette ville célèbre entre tous les ports de l'univers. Située sur une île de sable, fendue dans sa longueur par un canal, une mince langue de terre coupée par un fossé et un pont-levis la rattache seule au continent.

Cette ville, avec son épaisse armure de remparts et de citadelles, constituerait, si elle était bien défendue, l'une des plus fortes positions qu'on connaisse. A sa gauche, en regardant la mer, s'étend la rade, vaste bassin d'au moins deux lieues de longueur, entouré de terres basses et préservé des assauts de l'Océan par une île ronde et montueuse, nommée Tierra-Bomba. Cette île ne contient qu'un village de lépreux, et ses pentes, hérissées d'une verdure sauvage, sont presque partout incultes et désertes. A quelque distance que l'œil pénètre dans la campagne, il ne découvre aucune de ces riches habitations ceintes d'une large nappe de cultures variées, qui décorent pompeusement les perspectives des Antilles. Partout les mangles envahissent le sol. Quelques champs de riz et de maïs, des huttes recouvertes en feuilles de palmier, peuplées d'hommes affamés et d'enfants mendiants, un aspect plus désolé enfin que ne l'offrait certainement ce pays lorsque les Espagnols y mirent le pied pour la première fois, tel est l'affligeant spectacle que présentent les rivages du plus beau port de la Colombie. La liberté ressemble aux liqueurs de feu, qui donnent des forces à l'Européen sobre et actif, tandis qu'elles abrutissent et tuent l'Indien sauvage qui en fait un usage déréglé.

Deux passes introduisent dans la baie: l'une, la plus large, est voisine de la ville et se nomme Boca-Grande; elle a été obstruée à dessein par une estacade et de longs bateaux qu'on a coulés en travers. Les grandes pirogues venant du Rio-Magdalena peuvent seules y passer. La seconde et la plus petite entrée, Boca-Chica, est située à la pointe opposée de Tierra-Bomba. C'est par là qu'entrent les navires, et ils ne doivent le faire qu'avec des précautions ultimes et la sonde en main, à cause des nombreux bancs de sable qui font varier le fond subitement de dix à quatre brasses, et qui rendent nécessaire l'assistance d'un pilote expérimenté.

Deux forts bien armés, situés vis-à-vis l'un de l'autre, défendent cette entrée, qu'il serait dangereux et difficile de forcer. Malgré l'espèce de neutralité existante entre les deux nations, nous avions affaire à de si étranges hôtes, que l'amiral jugea à propos d'ordonner le branle-bas de combat à bord de l'Atalante et du brick. Nous passâmes si près de terre qu'on aurait pu y jeter une pierre sans effort, et si la fantaisie avait pris aux Colombiens de faire feu des deux bords, la position des navires eût pu devenir très-critique; mais nos prudents adversaires n'eurent garde de se commettre avec une aussi rude jouteuse que le paraissait une frégate de soixante; ils se bornèrent à la héler, en criant: Ho de la corveta!

Nous n'étions guère qu'à quelques toises de ces dédaigneux ennemis, et ils ne pouvaient se méprendre sur la force de notre bâtiment. Aussi nous les laissâmes se réjouir de leur spirituelle plaisanterie, et la frégate pénétra en louvoyant avec lenteur jusqu'au centre de la baie, où elle mouilla pacifiquement à près d'une lieue de la ville.

Nous trouvâmes là l'Astrée, frégate de 44, qui attendait l'amiral depuis une vingtaine de jours. On espérait à chaque instant une réponse définitive de Santa-Fé de Bogota, capitale de la Colombie, située à deux cents lieues dans les montagnes de l'intérieur, et avec laquelle les communications sont longues et difficiles. Elles se font ordinairement par la rivière de la Madeleine, qu'il faut remonter, la majeure partie, à la palanca, c'est-à-dire avec des perches, à cause des tourbillons, des bas-fonds, des obstacles de tous genres qui rendent cette navigation périlleuse. L'excessive chaleur, le suppliée continuel des moustiques, des privations sans nombre, achèvent de rendre ce trajet insupportable aux Européens peu familiarisés avec la température meurtrière de l'équateur.

