Pajol.--Briqueville.

Il y a huit jours nous n'avons pu qu'enregistrer la mort toute récente de Briqueville et de Pajol. Mais, en annonçant la double perte que le pays venait de faire, nous avons dit que nous rendrions, nous aussi, hommage aux deux vieux soldats dont les cercueils réunissaient dans ce même moment, et leurs compagnons d'armes, restes glorieux et mutilés d'un temps héroïque, et une génération nouvelle prouvant par son aspect qu'elle saurait se montrer digne de ses pères, si la France avait à faire appel à son courage. C'est à titre d'hommage, en effet, que nous venons parler de ces illustres morts, citer leurs noms, avec la liste de leurs actions, suffisent à leur éloge.

Pajol était né le 3 février 1772, à Besançon. Sa famille appartenait à la robe et s'y était distinguée; lui-même faisait son droit quand éclata la révolution de 89. Sa vocation fut plus forte que la direction paternelle: il entra au service comme volontaire à dix-huit ans, et fut nommé sous-lieutenant dans le régiment de Saintonge en 1791. Un an après, le 30 septembre 1792, il entre le premier dans Spire, où il est grièvement blessé à la main gauche. Il marche néanmoins sur Worms, par ordre de Custine; part d'Ebersheim dans la nuit du 13 octobre, avec cent fantassins, longe les montagnes, s'empare de Neustadt, de Turkeim et d'Alsey, et arrive devant Mayence avant la cavalerie. Cette place capitule le 21; il continue sa marche sur Francfort, où il entre encore le premier. Détaché ensuite avec le corps du général Mouchard sur Limburg, il contribua avec sa petite troupe au succès que le général remporta sur les Prussiens 8 novembre 1792. Le 6 janvier suivant, à la bataille d'Hochheim, Pajol se comporta d'une manière si brillante que Custine l'attacha à son état-major. Le 8 avril, dans une sortie de nuit, il s'empare, quoique blessé d'un biscaïen, de la redoute de Biebrich. En 1794, nommé aide de camp de Kléber, sous lequel il va se perfectionner dans l'art militaire, il se distingue à la bataille de Marchienne (18 juin), à celle de Fleurus, au combat du Mont-Patisel, à la prise de la Montagne de Fer, à la bataille d'Esneux, à celle de la Roer. Dans toutes ces affaires, et particulièrement au siège de Maaestricht, confié à Kléber, le capitaine Pajol donna tant de preuves de valeur, qu'il reçut une de ces missions peu prodiguées à cette époque, celle d'aller présenter à la Convention nationale un fourgon de drapeaux ennemis. Kléber se l'attacha comme aide de camp.

Il nous faudrait citer toutes les affaires où les armées de Kléber, d'Hoche, de Jourdan, se trouvaient l'une après l'autre engagées, si nous voulions suivre Pajol, qui en fit successivement partie, dans toutes ses actions d'éclat. Au passage de Lahn, frappé d'une balle au ventre, il poursuivit sa route jusqu'à ce que son cheval tombe mort: alors seulement force lui fut de se faire panser. A Altenkirken, 'chargeant avec le colonel Richepanse l'arrière-garde ennemie, il prend vingt pièces de canon et fait quatre mille prisonniers. Richepanse passe général et Pajol major. Devant Francfort, puis à Ostrach, ses chevaux sont tués sous lui. A Liettingen, il se précipite le premier dans les rangs de la cavalerie ennemie, est haché de coups de sabre, et, sur le point d'être pris, saute sur un cheval démonté et rejoint le sixième de hussards.

Ce régiment est envoyé en Suisse rejoindre l'armée de Masséna. A Wintherthourn, il venait encore de culbuter des escadrons ennemis par une charge exécutée avec un entraînement que l'illustre général en chef admira, lorsque le cheval de Pajol est tué, et qu'il se trouve seul et entouré d'ennemis. Son régiment revient sur ses pas, le délivre. Pajol monte un cheval de prise, reprend le commandement, et retourne avec ses braves hussards faire un carnage nouveau et un grand nombre de prisonniers. Masséna le nomma colonel.

