Courrier de Paris

Longchamp s'est passé sans éclat et sans bruit; on ne parle ni de modes nouvelles, ni d'attelages merveilleux, ni de rivalités audacieuses, ni de luttes à outrance entre le luxe, la vanité et la coquetterie; décidément le jour de Longchamp est un jour comme un autre pour les Champs-Elysées, avec un peu plus de foule, un peu plus de poussière et un peu plus de fiacres que de coutume; sans doute il y a encore d'honnêtes curieux qui se parent dès le matin, et descendent de leur faubourg, femme et enfants sous le bras, pour aller et venir de la place Louis XV à la barrière de l'Étoile jusqu'à extinction de chaleur naturelle; sans doute les étrangers et les provinciaux, s'il y a encore des provinciaux, sortent en toute hâte de leur hôtel garni et vont chercher Longchamp, sur le bruit de son ancienne réputation et de ses splendeurs passées; sans doute quelques commis marchands font des essais d'habits neufs, et quelques grisettes de mauvais goût s'enrubannent et s'étalent; mais Longchamp n'en a pas moins perdu son goût pour les tentatives singulières et les excentricités; il ne crée plus rien, il n'invente plus rien, il n'ose rien. Le Longchamp d'aujourd'hui se promène avec sa robe et son habit du mois dernier; il trotte sur ses chevaux ordinaires et roule dans son équipage de l'an passé; ne lui demandez ni une forme de chapeau inusitée, ni une coupe d'habit inconnue, ni la révélation d'une cravate, ni la découverte d'une étoffe superlative: il viendrait plutôt en robe de chambre et en pantoufles; Longchamp n'a plus d'imagination ni audace; il vit ses trois jours par un reste d'habitude et fait son temps; mais pendant ses trois journées, autrefois si fécondes en médisances, en petits scandales, en rencontres singulières, Longchamp ne fournit pas au chroniqueur d'aujourd'hui la plus mince épigramme, l'originalité la plus simple, le scandale le plus innocent.--Pendant le Longchamp de 1844, on a vu une des plus jolies danseuses de l'Opéra se promener, modestement dans une citadine, au cheval étique et à l'automédon râpé. Du temps du vieux Longchamp, la belle eût fait voler la poussière, sous le pied rapide de ses quatre alezans, laquais devant, laquais derrière, attirant tous les regards et éclipsant les plus élégantes, les plus titrées et les plus belles. Le Longchamp actuel est beaucoup plus honnête, plus retenu, plus modeste; mais n'est-il pas un peu ennuyeux?

--Les églises ont été visitées, pendant la semaine sainte, par une foule empressée et fidèle; est-ce conviction? est-ce curiosité? L'une et l'autre sans doute; il y a des âmes pieuses, Dieu merci, qui obéissent sincèrement au devoir du chrétien dans ces jours de recueillement et de prières; il y a aussi les âmes douteuses et les âmes légères qui se laissent aller au courant et vont où va le flot qui passe; les uns regardent d'un air préoccupé et distrait les images suspendues aux voûtes des temples et se promènent çà et là sur les dalles de marbre comme des ombres incertaines; les autres écoutent attentivement la voix du prêtre et du prédicateur, dans une attitude méditative et recueillie; je doute cependant que les plus indifférents et les plus sceptiques puissent se défendre d'une émotion intérieure et secrète en pénétrant sous les voûtes sonores des églises, par les jours éclatants qui illuminent Paris depuis plus d'une semaine; l'or et le marbre étincellent, l'encens fume, la prière retentit, l'orgue l'accompagne pieusement; le soleil, flamme divine, brille à travers les vitraux et inonde le temple de lumière; les petits enfants, les vieillards et les femmes passent tenant à la main le rameau de buis bénit; c'est un spectacle à la fois magnifique et pénétrant qui élève le cœur et lui montre un refuge, surtout si, en descendant les marches du temple, vous rencontrez un cercueil couronné de fleurs d'oranger et recouvert d'un linceul virginal, pareil à celui que je heurtai l'autre jour en sortant de Notre-Dame; c'était la jeune fille, l'unique trésor d'un illustre magistrat qui venait, pâle et immobile, s'offrir aux prières des morts; les visages étaient consternés, les pleurs roulaient en abondance: «Tant de jeunesse et de beauté! disait-on de toutes parts... âme innocente et pure, âme délivrée, retourne dans le sein de Dieu!»