Heureux celui qui en réchappe! On y meurt de la fièvre dans la proportion d'un sur cinq.

On devait s'attendre que l'arrivée de la division à Carthagène activerait la lenteur naturelle ou préméditée des négociations. Néanmoins, comme un séjour prolongé devenait indispensable pour le voyage et le retour du courrier de Bogota, cette inaction forcée fournissait aux curieux et aux observateurs une précieuse occasion d'étudier ces régions peu fréquentées. Malheureusement l'attitude semi-hostile que l'on était obligé de garder jusqu'au rétablissement des relations amicales entre la Nouvelle-Grenade et la France, mettait obstacle à la liberté de nos rapports avec les habitants. L'amiral avait recommande à tout le monde une extrême réserve, et cette retenue, comme de raison, piquait la curiosité. D'autre part, deux corvettes, la Néréide et l'Héroïne, vinrent augmenter la station. Elles mouillèrent en dehors de la rade, bloquant la face septentrionale de la ville, qui se serait trouvée prise entre deux feux à la moindre manifestation de mauvaise humeur. Cet effectif de cinq navires de guerre, d'environ 190 bouches à feu, constituait un déploiement de forces assez imposantes pour maintenir la population dans des limites respectueuses à notre égard.

Afin de concilier la prudence avec la curiosité d'artiste qui me dévorait, je partais chaque jour avant le lever du soleil sur le canot des provisions vulgairement nommé poste aux choux: je me faisais déposer à terre, et grâce aux facilités que me procurèrent quelques connaissances que je fis dans la ville, je pris l'habitude d'y passer la journée pour ne rentrer que le soir à bord.

Des les premiers pas dans Carthagène on se sent saisi de la mélancolie qui appesantit son sceau de plomb sur cette morne cité. Une population jaune et émaciée, des femmes aux yeux creux et ardents, aux lèvres pales et sans sourire, des négresses en haillons, circulent paresseusement dans les rues taciturnes. L'on passe entre de hautes maisons grises pareilles à des prisons, percées d'immenses portes à battants massifs, et de fenêtres grillées d'énormes balustres en bois.

Çà et là apparaissent quelque arabesque élégantes, quelque poutrelle délicatement sculptée, où s'épanouissent des fleurons dignes de l'Allambra sous une croûte de chaux grossière. Des rues étroites, sans pavés, dans lesquelles la pluie séjourné par flaques entre les amas de sable, sont bordées, d'un côté par les murailles lézardées d'un couvent abandonné, de l'autre par un cordon de petites baraques sans fenêtres, recouvertes en tuiles ou en chaume, qui laissent voir, par la porte constamment ouverte, tout ce que la misère et la paresse peuvent enfanter de plus repoussant. Les bouges sordides fourmillent d'enfants nus, d'hommes en pantalons déchirés, de femmes débraillées, quelques-unes belles, toutes sales sans exception. Ce sont les morenos de la basse classe, comme on appelle les métis issus du mélange des créoles espagnols et des Indiens de race cuivrée. La principale industrie des hommes consiste à tresser des chapeaux et à rouler le tabac; les femmes végètent en vendant de mauvais fruits et des cigares pires encore, et le trafic auquel elles se livrent le reste du temps n'est guère plus lucratif, à en juger par leur extérieur misérable. L'indolence de ce peuple est incroyable; c'est la fainéantise espagnole greffée sur l'apathie indienne; pourtant il se dit libre, mais sa liberté, comme celle du nègre, c'est l'oisiveté; aussi c'est à douter à jamais de l'avenir des races américaines du Sud.

