Théâtre de l'Opéra-Comique.
La Sirène, opéra-comique en trois actes, paroles de M, Scribe, musique de M. Auber.
C'est une histoire fort compliquée que celle de cette sirène, et il me faudrait, pour la raconter avec clarté dans tous ses détails, faire un livre plus gros que le poème de M. Scribe, plus gros peut-être que la partition de M. Auber. Quelle besogne pour moi et pour vous, lecteur! Rassurez-vous, je ne mettrai pas votre patience à une si terrible épreuve.
La sirène de l'Opéra-Comique n'a pas une queue de poisson, comme celle de la Fable... Hélas! je suis forcé d'avouer qu'elle n'a pas non plus les attraits merveilleux de ses devancières, ni la voix étendue, sonore, puissante qui leur a fait une si grande réputation. Tout dégénère.
Le monde, de qui l'âge avance les ruines, devient chaque jour moins fertile en beautés séduisantes et en sopranos miraculeux. A cela près, la sirène d'aujourd'hui remplit toutes les conditions de son emploi. Malheur aux dilettanti qui, en traversant les Abbruzzes, prêtent l'oreille à ces chants mystérieux et perfides qui les attirent vers des défilés sans issue, vers des gorges abruptes, peuplées de voleurs, et inaccessibles aux gendarmes!
Théâtre de l'Opéra-Comique, la Sirène, acte 2e--La
sirène, mademoiselle Lavoye.--Bolbaja, M. Henry.--Scipion, M. Audrait.
La sirène en question est sœur de Marco Tempesta, chef de contrebandiers, et bien digne de son terrible nom. Ce Tempesta fait à la douane de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles une guerre acharnée; il inonde tout le marché de Naples de marchandises anglaises de premier choix; il fait aux fournisseurs brevetés du gouvernement une concurrence ruineuse; il vend à moitié prix du tabac qui n'est point frelaté, du rhum de la Jamaïque d'une qualité supérieure. Que voulez-vous que devienne le commerce légal et patenté du pays?
Le duc de Popoli, gouverneur des Abbruzzes, a promis à Sa Majesté de la délivrer de ce fléau; mais Marco Tempesta brave les douaniers et se moque des sbires, et si, parfois, il lui arrive quelque malheur, il trouve toujours le moyen de prendre sa revanche. Un jour, par exemple, les agents du duc lui saisissent pour vingt-cinq mille piastres de marchandises. Qu'arrive-t-il? A quelque temps de là toute la vaisselle plate de sa seigneurie disparaît, et le Popoli reçoit en échange une quittance en bonne forme des vingt-cinq mille piastres.
Une autre fois, c'est un convoi tout entier qui est surpris en rade et enlevé, après un combat sanglant, par le capitaine Scipion, officier de la marine royale et commandant de la tartane l'Etna. Le convoi ne vaut pas moins de cinq cent mille piastres. Voilà, pour le coup, nos gens ruinés de fond en comble. Mais Marco Tempesta a plus d'un tour dans son bissac.
Il vient, par une nuit bien noire, demander l'hospitalité au signor Bolbaja, propriétaire d'une petite habitation isolée au milieu des Abbruzzes. Bientôt arrive le duc de Popoli, qui a reçu d'une main inconnue un rendez-vous pour la même heure et dans le même lieu. Le duc est gras, vieux, laid et sot; avec ces qualités-là, on est toujours sûr de son mérite. Il s'attend à voir arriver en ce lieu reculé une des plus belles femmes de la cour. C'est là du moins ce qu'il révèle en toute confiance au sieur Scoppetto, qu'il trouve là, et qui fut son valet de chambre à l'époque où sa vaisselle plate lui fut enlevée si subtilement. Ce Scoppetto n'est en effet que Marco Tempesta lui-même.
Au lieu d'une jolie femme, le duc ne trouve qu'une lettre à son adresse, signée la Sirène, et contenant à peu près ce qui suit;
«Vous avez succédé au titre et aux biens de votre frère aîné, mort ab intestat. Mais il existe un fils légitime de ce frère, lequel n'aurait qu'à se présenter pour vous dépouiller de tout. Il ignore jusqu'à présent sa naissance et ses droits; mais, moi, j'ai entre les mains les titres authentiques qui les établissent. A qui voulez-vous que je remette ces titres? A lui ou à vous? Si vous aimez mieux que ce soit à vous, venez en personne à tel endroit de la forêt; ils vous seront donnés en échange des cinq cent mille piastres que vous devez à Marco Tempesta.»
«Oh! oh! dit judicieusement le duc, il paraît que c'est à Marco Tempesta que j'ai affaire.
--Quel parti prendra Votre Excellence? dit Scoppetto.
--J'irai.
--A merveille!
--Mais je n'irai pas seul. J'aurai avec moi cinquante carabiniers qui, lorsque mon drôle paraîtra, feront feu sur lui de cinquante côtés à la fois. De cette façon, j'aurai les papiers, et je garderai les piastres.