--Pâques oblige les théâtres à faire leur clôture; mais cet usage pieux a subi, comme tant d'autres, des changements considérables, et s'est modifié avec l'esprit du temps; autrefois, sous la vieille monarchie, les théâtres chômaient pendant la quinzaine de Pâques tout entière; la restauration imita l'ancien régime le plus qu'elle put, et ne demanda cependant aux spectacles mondains que huit jours d'abstinence; la révolution de Juillet est d'une philosophie moins scrupuleuse. Les trois théâtres royaux sont seuls obligés à une clôture de trois jours; les autres théâtres, qu'on appelle les petits théâtres, ont pleine licence jusqu'au vendredi saint inclusivement; et même dans les premières ardeurs publiques de Juillet 1830, le vendredi saint ne fut pas excepté. Le vaudeville fredonnait et la danse gambadait ce jour là comme d'habitude. Cette année, la pénitence a été observée par tous les spectacles indistinctement; voudrait-on revenir peu à peu à la huitaine religieuse et monarchique?

Dans l'ancien régime, la rentrée du Théâtre-Français se célébrait avec solennité; un des acteurs en crédit adressait officiellement une allocution au parterre, avec tous les respects en usage; il y était question du passé et surtout de l'avenir. Si le passé avait péché, l'avenir promettait monts et merveilles. Lekain, Larive, Saint-Prix, Talma, ont pratiqué les derniers cette allocution des vacances de Pâques. Aujourd'hui, les choses s'arrangent plus bourgeoisement et avec moins de cérémonie, la Comédie-Française ne harangue plus le parterre; et la meilleure raison qu'on puisse donner, après celle des usages abolis, c'est qu'il n'y a véritablement plus de parterre; j'appelle parterre, en effet, cette réunion de juges éclairés et assidus qui siégeait non-seulement au parterre proprement dit, mais à l'orchestre, mais dans les loges: tribunal qui avait l'œil incessamment ouvert sur les acteurs, et ne leur passait pas la plus légère peccadille; cour suprême et savante, qui s'était familiarisée, par une longue étude et une longue pratique, avec tous les secrets de l'art et de la poésie théâtrale; docteurs ès lettres dramatiques, qui possédaient la science de Racine, de Corneille, de Beaumarchais, de Regnard, de Lesage et de Molière, comme un bon conseiller de cour royale ou de cassation tient sa jurisprudence sur le bout du doigt. Or, à l'heure qu'il est, il n'y a plus de parterre, c'est-à-dire il n'y a plus de juges; ce sont pour ainsi dire des passants qui viennent au théâtre comme dans une hôtellerie, pour y loger la nuit, et en sortent le lendemain matin sans seulement se rappeler ce qu'ils y ont vu, pas même l'enseigne de l'hôtel, pas même le nom de l'hôtelier.--Toute habitude, toute intimité est abolie entre les acteurs et le public; le parterre de la veille n'est plus le parterre du lendemain; l'un n'impose plus à l'autre, et celui-ci n'a plus le respect de celui-là; aussi tout va à la diable; les acteurs, faute de surveillants rigides, s'abandonnent à toutes les mauvaises habitudes des écoliers émancipés; le public, à son tour, ne se donne plus la peine de comprendre quelque chose aux œuvres qu'il considère, non plus comme un objet d'étude et de plaisir élevé, mais comme une façon de passer, tant bien que mal, une heure ou deux. Puisque le public et les comédiens s'en vont, dégénèrent de compagnie, et ne se connaissent plus, que voulez-vous, bon Dieu, que ces gens-là aient à se dire à Pâques, et sur quoi reposerait la harangue? Ils se taisent donc à Pâques comme à la Trinité.

Accident arrivé du Ballon de M. Kirsch, dans le pré de Montréal.

--Les journaux racontent la mésaventure d'un aéronaute appelé Kirsch; cet honnête monsieur avait placardé dans tout Paris des affiches monstres, selon l'usage antique et solennel; c'était, pour lundi dernier que la merveilleuse ascension était annoncée; le lieu était bien choisi. M. Kirsch avait planté sa tente au parc de Monceaux; le ciel par sa splendeur éclatante semblait vouloir se faire le compère de M. Kirsch et le tenter par l'appât d'un voyage dans l'air calme et transparent, mollement coloré de soleil et d'azur. Quant aux curieux, ils étaient en nombre: papas, mamans, petites filles, petits bons hommes, cuisinières, tambours-majors, commis de toute espèce, grisettes, gardes nationaux, sergents de ville et bonnes d'enfants, il y avait des places à dix sous, à vingt et à quarante; prenez vos billets!