Ces pauvres femmes déguenillées ont reporté, faute de mieux, tout le soin de leur coquetterie sur leur chevelure, qu'elles ont magnifiquement épaisse et d'un noir lustré éclatant. Un rencontre des filles pieds nus, vêtues d'une jupe rapiécée et montrant à travers une chemise en loques leurs épaulés rondes et dorées, dont la nudité ne les inquiète guère; leurs fronts se dressent gracieusement parés de larges bandeaux relevés comme ceux de l'Hélène de Canova, ou lissés à rendre jaloux le plus habile coiffeur de Paris. Elles complètent cet ornement par une fleur rouge fichée au coin de l'oreille et un haut peigne ciselé auquel s'accroche quelque lambeau de cotonnade bleue en guise de mantille. Ainsi drapées, ces malheureuses se pavanent avec fierté, agitant un éventail de feuille de platanier, se balancent à la porte de leurs taudis, sur leur butaca, en pinçant de la harpe de Macaraybo ou raclant la banza pour accompagner les cantilènes plaintives qu'elles inventent. Le type fier de la race se révèle pourtant dans ces créatures dégradées; l'on est frappé de la grâce de leurs gestes, de la noblesse antique que trahissent l'attitude et le pli du vêtement misérable qui les couvre; enfin l'on se sent ému par l'accent triste de leur chants monotones et pleins de langueur, qu'interrompt çà et là un cri guttural. C'est toujours l'Espagne ardente, et hautaine jusque sous les haillons.

Dans les beaux quartiers, les maisons sont généralement bien construites, spacieuses, et annoncent l'opulence des temps où elles furent bâties. Plusieurs hôtels neufs se sont élevés, surtout auprès de la porte d'Imama; mais leurs petits balcons de fer, les croisées étriquées à volets verts, toute cette mesquine élégance de nos jours fait ressortir, par son contraste, l'imposante sévérité des hôtels massifs du siècle de Philippe II. Quelques-uns portent encore les profondes cicatrices creusées par les tremblements de terre, entre autres par celui qui renversa Caraccas; mais, solides comme des donjons, ils ont résisté.

L'intérieur des appartements ne contient, à l'instar des habitations créoles, que fort peu de meubles. Quelques consoles, une armée de chaises, dont la lourde structure et les dorures de mauvais goût trahissent l'origine anglo-américaine, enfin les indispensables butacas, ou grands fauteuils à balançoire, reproduits sous cent formes diverses, depuis les proportions colossales jusqu'à l'infiniment petit, composent le seul ornement des grandes salles. Les murs sont enduits d'un épais badigeon à la chaux, et pour plafond on a la charpente des toits. Un ample balcon fait, au premier étage, le tour du logis, et c'est là qu'au retour de la messe la nina de la casa va s'installer pour s'éventer, lorgner les passants et se dandiner le reste du jour. Les escaliers sont immenses et en pierre; les cours, larges, entourées d'arcades, foisonnent d'hibiscus et de lauriers-roses ombrageant une algibe ou citerne qui reçoit l'eau des pluies par les gouttières des terrasses. Presque toutes les azoteas sont jalonnées de grands vases de pierre, dont l'effet de loin est très-pittoresque. La réverbération du soleil est si forte sur les murs blanchis à la chaux des édifices, qu'on est obligé, pour radoucir, de les peindre de diverses couleurs, ce qui donne aux quartiers neufs un air arlequin d'assez mauvais goût. Le temps a sauvé les anciennes demeures de ce laid barbouillage, en les décorant des teintes austères de la vétusté, que le soleil du tropique réchauffe de ses tons cuivrés.

