Chronique musicale.

L'Opéra-Comique se repose sur les lauriers de M. Auber. Le lit est abondamment fourni, et doit être fort doux. Sans être tout à fait aussi bien couché, l'Opéra n'en a pas moins besoin de reprendre haleine. Nous n'aurons pas de sitôt, sans doute, à nous occuper de ces deux établissements, et encore moins du Théâtre-Italien, qui, depuis le 1er avril, s'est mis en vacances, selon son habitude aristocratique.

Faute d'un moine, disait-on jadis, l'abbaye ne chôme pas. Ce qu'il y a de sûr, c'est «pie la musique ne chôme pas faute d'un théâtre. Le mois d'avril est celui de toute l'année où l'emploi de critique musical est le plus laborieux, et demande le plus d'activité, de patience et de courage. Mais à ces inconvénients d'un rude métier, il y a parfois des compensations. Le ciel est juste! Quelquefois le critique musical est magnifiquement récompensé de ses efforts et de son dévouement intrépide.

Il y a d'abord les concerts du Conservatoire, qui semblent avoir été institués exprès pour cela. Nous n'insisterons pas sur la puissance de cet orchestre, ni sur l'habileté avec laquelle il est conduit, ni sur cette exécution presque toujours parfaite, et à laquelle, de l'aveu même des étrangers les plus entachés d'esprit national, rien ne peut se comparer dans toute l'Europe. Cela est connu et n'a pas besoin d'être répété. Aux séances ordinaires, qui se succèdent régulièrement tous les quinze jours, la semaine sainte est venue ajouter deux concerts spirituels, qui n'ont pas été les moins intéressants de la saison. Hændel, Haydn, Mozart, Beethoven et Cherubini en ont fait les frais, comme de coutume. Nous n'avons point à apprécier ici ces compositions magistrales, qu'on ne se lasse pas d'écouter, mais qui sont classées depuis longtemps, et dont la valeur ne saurait être contestée. Nous parlerons seulement de quelques solistes qui se sont fait entendre aux dernières séances.

M. Prume a exécuté, dans celle du 24 mars, un morceau de sa composition, intitulé la Mélancolie, pastorale pour le violon. M. Prume, en effet, est violoniste et appartient, si nous ne nous trompons, à l'école belge. Cette école a produit, depuis vingt-cinq ans, une foule d'élèves d'un mérite remarquable, et qui ont acquis une grande et légitime réputation; M. de Hériot, par exemple, M. Massart, M. Robrechts, M. Vieuxtemps, et, en dernier lieu, la jeune Thérésa Milanollo. M. Prume ne paraît pas destiné à s'élever aussi haut que ces grands artistes. Sa manière n'est pas, à beaucoup près, si large ni si hardie. Il manque d'éclat et de vigueur, et quelquefois de justesse. C'est là un grave défaut, surtout quand il n'a pas pour excuse la fougue de l'exécution.

M. Prume a néanmoins quelques qualités. Son jeu n'est dépourvu ni de grâce ni de délicatesse. Son style est assez élégant. Il est jeune d'ailleurs, et rien ne prouve qu'il n'acquerra pas, d'ici quelques années, ce qui lui manque aujourd'hui.

M. Martin a joué, au concert du 7 avril dernier, un concerto de violon, appartient à l'école française, et sort, dit-on, de la classe de M. Habeneck. Il a remporté, l'année dernière, le premier prix de violon au Conservatoire. C'est là un beau commencement. Il a déjà une bonne qualité de son, un excellent coup d'archet, un style correct assez élégant. Nous présumons seulement que son exécution eût été plus variée, mieux nuancée, plus finie, sans l'émotion inséparable d'un début.

On se rappelle la chute grave qui, durant six semaines, empêcha M. Habeneck de remplir, à l'Opéra et au Conservatoire, ses importantes fonctions.

Ce malheureux accident n'a pas empêché M. Habeneck se rétablir avec une rapidité qui, à son âge vraiment était vraiment merveilleuse. Dimanche dernier, 14 avril, il a reparu sur le théâtre de sa gloire, et a dirigé l'exécution du grand septuor en mi bémol de Beethoven. Dieu sait de quels applaudissements tumultueux et prolongés l'orchestre, le parterre et les loges ont salué son retour.

Le concert du 14 avril a été le plus beau peut-être de toute la saison. Il se composait, outre le morceau déjà désigné, de l'ouverture d'Oberon, ce poème instrumental si énergique et si gracieux, et d'une beauté si idéale, et de la symphonie en ut mineur, qui est, comme on sait, la plus majestueuse création de Beethoven. M. Tilmant, le digne lieutenant d'Habeneck, a conduit ces deux grandes œuvres avec une justesse de mouvements, une précision, une verve incomparables.