La foule avide et, empressée attend, la bouche béante et les yeux ouverts à deux battants, que l'intrépide M. Kirsch escalade les cieux et détrône Jupiter, ou tout au moins aille donner une poignée de main à Junon; mais M. Kirsch n'ira pas si loin. Le ballon en effet s'élève à quelques pieds de terre, rencontre un arbre, se heurte contre ses branches, s'y accroche, se déchire, s'entr'ouvre et crève; M. Kirsch ne soupera pas ce soir dans l'Olympe! La clameur qui s'élève aussitôt n'est pas difficile à deviner. La foule est inhumaine, elle ne pardonne pas la défaite, surtout quand elle y entre pour 50 centimes; on crie donc de toutes parts haro sur M. Kirsch! et dans un temps un peu plus cannibale, on eût vraisemblablement mis l'aéronaute en pièces. Casser les chaises, disperser en lambeaux les débris du ballon infortuné, en faire un auto-da-fé et danser autour de la flamme une ronde diabolique, tels sont les passe-temps des temps civilisés; M. Kirsch n'y a pas laissé sa peau, mais sa recette, que le public a réclamée et reprise sans pitié. Or, le public a fait tout juste ce que honnêtement et chrétiennement il ne devait pas faire. Dans quelle occasion a-t-on surtout besoin du garder la recette, si ce n'est quand on vient de crever son ballon? je vous le demande à vous tous, amoureux, rois, ministres, philosophes, poètes, coureurs de fortune et de renommée, qui lancez en l'air des ballons de toute espèce, ballons de gloire, ballons de génie, ballons de savoir, ballons de bonheur, ballons d'amour, combien s'arrêtent, comme le ballon de M. Kirsch, au premier buisson de chemin et jettent au vent vos rêves évanouis!... Et la foule arrive, qui vous rit au nez au lieu de vous consoler, et fouille dans vos poches pour y chercher et y voler votre dernier espoir: «Honni soit le maladroit aéronaute!» Vae victis, mon pauvre M. Kirsch; c'est la morale de ce bas monde.

--Pendant que M. Kirsch crevait comme une outre, mademoiselle Plessis hasardait son ballon dans le Misanthrope. Il va sans dire que mademoiselle Plessis s'attaque à Célimène. Que faire, en effet, de cette beauté, de ces vingt ans, de ces yeux miroitants, de ce sourire, de toute cette jeunesse, si on ne l'emploie pas à troubler les cœurs et à faire pirouetter les petits marquis? Mademoiselle Plessis a donc fait la coquette; mademoiselle Plessis possède, il est vrai, une bonne partie des armes nécessaires à Célimène, les yeux, le sourire, la beauté et les vingt ans que nous avons dit; mais elle n'a pas l'arsenal tout entier, ou plutôt il lui manque encore cette fine habileté, cette souplesse perfide et cette grâce traîtresse de la Célimène de Molière; mademoiselle Plessis, en un mot, n'est pas suffisamment scélérate, et a un fond de bonne fille dont Célimène ne s'accommode guère. Mais les Célimène se forment si vite! Il ne s'agit que de commencer, et vous verrez que, le premier pas fait, mademoiselle Plessis ira loin. Son ballon, toutefois, n'a pas échoué à la recherche de Célimène, comme celui de là-haut; il a vogué, au contraire, assez gracieusement, à une élévation moyenne; en attendant qu'il aille aux nues, mademoiselle Plessis est bien capable de l'y pousser et de l'y suivre.

La mésaventure de Caligula n'a pas découragé M. Alexandre Dumas. L'infatigable fabricant est aux prises, à l'heure où je vous parle, avec une tragédie en cinq actes. On ne dit pas encore le titre; mais l'œuvre sera terminée avant un mois, et représentée probablement après les vacances.

M. Alexandre Dumas a bien des chutes à faire oublier. On affirme qu'il est lui-même frappé de ses récentes disgrâces, et sent la nécessité de faire pénitence et de se racheter. Nous le souhaitons de bon cœur; rien n'est plus affligeant que le spectacle d'un talent en ruines. Que M. Alexandre Dumas relève et rebâtisse l'édifice de sa réputation lézardée, nous ne demandons pas mieux, et au besoin nous apporterons la pierre et le ciment.

--Carlotta Grisi est revenue de Londres triomphante et couronnée de guinées et de bank-notes.--M. Vatel vient d'envoyer à Lablache une tabatière de 3,000 fr., comme témoignage de reconnaissance pour les bons et loyaux services de l'illustre artiste; un empereur n'aurait pas mieux fait: M. Vatel n'est cependant que le directeur du théâtre italien; ce don magnifique annonce que la direction du théâtre italien a du bon tabac dans sa tabatière.--Liszt, à peine de retour d'Allemagne, prépare un concert échevelé; et le Cirque-Olympique, voyant les feuilles poindre et les arbres verdir, monte à cheval, quitte sa salle enfumée du boulevard du Temple, et va caracoler aux Champs-Elysées; le Cirque-Olympique est le meilleur des almanachs; dès qu'il plante sa tente à l'ombre des arbres, et remet Murât et Napoléon en magasin, dites: le printemps est venu... il est venu en effet, et que Dieu en soit béni; respirons l'air embaumé, mes chères belles, et roulons-nous sur la verdure.