Carthagène renferme plus de vingt-quatre églises, ou capillas, dont plusieurs, malgré les pillages et les dévastations de la guerre civile et étrangère, déploient encore quelque richesse. A San-Juan de Dios se voit une chaire magnifique toute, en marbre, précieux don d'un pape. La chapelle de Santo-Domingo est un chef-d'œuvre d'élégance et de ciselure; c'est un de ces délicieux fruits de l'art espagnol, où l'austérité religieuse de l'Occident se pare des caprices poétiques de l'architecture orientale. La magnificence fabuleuse du seizième siècle s'est plu à décorer ce réduit mystique, qu'une faible lueur découlant de la pointe du dôme éclaire vaguement. Des degrés de porphyre conduisent à l'autel; là prient des saints d'argent massif, et la madone, sous un dais appuyé par des colonnes torses incrustées, s'y montre en robe de velours galonnée, avec une couronne d'améthystes. On est émerveillé, au sortir des rues désolées, éblouissantes de soleil, de trouver cet asile de calme, d'obscurité et de fraîcheur. Le repos du corps prépare la sérénité de l'aine, et le contraste rend plus touchante cette perpétuité inviolée du sanctuaire, au seuil duquel se sont arrêtées les révolutions.

Comme toutes les villes tropicales, Carthagène est déserte durant le jour; on n'y rencontre guère, à cette heure, que des nègres, dont le crâne épais brave les feux meurtriers du soleil, quelques courtiers de commerce réfugiés sous les portiques des places, et des sentinelles vêtues de leur disgracieux uniforme de toile blanche, les bras croisés, le cigare à la boucle, assises à l'ombre du rempart, à quelques pas d'un fusil rouillé. Au coin des carrefour où vont s'abattre par troupes les gallinazos ce vautour de la petite espèce, oiseau sordide connu au Mexique sous le nom de zepilote, à Cuba, sous celui d'aura, à la Jamaïque, sous celui de cariote-crow. Il est remarquable qu'on ne le rencontre que sur le continent et dans les Grandes-Antilles. Je n'en ai jamais aperçu à la Martinique, ni à la Guadeloupe, ni à Saint-Thomas, ni même à Porto-Rico. On dirait que la malpropreté espagnole attire ces oiseaux, qui ne vivent que de charognes, et semblent avoir à Carthagène l'entreprise du nettoyage de la ville. Aussi sont-ils considérés par les habitants comme fort utiles, et un des officiers de la division faillit se faire une mauvaise affaire pour avoir tiré sur l'un d'eux. Ils se sont tellement multipliés, qu'on ne peut marcher dix pas sans les rencontrer sur son chemin, tantôt faisant bruire au-dessus de votre tête leurs grandes ailes noires de sinistre augure, tantôt voletant, sautelant sur leurs pattes grêles au milieu de la rue, fondant ensemble avec voracité sur quelque animal putréfié et s'en disputant les lambeaux. Ils abondent aux environs des boucheries, guettant sournoisement, pour se jeter sur l'étal, l'absence du maître, qui se contente de les éloigner à coups de pied ou avec un bâton.

Mais quand vient le soir, la ville ressuscite comme par enchantement; les fenêtres s'ouvrent et résonnent de rires et de mélodies; les balcons se peuplent de jeunes filles, les épaules et les bras nus. Derrière chaque grillage brille une paire d'yeux noirs en embuscade. Les lions de la ville, vêtus à la dernière mode, de fines chupas de coutil et du panama orné d'un ruban noir, se répandent par les rues à pied ou montés sur de jolis petits coursiers créoles d'origine andalouse. Ils s'arrêtent aux fenêtres et entament avec leurs novias, ou promises, ces dialogues publiquement intimes, ces intrigues en pleine rue, qui donnent une physionomie si curieuse aux villes espagnoles. Les banzas bourdonnent aux portes; les volantes, ou cabriolets découverts, parcourent les carrefours, chargés, comme des corbeilles, de femmes nu-tête et vêtues de couleurs tranchées, souriant, saluant de l'œil, de la main, de l'éventail, appelant la connaissance de la veille par son petit nom, avec une familiarité gracieuse qui charme tout d'abord l'étranger nourri dans la défiance cérémonieuse de la société européenne. L'amour est la grande affaire dans ces pays fainéants; aussi abrège-t-on le plus possible la route qui y mène.