On le voit ensuite passer et se distinguer à l'armée d'Italie, puis à l'armée du Rhin; mériter un sabre d'honneur à la bataille de Neubourg, être appelé pour l'expédition d'Angleterre, et partir bientôt pour la campagne d'Autriche.

A Ulm, à Léoben, à Austerlitz, il se couvrit de gloire: Napoléon, après cette dernière bataille, le nomma général de brigade, il fit les campagnes de Prusse et de Pologne, son nom se rattache à toutes les grandes remontres: Friedland, Peissing, Ratisbonne, où il fit deux mille prisonniers: Kekmuhl, où il eut deux chevaux tués; Vienne, Lobau, Essling, Nesselbach, Wagram.

Le 7 août 1812, l'Empereur le fit lieutenant général pour avoir, à Kalouè, se détachant avec cent hommes seulement, braves comme lui, fait vingt-trois lieues en huit heures de nuit, pour aller, à cette distance de l'armée, enclouer tout un pâté d'artillerie ennemie, en faire sauter les caissons, et ramener douze cents chevaux et quatre cents prisonniers.

Dans la campagne comme dans la retraite de Russie, il est partout. Le 9 septembre à Mojaïsk il a le bras droit cassé par une balle, et son cheval est tué. Il n'en poursuit pas moins l'ennemi jusqu'à Moskou, où il entre des premiers.

Les services qu'il rendit à cette époque, bien glorieuse encore mais fatale, de notre histoire militaire, sont sans nombre. Napoléon ne craignit pas de dire devant tout son état-major «qu'il n'avait plus de général de cavalerie que Pajol; que celui-là savait non-seulement se bien battre, mais ne pas dormir, se bien garder, et n'être jamais surpris.» En avant de Leipsick, il conduisait trois divisions à la charge.

Son cheval reçut dans le poitrail un obus qui, en éclatant, fit sauter le général à plus de vingt pieds en l'air, lui cassa le bras et lui fractura plusieurs côtes. Laissé d'abord pour mort sur un champ de bataille où s'entre-choquaient. 20,000 chevaux, il y serait demeuré sans l'intrépidité et le dévouement d'un de ses aides de camp et de quelques officiers qui vinrent l'enlever et le faire porter à l'ambulance, où il commença à donner quelque signe de vie. «Si Pajol en revient, dit l'empereur, il ne doit plus mourir.» Il en revint cependant, et le bras encore en écharpe, il prit, à deux mois de là, le commandement en chef de l'armée d'observation de la Seine, de l'Yonne et de l'Oing, bientôt après, à Montereau, il fit des prodiges de valeur dans cette affaire si admirablement conçue, mais dont le retard du duc de Bellune fit avorter les résultats, qui devaient être immenses. L'Empereur le nomma grand-croix de la Légion-d'Honneur, en disant: «Si tous mes généraux m'avaient servi comme Pajol, l'ennemi ne serait pas en France. «A la fin de cette journée il eut encore son cheval tué; sa chute rouvrit ses blessures, et la nouvelle de l'abdication de Napoléon le trouva sur son lit de douleur.

Dans les cent-jours il fut nommé pair de France, se surpassa en audace et en bravoure à Charleroi, à Fleurus, protégea la retraite de Waterloo et revint sous Paris protester si énergiquement contre toute idée de capitulation, que le prince d'Eckmuhl lança contre lui un ordre d'arrestation. Pajol se retira au delà de la Loire, et, le 7 août 1815, fut, sur sa demande, mis à la retraite.

Ce soldat héroïque qui était habitué à presque toujours commander les avant-gardes, qui avait déjoué toutes les surprises de l'ennemi et qui passait, après l'illustre maréchal dont il avait épousé la fille, le maréchal Oudinot, pour l'officier général qui avait reçu le plus de blessures; ce soldat héroïque ne fut pas, sous la restauration, un citoyen moins dévoué à la liberté, moins courageux pour sa défense. Membre de l'Association des Amis de la liberté de la presse, dont faisaient partie MM. de Broglie, Garrot, Gévaudan, il vint, lui aussi, rendre compte à la justice d'avoir pensé qu'il fallait assurer des libertés au pays auquel on ne pouvait plus donner la gloire.

