L'ÎLE.
Pendant des siècles les flots de la mer, sans redouter l'avenir, coulaient en maîtres sur cet espace qui leur sera enlevé; ils s'y reposaient dans leur calme, ou ils s'y soulevaient et éclataient en tempêtes; et, dans leur insouciante domination, ils ne croyaient pas que la terre vint un jour diviser leurs forces et interrompre la continuité de l'empire.
Mais il vint un temps où la sonde, en plongeant dans ces espaces, y sentit un fond inaccoutumé. La terre s'était soulevée dans l'abîme, et les coraux, ces pierres vivantes, étendant leurs bras immenses comme des serpents de marbre, s'entrelaçaient autour de cette montagne naissante, l'augmentaient de leurs replis et grandissaient avec elle.
C'est maintenant un écueil sous-marin, c'est un rocher qui est terrible dans son adolescence. Si la turbulence des vents a déchiré cette mer et y a creusé des vallons, il apparaît pour la première fois à la lumière et il respire pour la première fois l'air; frais dans le calme, c'est un écueil caché à qui il faut des naufrages pour se faire connaître.
Voici que le rocher a grandi; déjà sa jeune tête s'élève à la hauteur des flots qui le couronnent de leur écume jalouse; mais lui, sans s'occuper de cette rage impuissante, grandit toujours, les coraux l'étreignent dans leurs anneaux toujours croissants; ils s'y mêlent, s'y étendent, et déjà ce n'est plus le récif des mers, c'est une île apparaissante, mais stérile et sans vie.
Mais la vie n'est pas lente à apporter son esprit qui anime; la vie est partout et dans tout; la vie, c'est l'air; elle presse tout de son humide fécondité, car la nature a autant horreur de la mort que du vide. Déjà le rocher stérile s'anime dans l'air qui le baigne et s'insinue dans tous ses pores; ils s'entr'ouvrent aux rayons du soleil, et cet astre les divise et les prépare.
Voici que la mer rejette de son sein les corps de ses enfants; leurs débris se mêlent aux plantes qu'elle arrache à ses profondeurs, et ces cadavres se mêlent et se dissolvent sur le rocher. Déjà il n'est plus stérile, car les vents ont aussi apporté leurs tributs sur leurs ailes: une poussière féconde a volé des terres lointaines et tombe: dans ces débris producteurs.
Les mousses naissent d'abord avec les lichens qui s'attachent à la terre nouvelle, la serrent et la défendent contre les sifflements des vents. Enfin naît la première fleur: la voilà! la voilà! Sa tige s'élance, son bouton s'ouvre; elle naît la première sur ce sol nouveau; l'or du soleil se recueille dans son calice jaune; et elle, devenue mère, tressaillit de joie parce qu'elle n'est plus stérile et que ses flancs ont enfanté.
Et puis elles naissent innombrables, les fleurs, depuis celle qui croît et meurt oubliée dans l'herbe, jusqu'à ces fleurs orgueilleuses qui relèvent une tête ornée d'un diadème aux mille couleurs; les arbres naissent aussi, grandissent, et, immenses, étendent leurs cents bras vers les cieux, et le soleil n'est déjà plus le maître sans partage d'une terre où ses rayons sont arrêtés.
L'Ile grandit avec sa végétation et ses arbres; des myriades d'insectes volent sur elle, et, comme des étincelles d'or et des émeraudes animées, elles jaillissent de tous côtes. On ne sait d'où elles viennent, mais on les entend bruire sous l'herbe, bourdonner dans l'air et frémir dans le feuillage, tandis que le serpent, dont la naissance et le destin sont un mystère, glisse sans bruit, et que la tortue de mer vient reposer son rocher mobile.
Cependant, dans cette corbeille fleurie, qui exhale ses parfums et semble flotter sur l'onde, on n'entend encore que le sifflement du vent qui frissonne dans les feuilles, et de vagues qui se brisent à l'entour et enferment l'île d'une frange d'argent. Les arbres et les fleurs grandissent silencieusement, et le grand bruit de la vie n'a point encore résonné dans cette oasis nouvelle qui se berce dans le désert de l'Océan.
Mais, si des contrées éloignées, des oiseaux se sont envolés dans leurs joyeux ébats ou dans leur crainte et se sont égarés à travers l'immensité des airs, ils cherchent avec inquiétude la terre qu'ils ont quittée et qu'ils ne voient plus; ils volent, ils volent jusqu'à ce que leur apparaisse l'île nouvelle; les oiseaux, fatigués, viennent y reposer leurs ailes; ils chantent leur repos. A ce premier chant de la vie, l'île tressaille de joie.
Bien des âges se sont écoulés depuis l'instant où la mer sentit dans ses profondeurs un rocher grandir et monter, jusqu'à ce mur où, sur une île verdoyante et parfumée, les oiseaux d'une autre terre sont venus s'abattre; elle est prête maintenant cette terre virginale et parce comme une jeune fille qui palpite de vie et d'amour: des fleurs la couronnent, des brises embaumées se jouent autour d'elle comme si des soupirs s'exhalaient de sa poitrine. On dirait qu'elle attend un époux ou un maître.
Le maître, le voilà! C'est l'homme. Il vient sur ces grandes machines qui déploient dans les airs leurs ailes blanches et gonflées. A la vue de cette terre inconnue, il s'étonne, il consulte les cartes où il a dessiné le monde, il n'y rencontre pas d'île. Une croix funèbre y indiquait un écueil, mais l'écueil a disparu, et une terre verdoyante se déploie à l'horizon; la proue s'y dirige, et la machine ailée y vomit des hommes.
L'île insensée se réjouit, car elle désirait l'homme, et elle s'enorgueillit sous le retentissement de ses pas; elle soupirait après cette conquête. Esclave heureuse, elle tremble d'amour sous ses maîtres; l'insensée! elle attendait avec impatience que l'homme vint se poser sur ses rives fleuries avec la civilisation: elle ignorait ce que c'est que l'homme, ce qu'est la civilisation.
L'homme! il descend dédaigneux sur cette terre et il dit: Elle est a moi. Il y marche avec ses fureurs, son égoïsme, ses passions, son avarice, avec sa haine pour ses frères; il traîne avec lui comme une atmosphère empoisonnée. Les fleurs sont foulées et meurent sous ses pas; peut-être quelque vengeance irritée sur les flots s'assouvit-elle tout d'ahord dans le sang d'un camarade, ou, à défaut de l'homme, la destruction foudroyante part de ses mains; le coup retentit, et l'oiseau tombe et meurt à ses pieds.
La civilisation! A peine a-t-elle posé le pied sur le sol, qu'il se dessèche; la virginité de l'île se flétrit; la civilisation, pareille à un reptile, serpente sur cette terre neuve, et y laisse comme une trace désolante, des routes sèches où la vie ne peut plus reparaître; elle creuse les profondeurs pour y chercher l'or; ses cognées se lèvent, et les forêts, sacrées jusque-là, gémissent et tombent, et l'île malheureuse, dépeuplée de ses enfants, le sein déchiré et flétri, pleure et maudit l'homme qui lui commande et la civilisation qui la torture.