Salon de 1844.
( Deuxième article.--Voir t. III, p. 33.)
Le premier mot sur le Salon est celui-ci: «Il n'y a rien de bien remarquable!--C'est vrai,» répondez-vous. Cependant, le lendemain, vous faites une seconde promenade, puis une troisième, enfin une quatrième; et plus vous parcourez les galeries de l'exposition, plus vous êtes convaincu que votre première impression était trop peu réfléchie, ainsi que nous le disions dans notre précédent article. Chaque jour vous faites de nouvelles découvertes.
Le nombre de nos promenades au Salon est déjà considérable, et nous croyons qu'il suffit d'énumérer les principaux tableaux qui méritent d'être remarqués, pour que le lecteur ait une idée de la valeur de l'exposition.
Trois tableaux de M. Horace Vernet fixent l'attention générale; M. Tony Johannot a des séries de sujets délicatement traités; l'Amour de l'or, de M. Couture, obtient un beau succès; les paysages de M. Mardiat sont admirés; M. Saint-Jean a fait un chef-d'œuvre: ses Fruits et Fleurs achèvent sa réputation; M. Ziegler a exposé; M. Chasserian a déployé beaucoup de talent dans son Jésus au jardin des Oliviers; M. Philippoteaux est en progrès; MM. Henri Scheller, Louis Boulanger, Papety, Lehmann, etc.; MM. Godin, Biard, Lepottevin, etc.; MM. Odier, Coudère, Mozin, etc., ont exposé, que faut-il donc de plus pour que le Salon soit intéressant? Quelques noms manquant à l'appel ne nous empêchent point de répéter que, en cherchant un peu les belles choses, il est impossible de ne les pas rencontrer, car il y en a au Salon.
Ce qui fait ainsi douter presque tous les ans de l'exposition, c'est la faiblesse des grands tableaux: et ces tableaux sont les plus apparents. Les petites toiles, au contraire, si nombreuses, et parfois si charmantes, échappent aux regards. Les petites toiles auront le succès cette année encore. L'art devient bourgeois; les grands seigneurs s'en vont, et les tableaux doivent, désormais orner des salons, et non des galeries.
La peinture de genre et le paysage font aujourd'hui la gloire de notre école; les beaux tableaux d'histoire sont si rares! les tableaux religieux sont si nombreux et si uniformes! Quant aux portraits, c'est pure affaire de famille. On compte à peine dix portraits remarquables par exposition.
Par ordre de grandeur, et un peu par ordre de mérite, nous citons le premier, dans cet article, le tableau de M. Couder. Les États Généraux de 1789 ont amené la Fédération de 1790; c'était logique en politique: M. Couder a agi de même. La Fédération de 1790, cette imposante solennité qui transforma pour ainsi dire le Champ-de-Mars en une assemblée nationale, devait trouver place dans les galeries de Versailles. M. Couder a traité ce sujet avec une scrupuleuse exactitude, une exactitude telle, que nous avons reconnu plus d'un groupe emprunté aux gravures de Duplessis-Hertauts. On connaît le sujet. L'armée et les gardes nationales sont représentées à la cérémonie par des fédérés qui se rassemblent au Champ-de-Mars; et tous, en présence de Louis XVI, après la célébration de la messe, jurent «de maintenir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et sanctionnée par le roi.» La Fédération est une solennité à part dans l'époque révolutionnaire; et il fallait se préoccuper surtout de rendre avec le pinceau l'enthousiasme général des Parisiens. Eh bien! le reproche le plus grave que nous puissions adresser à M. Couder, c'est d'avoir donné plus de caractère à la foule qu'à ceux qui étaient partie agissante dans la cérémonie; de telle sorte que son tableau semble représenter plutôt une revue que la fédération. Quoi qu'il en soit, les groupes innombrables de personnages sont habilement disposés; les détails du tableau sont charmants, mais l'ensemble manque un peu d'harmonie; pour bien faire, il eût fallu que les terrains fussent aussi terminés que les groupes de la foule; et, telle qu'elle est, la Fédération ne satisfait pas complètement.