Quand le peuple se leva en juillet, Pajol fut des premiers à montrer son uniforme. Il était à la tête et prit le commandement de cet immense flot de combattants qui se répandit de Paris à Rambouillet, pour déterminer le départ de Charles X, et attaquer au besoin les troupes qui l'avaient suivi. Il fut immédiatement après appelé au commandement de la première division militaire, et pendant treize années se montra pour le gouvernement nouveau dévoué comme il savait l'être, sans réserve, mais sans flatterie, parce qu'il avait été à cette noble école où, en étant le plus brave, un militaire était sûr d'être le meilleur courtisan. En octobre 1842, son commandement, lui lut inopinément retiré. Le coup qui le frappait lui semblait injuste; il refusa toute compensation, et, bien pauvre, rentra dans cette retraite qu'il avait déjà, sous la branche aînée, noblement subie pendant quinze ans. Un cruel accident est venu l'y frapper, et Pajol, qui avait survécu à tant de blessures, a succombé cette fois, en s'écriant avec, amertume: «Encore si c'était un boulet qui m'eût brisé les os, j'aurais été favorisé jusqu'à la fin de ma vie. Elle se serait éteinte au service de la France.»

Si ferme, si indomptable dans les luttes militaires, Pajol, dans les relations de la vie, était d'une douceur, d'une facilité que dans une âme moins aimante on appellerait de la faiblesse. Il ne laisse que son nom et des traditions de gloire à ses deux fils, qu'il adorait. La douleur publique dont ils ont été témoins aura rendu la leur moins amère. Ils ont entendu un ancien ministre de la guerre exprimer sur la tombe de leur père le regret que la dignité de maréchal ne lui eût point été accordée. C'était à la fois dans la bouche du brave et loyal général Cubières comme un reproche et comme un repentir. L'injustice ne s'étendra pas jusqu'à eux, et l'on ne refusera pas à ces deux officiers les occasions de prouver qu'ils sont dignes d'être les fils de Pajol, les petits-fils d'Oudinot.

Trois jours auparavant, les devoirs funèbres avaient été rendus par les mêmes représentants de l'ancienne armée et par la chambre des députés presque tout entière, à un homme dont la carrière militaire, commencée beaucoup plus tard, a jeté un éclat brillant, quoique rapide, et fut, à quelque distance de là, suivie d'une carrière parlementaire aussi pure que la première. Briqueville était né à Rennes, le 23 janvier 1785, d'une famille noble, originaire de cette partie de la Normandie qui confine à la Bretagne. C'était une de ces natures brillantes, vives, spirituelles, franches, chevaleresques, que l'amour de la gloire électrise, mais jamais sans leur faire perdre de vue le sentiment de la justice et le souvenir de leurs autres devoirs. Le plus grand de nos capitaines modernes, après Napoléon, Masséna, que nous venons de voir tout à l'heure distinguer et avancer Pajol, distingua aussi plus tard et s'attacha Briqueville comme aide de camp. Le jeune officier fit avec son général les campagnes d'Espagne et de Portugal. A l'ouverture de l'expédition de Russie, il fut attaché à la maison militaire de l'Empereur. Officier d'ordonnance de Napoléon à la bataille de la Moskowa, il ne quitta pas le champ de bataille pendant cette longue et sanglante journée, et ce fut lui qui conduisit à la redoute du Mont-Sacré, avec le prince Eugène, la colonne de voltigeurs qui s'empara de cette redoutable position. Le bulletin de la bataille ayant attribué ce fait d'armes aux cuirassiers commandés par le général Caulincourt, Briqueville protesta contre cette assertion du Bulletin devant Napoléon lui-même, et sans craindre de l'irriter.--Dans la retraite il fit partie du corps du maréchal Ney, fut grièvement blessé, puis présenté à l'Empereur par le prince de la Moskowa comme l'un des officiers qui lui avaient été le plus utiles. De nouveaux et éclatants services rendus par lui à Dresde lui acquirent définitivement les bonnes grâces de l'Empereur. Il reçut le commandement d'un escadron des lanciers rouges de la garde, et comporta vaillamment à la défense d'Anvers, sous les ordres du général Carnot. Après l'abdication de Napoléon, en 1814, chargé à Calais du soin d'escorter Louis XVIII à Paris, comblé des caresses du roi, s'étant attiré la faveur de madame, la duchesse d'Angoulême, il remplit sa mission jusqu'au château de Saint-Ouen. Là, retrouvant le reste de son régiment rangé en bataille devant les avenues du château, il s'avança vers le général Colbert, colonel de ce régiment, et lui dit: «Général, j'ai reçu l'ordre d'escorter jusqu'ici S. M. le roi Louis XVIII. Je crois avoir rempli ma mission fidèlement et honorablement. Mon devoir accompli, mes affections et ma conscience me prescrivent de me retirer. Recevez ma démission.»