Carthagène se galvanise ainsi d'une vie factice pendant trois ou quatre heures; puis, à peine la nuit tombée, tout retombe dans le silence. Chacun rentre chez soi de bonne heure, et sauf les tertulias, ou réunions accidentelles, dans lesquelles la soirée se prolonge en dansant quelques valses et contredanses, la ville reprend pour dix-huit ou vingt heures son immobilité morne.

La présence d'une division française, composée de tant de jeunes gens actifs, avides de plaisir, aurait sans doute réveillé la ville créole de son mortel engourdissement; mais l'incertitude qui régnait sur les dispositions du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, rendait les communications contraintes et rares. Il était d'ailleurs assez naturel que la population ne vit pas d'un œil favorable un rassemblement de forces étrangères aussi considérable, résolu de forcer à coups de canon la satisfaction qu'un ne pourrait obtenir par la voie de la conciliation. Il en résulta que nos excursions furent plus fréquentes dans les environs de la baie que dans la ville même. Les terres basses couvertes de mangles qui la bordent, n'offraient pas un sujet d'exploration bien variée, mais la chasse y était facile et le gibier abondant. Les habitants, disséminés dans de rares villages ou dans quelques huttes éparses, ne donnaient point à craindre de collision dangereuse; nous pouvions donc nous y promener en sécurité.

Un matin notre canot, chargé de chasseurs, se dirigea vers un point de la baie appelé Cespico. Deux ans auparavant, ce lieu était le séjour d'un Anglais nommé Woodhye, homme actif et industrieux, qui y établit une culture de riz, de tabac et de vivres. Soit jalousie ou vengeance, il y fut assassiné pendant la nuit avec toute sa famille, par ses domestiques. Les meurtriers parvinrent à s'échapper; mais sur les énergiques réclamations des consuls européens, un des coupables, qui était Américain, fut atteint par la police, convaincu et pendu. Néanmoins les trois autres, tous du pays, ne furent point arrêtés. Les agents consulaires, principalement le nôtre, protestèrent avec force contre la mollesse et la négligence que la police montra dans la poursuite de cette affaire. Ce fut l'une des premières causes de la mésintelligence qui éclata entre les autorités municipales et M. Barrot. Cette fâcheuse disposition s'accrut au point qu'à la suite d'un nouveau dissentiment avecc l'un des alcades les plus influents de la ville, celui-ci poussa la violence jusqu'à faire arrêter M. Barrot et le faire conduire en prison. Celui-ci s'y rendit en grand uniforme, au milieu des cris d'une populace ameutée. Il n'en sortit que deux heures après sur les représentations du consul anglais. Ce fut alors que M. Barrot protesta énergiquement contre le traitement insultant dont il était victime, et qu'il se retira d'abord à la Jamaïque sur la goélette française la Rose, puis à la Martinique, où il attendit l'issue des négociations qu' entama immédiatement le ministère français. Celui-ci demanda une réparation publique et la destitution de l'alcade qui avait commis l'offense. Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade traîna les choses en longueur; il évita de répondre, fit îles promesses évasives, comptant sur l'éloignement et le vicissitudes politiques pour lasser la persévérance de la Franc. L'affaire dura ainsi près d'un an; enfin, cette fois, M. de Mackau venait à Carthagène armé des pouvoirs nécessaires pour obtenir, de gré ou de force, la satisfaction exigée, le gouvernement français lui laissant toute latitude à cet égard.

Le soleil ne paraissait point encore lorsque le canot que nous montions se détacha de la frégate. Un léger reflet orangé pointait a l'orient et nuançait du vert le plus pur l'azur perlé de la nuit: le ciel nocturne semé d'étoiles était aussi brillant que celui qu'éclairait l'aurore: la différence seule des teintes faisait pressentir le jour.