De la Fédération au Baptême de Clovis, la transition n'est pas si extraordinaire qu'on pourrait le penser. A la fin du cinquième siècle, Clovis, en recevant le baptême, implantait le christianisme et la monarchie dans les Gaules; à la fin du dix-huitième, les fédérés cimentaient par un serment le principe de l'union des peuples contre la tyrannie. Le Baptême de Clovis, par M. Gigoux, a des qualités supérieures; mais nous reprocherons à ce tableau d'être, pour la composition, tout à fait la contre-partie de celui de la Fédération de M. Couder. L'espace y manque, et on n'y voit pas assez de foule. Pourquoi Clovis a-t-il tant de mauvaise grâce à se baisser, et saint Rémy si peu de dignité, lorsqu'il dit au roi des Francs, en le Baptisant: «Courbe la tête, fier Sicambre; adore ce que tu as brisé, et brise ce que tu as adoré? «Le costume des deux femmes, sur le premier plan, est trop criard, trop théâtral; ce n'est pas de la couleur, c'est du rouge et du bleu. Nous sommes sévères à l'égard de M. Gigoux, parce qu'il est un de ceux dont la critique doit s'occuper, soit pour le louer, soit pour le blâmer.
Plusieurs peintres travaillent d'après un parti pris: leurs convictions, inébranlables, les soutiennent dans la route où ils sont entrés. Tel est M. Louis Boulanger, qui, par ses œuvres précédentes, a su conquérir un rang très-honorable parmi les artistes. Il n'a pas exposé sa Mort de Messaline, refusée l'année dernière, mais sa Notre-Dame de Pitié est exécutée dans le même, style sévère; la peinture de M. Louis Boulanger gagne beaucoup en naturel. Comme composition, Notre-Dame de Pitié n'est pas irréprochable, mais la pose du Christ est belle, et le groupe entier est consciencieusement étudié.
M. Louis Boulanger a exposé deux beaux portraits.
Le parti pris est aussi le fait de M. Théodore Chassérian. Des études sérieuses, une entente savante de la composition ont tout d'abord fait distinguer cet artiste, qui devrait se garder de l'exagération, et ne pas rompre en visière avec certaines opinions généralement reconnues sur ce qu'on entend par le mot couleur. Jésus au Jardin des Oliviers est traité avec une connaissance rare des effets de composition. Jésus a de la noblesse, et,--n'était la robe noire que M. Chassérian lui fait porter, contrairement aux traditions,--il soutiendrait la comparaison avec plusieurs tableaux des peintres français anciens. Les apôtres Pierre, Jacques et Jean sont-ils endormis ou frappés de la foudre? Le terrain sur lequel a marché Jésus-Christ s'élève trop perpendiculairement, si bien que l'Homme-Dieu descend avec trop de précipitation. Ce sont là au reste des critiques de détail. M. Chassérian possède un talent vrai, sévère et consciencieux; aucune de ses œuvres ne peut manquer d'être appréciée. Jésus au Jardin des Oliviers, malgré ses défauts, est un tableau hors ligue.
M. Badin a peint un Saint Germain, évêque d'Auxerre, où se remarquent de grandes qualités; la tête du saint prélat a beaucoup de noblesse, et les autres personnages du tableau sont bien peints. Ce tableau, dont les lignes sont calculées pour une autre perspective, gagnerait à être vu de plus près; il faut souhaiter que dans le nouvel arrangement qui a lieu vers le milieu de l'exposition, M. Badin soit mieux traité par l'administration du Musée.
Citons, au nombre des tableaux religieux les mieux réussis, l'Agonie du Christ au jardin des Oliviers, par M. Alexandre Cabanel, œuvre consciencieuse et habilement traitée;--Saint Sébastien secouru par les saintes femmes, tableau signé Michel Poussin. Quel nom terrible à porter pour un artiste! Déjà, l'année dernière, M. Michel Poussin a exposé un Samaritain qui promettait beaucoup pour l'avenir; son Saint Sébastien le place désormais parmi les peintres de style. M. Antoine Etex, notre grand sculpteur, a peint, lui aussi un Saint Sébastien dont la couleur est assez bonne, et dont le dessin est mâle et puissant. Nous reparlerons de M. Etex à l'article des statuaires. L'Apparition du Christ à saint Jacques le Mineur, par M. Eugène Goyet, est une œuvre faible et cependant consciencieuse, qui mérite d'être remarquée. Saint Martin de Tours obtenant par sa prière la résurrection d'un mort, de M. Guerman-Bonn, atteste de grands progrès dans le talent de ce peintre, que nous croyons appelé à un bel avenir. Quant à la Résurrection du Christ, par M. Eugène Devéra, nous ne pouvons la considérer comme une œuvre tout à fait sérieuse. Rien n'est plus gracieux ni plus agréable que l'Archange saint Michel, par M. Achille Devéra. Ce tableau est le pendant de la Translation de la sainte case, exposée l'année dernière.