En 1815, nommé colonel de dragons, il vit son régiment mis à l'ordre de l'armée à Ligny. Il eut la douleur de ne pouvoir faire entendre ses conseils au maréchal dans le corps d'armée duquel il était placé, et qu'il poussa vainement, comme le firent tant d'autres, à marcher sur le canon de Waterloo. S'étant repliés sur Paris, où une partie de l'armée ennemie les suivit imprudemment, et, plus témérairement encore, traversa la Seine, Briqueville fut chargé par le brave Exelmans d'enfoncer avec son régiment, entre Sèvres et Versailles, une colonne de cavalerie prussienne qui s'y était avancée. Il s'engagea de sa personne au plus fort de la mêlée, fit éprouver une perte considérable à l'ennemi, mais demeura sur le champ de bataille, criblé de blessures, le poignet à demi abattu et la tête horriblement entr'ouverte par trois coups de sabre qui firent longtemps désespérer de sa vie. La conduite d'Exelmans et de Briqueville, si elle eût trouvé des imitateurs, eût changé bien probablement la face des événements; mais l'heure des trahisons avait sonné de nouveau, et ceux qui devaient défendre la France ne songeaient plus qu'à capituler en son nom et à leur profit.

Briqueville, dont les blessures avaient épuisé le corps, mais avaient laissé entiers le cœur et l'énergie, fut envoyé en 1827, par le département de la Manche, à la chambre des députés. On se rend compte du bonheur avec lequel il dut saluée la révolution de juillet et le retour du drapeau qui l'avait conduit à la victoire. Il se trouva bientôt rangé de nouveau dans l'opposition, mais s'il avait particulièrement la sympathie et l'affection personnelles des hommes de cette opinion, il était entouré de l'estime et du respect de chacun de ses collègues, à quelque fraction de la chambre qu'ils appartinssent. C'est avec vénération qu'on l'a vu, il y a six semaines, malade, mourant, se traîner à la tribune pour y appuyer la proposition qu'il avait faite de réunir aux cendres de Napoléon celles de l'ami fidèle de l'empereur, de son héroïque compagnon d'exil, de Bertrand. Epuisé par son émotion et par cet effort, Briqueville, au sortir de cette séance, s'alita pour ne plus se relever. Il est mort préoccupé uniquement de ce qui avait été la foi, le culte de sa vie entière, et les derniers mots prononcés par lui dans ses rêves d'agonie ont été ceux de l'ancienne devise: Gloire et Patrie!

Nous aurions voulu pouvoir reproduire sur la même page les traits de ces deux hommes auxquels viennent d'être rendus, au milieu du deuil public, les derniers devoirs. Mais le portrait de Briqueville n'existe qu'aux lieux éloignés où sa famille va faire transporter ses restes. Nous n'avons pu retarder l'expression de nos regrets, et le buste de Pajol, œuvre remarquable du ciseau d'Etex, est seul offert par nous aujourd'hui à une douloureuse sympathie.