L'embarcation louvoya longtemps parmi les canaux qui serpentent entre les îlots chargés de mangles, et toucha le sable au fond d'une crique, sous un massif de cocotiers dont les troncs tordus et inclinés trempaient dans la mer leurs palmes vernissées. Enseigne et aspirants, la carabine à la main, se mirent aussitôt en campagne, les uns poursuivant les aigrettes blanche à la huppe duvetée, les autres épiant les colibris les plus charmants qu'on puisse voir. Ils étaient de cette espèce rare qu'on nomme rubis-émeraude, ayant la tête verte et la poitrine écarlate; ils bourdonnaient en foule comme de grosses mouches autour des fleurs, disparaissaient dans les calices et réjouissaient l'air de l'éclat sans pareil de leur plumage; quand ils traversaient un rayon de soleil, on eût dit de véritables pierreries ailées.

Je me trouvai bientôt parmi les retardataires, n'ayant pour instrument de carnage qu'un lourd mousqueton emprunté à la salle d'armes de la frégate, et avec lequel je faisais aux oiseaux plus de peur que de mal. Près de là, quelques mousses et de jeunes timoniers Faisaient la guerre à coups de pierre à une bande de perroquets qui se chamaillaient dans les mangles; mais les rusés oiseaux ne se laissaient pas approcher.

Je me débarrassai avec joie au profit d'un des jeunes gens de l'inutile mousqueton et de mon carnier, et je me mis à explorer la plage, en quête de croquis. Un nuage passa: la pluie tomba assez vivement et me força à chercher un refuge dans une grande case en charpente, flanquée de deux pans de mur ruinés; un rancho ou chaumière s'élevait auprès, entourée d'une petite plantation d'ignames et de bananiers; un épais manguier l'ombrageait; d'élégants papayers, au tronc grêle, à la tête arrondie, se dressaient ça et là; une troupe de pintades caquetait entre les jambes de deux pourceaux qui fouillaient le sol, et dans le feuillage d'un cocotier voisin je voyais étinceler l'œil d'un oiseau de proie qui les guettait.

Assise sous un auvent délabré qui couvrait la porte, une petite femme brune et maigre, les cheveux flottants sur ses épaules, était occupée à rouler des feuilles de tabac. Sitôt qu'elle m'aperçut et qu'elle comprit que je cherchais un abri, elle se leva avec une vivacité peu commune dans ce pays, et me fit accepter son escabeau. Elle m'invita ensuite à prendre des rafraîchissements, et mit sur une table, à côté de moi, des oranges, des melons d'eau et des barbadines, s'excusant de la pauvreté de son accueil et ajoutant que son mari était aux champs et ne tarderait pas à rentrer.

La ville de Carthagène des Indes, vue de la mer.

L'intérieur du rancho annonçait un grand dénûment: quelques filets accrochés aux solives du toit, un fusil rouillé et un machète dans un coin; un hamac en pitre suspendu au frais entre les deux portes, quelques tabourets grossiers, des ustensiles de ménage et une mauvaise gravure de Notre-Dame-de-Guadeloupe collée à la cloison, formaient tout l'ameublement de cette chaumière obscure, mais tenue assez proprement pour une chambre colombienne. J'aperçus pourtant au fond de l'appartement un objet qui excita vivement ma surprise: au-dessous d'une petite madone en cire coloriée était placé un berceau d'acajou recouvert d'une moustiquaire de mousseline parfaitement blanche. Sous ce rempart, qui le protégeait contre les incursions meurtrières des moustiques, dormait un bel enfant d'une blancheur de lis, sous des draps dont la finesse et la netteté étaient dignes d'un héritier de bonne maison. Un petit bonnet rose embobinait la face mignonne de ce petit être dont l'haleine égale, les lèvres vermeilles, entr'ouvertes par un sourire, annonçaient le calme et la santé. Je me levai et contemplai avec admiration la blancheur de lait, les doigts rosés, les veines bleues transparentes sous la peau satinée de cet ange; les ruches de gaze bouillonnant autour de son front, cet oreiller délicat, tout cet assemblage d'étoffes fraîches et moelleuses qui entouraient l'enfant d'une auréole de luxe et de lumière, m'étonnèrent tellement que je ne pus retenir une exclamation.

ALEXANDRE DE JONNÈS.

(La suite à un prochain numéro.)