Poursuivons notre route; occupons-nous encore des œuvres de style. Le Portrait de madame la princesse de Belgiojoso, par M. Henri Lehmann, est le point de mire des critiques les plus acerbes, comme des éloges les plus pompeux.
Tel visiteur proclame cette toile un chef-d'œuvre, tel autre rit de pitié en la regardant. Notre opinion est mixte, et nous dirons franchement ce que nous pensons du portrait de madame de Belgiojoso; la princesse, dont le corps est vu de profil, est vêtue d'une draperie. Les mains s'appuient comme il convient, sur les genoux; cependant on cherche le bras sous la draperie de madame de Belgiojoso. Il n'y a rien, il n'y a que des plis. Ce défaut ôte de la vie à ce portrait. Pour ce qui est de la ressemblance matérielle et morale,--qu'on me pardonne cette épithète,--elle est frappante; madame la princesse de Belgiojoso a ce regard à la fois perçant et mélancolique, cette expression tout à fait distinguée où se révèle son goût pour les travaux ascétiques. L'auteur de l'Essai sur la doctrine catholique est pâle et rêveuse, et sa frêle constitution fait contraste avec la vigueur de son imagination, avec ses convictions profondes. M. Lehmann aurait pu se montrer plus coloriste, sans doute, en reproduisant les traits de madame la princesse de Belgiojoso; il lui aurait été impossible de pousser plus loin le sentiment,--redisons-le, la ressemblance morale.
Personne ne s'arrête devant Bienfaisance, Vertu du Riche, et Résignation, vertu du Pauvre, par M. Adolphe, sans être, frappé des progrès de cet artiste. Une jeune femme passe; un malheureux vieillard est là, près d'elle, ayant un enfant sur ses genoux. L'enfant regarde la «Belle dame» avec une l'expression à demi douloureuse et à demi souriante. Elle a pitié de ceux qui souffrent, et va leur donner l'aumône. Cette composition est large, et surtout gracieuse, qualité qui se rencontre rarement dans un tableau. La couleur est bonne: le dessin est pur. Le Dernier Regret et les trois gracieux portraits exposés par M. Alophe attestent aussi ses progrès notables.
Vue de Menton (Monaco), par M. Léon Fleury.
Ce que nous avons dit de M. Alophe, nous l'appliquerons à M. Edouard Dubufe. Dès ses premiers ouvrages, nous osions prédire des succès à ce jeune peintre; la Prière du Matin nous donne raison. C'est une charmante scène de famille au quinzième siècle, où les costumes éclatants du moyen âge sont rendus avec une grande habileté, il y a quelque harmonie dans l'assemblage des couleurs les plus variées; seulement, toutes les fêtes se ressemblent un peu,--défaut capital, quand il s'agit d'un tableau de petite dimension,--Bethsabée, du même peintre, est une belle étude: M. Edouard Dubufe fera bien de continuer dans ce genre, il recevra la récompense due à ses efforts.
Tous les sujets sont bons en peinture lorsque l'exécution est bonne; aussi M. Saint-Jean, modeste peintre de fleurs, a-t-il obtenu une réputation immense, et qui s'accroît chaque année. Les tableaux de M. Saint-Jean sont des chefs-d'œuvre. Ses Fruits et Fleurs près d'un bas-relief ne démentent pas ses travaux passés; l'art y est poussé jusque dans ses dernières limites; le peintre fait preuve d'habileté: son dessin est irréprochable, sa couleur est aussi belle que nature; la composition, enfin,--car la composition a plus d'importance qu'on ne le croit généralement dans un tableau de fleurs,--est intelligente au dernier point. M. Saint-Jean procède comme il convient pour rester à la hauteur de la célébrité qu'il s'est acquise; il n'expose qu'un tableau par an, mais ce tableau ne manque jamais de faire sensation parmi les connaisseurs. M. Saint-Jean est devenu l'égal de nos anciens peintres de fleurs: nul plus que lui ne sait donner de l'intérêt à un genre si restreint en lui-même, nul ne sait mieux disposer un tableau, et relever encore le principal par les accessoires. Un mot cependant, une seule observation: que M. Saint-Jean se garde d'une certaine teinte jaune qui enlève du brillant à ses reflets: elle pourrait, par la suite, nuire à l'ensemble de ses tableaux.
Gaucher de Châtillon défendant l'entrée d'une rue du
faubourg de Minich (1230), par M. Karl Girardet.