Une jeune élève du Conservatoire, mademoiselle Mondulaigny, a exécuté dans cette même séance, un Ave Maria de Cherubini, et un air du Samson de Hændel. C'est une artiste qui donne beaucoup d'espérances. Sa voix est un mezzo soprano assez fort et assez étendu pour ne rien craindre des salles les plus vastes, ni des orchestres les plus nombreux, pourvu que la sonorité en soit prudemment ménagée. Son style est pur, et d'une élégante simplicité. Elle respire toujours à propos, elle phrase bien, elle a de l'agilité et de la souplesse: il ne lui manque plus que de l'exercice et cet imperturbable sang-froid sans lequel un chanteur n'est jamais sûr de lui-même.

C'est ce qu'il faut souhaiter également à mademoiselle Nanny Bochkoltz, cantatrice allemande, qu'on a écoutée avec grand plaisir dans plusieurs concerts de cette saison. Sa voix est d'une belle qualité et d'un volume remarquable; son chant est très-expressif, et, quand elle dit certains airs du Freyschulz et certains lieder de Schubert, on se sent ému presque jusqu'aux larmes. Ce résultat fait d'autant plus d'honneur à mademoiselle Bochkoltz, qu'elle chante ces airs ces lieder dans leur langue originale, que le public de Paris ne comprend guère. Presque tous les dilettanti savent l'italien, mais combien y en a-t-il qui sachent l'allemand?

Quant à M. Révial, il chante en français ou en italien, selon son caprice, et sa prononciation est également correcte, nette et sonore dans les deux langues. La voix de ce très-remarquable artiste a subi depuis un an, et grâce à un travail assidu, de grandes modifications. Il a appris l'art difficile et si peu connu d'en varier à son gré le timbre et le caractère; il a ajouté à une vocalisation savante, a un style élégant et toujours de bon goût, qualités qu'il avait déjà, le talent d'exprimer et le don d'émouvoir. On ne saurait dire mieux que M. Révial le lac de Niedermayer, ou la Gita in Gondola de Rossini.

Nous avons déjà parlé, l'année dernière, des réunions musicales dont M. le prince de la Moskowa a eu l'heureuse idée de cette utile association qu'il a organisée et qu'il dirige avec un zèle si dévoué, une intelligence si complète, un sentiment de l'art si délicat et si profond. Il a enseigné aux gens du monde, et même,--faut-il le dire?--à plus d'un artiste, que le temps n'a pas plus de prise sur la musique que sur la poésie ou sur la statuaire, que les belles œuvres sont toujours belles, et que le génie ne vieillit pas. Le grand effet produit, dans ses deux derniers concerts, par la Bataille de Marignan, de Clément Janequin, en a été une preuve éclatante et sans réplique. C'est un chœur sans accompagnement--comme on les faisait alors,--où les bruits de la guerre, le tumulte de la mêlée, l'ivresse du combat, la joie du triomphe, sont peints avec une verve et un éclat extraordinaires. Cet ouvrage suffirait à établir la réputation d'un compositeur d'aujourd'hui, et il a été écrit sous le règne de François 1er.

Nous avons entendu de nouveau, cette année. M. Sivori, avec le même plaisir et le même regret que l'année dernière. Cet habile violoniste n'a point perdu l'habitude de gâter un très-beau talent par des affectations puériles et des excentricité de mauvais goût.

Un jeune violoniste russe, M. Gold, est venu aussi réclamer sa place à ce soleil de l'art qui, en France, luit pour tout le monde. Ce n'est pas encore un talent complet, mais il est déjà remarquable sous plus d'un rapport. Avec de l'étude et de la persévérance, il ne tardera pas sans doute à conquérir un rang honorable parmi ces artistes d'élite qui ont pour patrie l'Europe entière.

Dans cette armée plus ou moins harmonieuse dont nous avons essayé un dénombrement bien incomplet le bataillon le plus épais et le plus formidable est toujours celui des pianistes. Nous avons dejà parlé de mademoiselle M; le concert qu'elle a donné tout récemment n'a fait que nous confirmer dans notre opinion d'elle: un auditoire nombreux et choisi a ratifié avec éclats tous nos éloges. Madame Roumas, mademoiselle Korn se distinguent par les qualités qui appartiennent à leur sexe: la grâce, la finesse, la légèreté.

M. Baehler à la délicatesse d'une femme, la fougue et l'énergie d'un homme; c'est un artiste éminent et complet.

M. Lacombe, M. Halle ont moins d'éclat peut-être, mais leur talent, sage et bien réglé, a un air savant et magistral qui inspire l'estime et la confiance.

[Note du transcripteur: Le reste de cette page est dans un état tellement lamentable, dans le document source, que le transcripteur n'a pas pu le déchiffrer. Pour nos lecteurs qui voudraient en faire l'autopsie, en voici la numérisation.]