--Diable!» dit tout bas Scoppetto, qui n'est pas médiocrement embarrassé.
Un danger plus pressant le menace. Popoli reçoit du chef de la police le signalement très-exact du fameux contrebandier. Le cas est grave. Heureusement, le duc a la tête la plus légère dont l'Opéra-Comique ait jamais gratifié un homme en place. Au lieu du lire cette pièce importante, il la laisse là, et va se promener. Scoppetto s'en empare et la détruit. Pour la remplacer, il ne sera pas en peine.
Le même toit sert de refuge à un jeune officier de marine, lequel est justement ce vaillant capitaine Scipion, commandant de l'Etna, dont l'intrépidité a été si funeste à Marco Tempesta et à sa bande. Marco fait à la hâte un nouveau signalement où le capitaine est représenté trait pour trait. «Eh! eh! dit le duc à son retour, voilà mon homme: il n'y a plus qu'à le prendre. J'ai donné mes ordres; mes soldats seront bientôt au lieu du rendez-vous. Il ne tardera pas probablement à s'y rendre lui-même.»
Scipion y arrive bientôt, en effet, le plus innocemment du monde: c'est la voix mystérieuse qui l'y attire. Cette voix, inconnue à tous, il a cru la reconnaître, et il ne s'est pas trompé: c'est celle d'une jeune fille qu'il aime, et qui le paie, de retour, comme on dit à l'Opéra-Comique. Le voyez-vous, lecteur, dans la gravure qui accompagne cet article, errant à travers ces rochers et ces précipices, et se rapprochant par degrés de cette habitation souterraine d'où partent les sons qui l'enchantent? Il ne tarde pas à en trouver l'entrée; mais de nouveaux périls l'y attendent: Il y trouve Marco Tempesta et la troupe furieuse qui a juré sa mort. Comment il échappe à leurs coups, comment il épouse celle qu'il aime, comment il redevient, au moment où il y pense le moins, duc de Popoli et millionnaire, comment, enfin, Marco Tempesta, après avoir repris sur le gouverneur de la Calabre les cinq cent mille piastres, et même quelque chose de plus, met en défaut sbires, carabiniers et soldats de marine, s'empare de la tartane du capitaine dont il a fait la fortune, et s'en va je ne sais où vivre en honnête homme du fruit de ses économies, voilà ce que je vous laisse à deviner, lecteur, ou plutôt, ce que je vous engage à aller voir. Il y a là des scènes vives et piquantes, et mille tours de passe-passe peu vraisemblables parfois, mais toujours réjouissants. Il y a là des rôles très-amusants et très-bien remplis: celui de Marco, d'abord, dont M. Roger s'acquitte à merveille; celui du l'impresario Bolbaja, qui a fait sa fortune dans les arts, non en les cultivant, mais en les exploitant; celui du gouverneur du la Calabre, dont la sotte fatuité est la plus récréative du monde. Il y a là, enfin, tout le savoir-faire de M. Scribe, heureusement inspiré cette fois, et tout ce que la riche imagination de M. Auber sait mettre dans une partition de chants gracieux et d'élégantes harmonies.
Tous les morceaux du nouvel opéra, sans exception, sont agréables. Quelques-uns attestent une habileté souveraine et une facilité d'invention dont aucun musicien parvenu à l'âge de M. Auber n'a donné l'exemple depuis Gluck et Haydn. Il y a des couplets où sont exposés les bruits populaires touchant les vocalisations mystérieuses de la sirène, qu'on doit signaler spécialement aux oreilles qui savent entendre. La mélodie, très-originale par elle-même, y est relevée par un accompagnement imitatif plein d'effets vigoureux et de combinaisons instrumentales que Beethoven ne désavouerait pas. L'air avec chœur chanté par M. Roger, au début du second acte, renferme l'un des plus beaux andante qu'on ait jamais écrits pour le théâtre de l'Opéra-Comique. Le duo qui suit cet air est conduit et dialogué avec une extrême habileté, très-mélodieux d'ailleurs et d'une exquise élégance. Il y a encore dans cet acte un trio chanté par Bolbaja, Scipion et Marco Tempesta, dont le style est d'une grande élévation, et où la disposition des voix atteste la main d'un maître. Les deux finals du premier et du deuxième acte brillent par les mêmes qualités et produisent un effet puissant. En général, M. Auber paraît s'être attaché, dans cet ouvrage, à élever son style, à agrandir les proportions de ses mélodies, à augmenter l'intensité des masses vocales. Il est un peu moins sautillant qu'autrefois, moins vif, moins coquet peut-être; mais il est plus simple, plus ferme, plus largement musical; en un mot, il déploie un éclat et une vigueur qui rappellent les plus belles pages de la Muette de Portici.