Deux paysagistes nous semblent placés sur la même ligne, et posséder un talent égal pour copier la nature: ce sont MM. Léon Fleury et Jules Coignet. Le premier, dans sa Vue des bords de la Marne aux environs de Saint-Maur, et dans sa Vue de Menton (principauté de Monaco), que l'Illustration donne à ses lecteurs, a déployé de rares qualités. La Vue de Menton, principalement, est pleine d'intérêt et de charme. Le second, M. Jules Coignet, n'est pas resté au-dessous de sa réputation dans ses vues d'Italie et des Temples de Pæstum.
Versailles met l'esprit de nos peintres à la torture; il n'est pas un d'entre eux qui ne fasse «son tableau de bataille.» Celui-ci parvient à bien s'acquitter de la tâche qu'il a entreprise; celui-là, n'ayant pas réussi, s'excuse en alléguant son peu d'aptitude pour les compositions guerrières. Les peintres d'imagination ne manquent jamais de s'en tirer à leur honneur, et tel est M. Karl Girardet.
Sous le numéro 793, M. Karl Girardet a peint un beau fait d'armes du temps des croisades: Gaucher de Châtillon défend seul l'entrée d'une rue dans le faubourg de Minich.
«On le voyait, dit Michaud, tantôt fondre sur les infidèles, les disperser, les abattre; tantôt se retirer pour arracher les flèches dont il était hérissé; il retournait ensuite au combat. Le reste de l'arrière-garde était encore à quelque distance; personne ne paraissait; les Sarrasins, au contraire, arrivaient en foule.»
Le peintre a suivi scrupuleusement le récit de l'historien, et les quelques lignes que nous avons mises sous les yeux du lecteur suffisent pour expliquer le tableau de M. Karl Girardet, où l'on remarque beaucoup de mouvement, une brillante couleur, et une grande facilité d'ajustement et d'exécution.
La Porte latérale de la Mosquée de El-Moyed, au Caire, du même peintre, est une charmante étude d'après nature; M. Karl Girardet a peint aussi,--en collaboration avec son frère,--la Famille égyptienne priant sur le tombeau d'un parent, tableau auquel nous reprocherons de n'être pas assez triste, mais dont les accessoires surtout sont traités de main de maître.
M. Louis Canon a exposé le Retour du Routier, que nous reproduisons. Ce ravissant petit tableau est à la fois une scène de mœurs et un paysage. Peinture pleine d'esprit et de naturel, peinture sans prétention, et par cela même fort agréable. M. Louis Canon a devant lui un bel avenir, et le paysage-genre n'a pas de plus intelligent interprète.
M. Sebron, dans sa Vue du château de Neuilly, s'est efforcé de rendre, avec le plus d'exactitude possible, un effet de clair de lune; il a triomphé de la difficulté. La Vue intérieure de la Chapelle Saint-Georges, à Windsor, est une page importante. Cet intérieur est le meilleur du Salon de cette année.
Le Retour du Routier, par M. Louis Canon.
M. Jules Jacob nous a fait un Conte charmant; sa Satisfaction suffit à la nôtre. Des fruits bien peints complètent dignement son exposition.--M. Victor Robert, dont la Conversion de saint Paul prouve les études sérieuses, se révèle plus encore peintre habile dans une toile historique; Le Velay ravagé par guerre, la famine et la peste en l'an 1586.--M. Charles Malankiewicz a fait preuve de talent dans son Départ de Wilna, lors de la guerre de 1812.--M. Eugène Ginain a deux tableaux qui méritent d'être vus: Marche sur Médéah, et des Cavaliers arabes acceptant du lait dans le désert.
C'est ici le lieu de recommander aux amateurs qui, en visitant le Salon, aiment à y rencontrer quelques tableaux propres à émouvoir leur gaieté et à reposer leur esprit, d'entrer dans la galerie de bois; ils s'arrêteront un instant devant la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ils contempleront l'œuvre délicieuse de M. Lépaulle; et puis, à gauche, beaucoup plus loin, ils riront devant Un bal donné à l'Hôtel-de-Ville sous l'Empire. Ce tableau n'est pas signé, je crois; mais tout le monde vote à l'auteur anonyme des remerciements, et nous surtout, pauvres critiques exténués de fatigues, car le bal en question nous repose en moins de quelques minutes, nous le bénissons; grâce à lui nous redevenons frais et dispos en quittant les galeries du Louvre.