Le Sésame.
Le sésame, qui va bientôt occuper la chambre des députés à l'occasion de la nouvelle loi de douanes, est originaire de l'Orient, et croît plus particulièrement en Perse et en Égypte, surtout dans la Syrie et l'Anatolie, où il est cultivé en grand. Ses graines, ovoïdes petites, jaunâtres et d'une saveur douce et inodore, fournissent une huile fixe, comestible usité en Orient depuis la plus haute antiquité, et que les' Arabes préfèrent même à l'huile d'olive. L'huile de sésame brûle avec une belle flamme et se solidifie dans le voisinage de zéro. C'est vers 1828 ou 1829 que l'on a importé en France des graines de sésame pour en opérer l'extraction; mais, nous dit M. Payen, auquel nous avons emprunté les renseignements qui précèdent, il paraît que les premiers essais ne furent pas satisfaisants, car cette affaire n'eut pas de suite. Cependant presqu'au moment même où ce célèbre chimiste s'exprimait ainsi, le sésame commençait à prendre la place que ses qualités lui donnaient le droit d'occuper dans notre fabrication industrielle, les importations augmentaient progressivement et, peu d'années plus tard, elles atteignaient un chiffre tel qu'elles inspiraient des inquiétudes aux producteurs de graines oléagineuses et aux fabricants d'huile des départements du Nord. Leurs réclamations sont devenues tellement violentes que le ministère s'est vu pour ainsi dire la main forcée, et s'est cru obligé d'élever à l'importation le droit sur la graine de sésame dans le projet de loi qu'il vient de présenter à la chambre des députés.
Aujourd'hui, dans l'état actuel de la législation, les graines de sésame sont soumises au droit de 2 fr. 50 cent. par 100 kilog. et par navires français de 3 fr. par navires étrangers et par terre, c'est cet état de choses que l'on veut changer. Voici le nouveau tarif présenté à la discussion des Chambres:
Graines de sésame des pays situés sur
la mer blanche, la Baltique, la mer
Noire et la Méditerranée pour 100
kilog. 5 f. 50 c.
D'ailleurs 7
Par terre, des pays, limitrophes 7
D'ailleurs 10
Ceci posé, examinons brièvement l'état de la question, l'utilité et l'opportunité de la mesure.
Les fabricants du Midi, ainsi que nous l'apprend M. L. Reybaud dans un travail complet qu'il vient de publier sur cette affaire, effrayés du prix croissant des huiles d'olive et d'œillette, durent chercher dans d'autres substances oléagineuses de quoi combler le vide occasionné, soit par la disette des récoltes, soit par les accroissements de la consommation. Après plusieurs essais infructueux, on trouva dans le sésame tout ce qu'on pouvait désirer, rendement avantageux, limpidité, pureté, corps, poids, vertu de saponification. Une fois qu'on se fut assuré de ses propriétés les négociants marseillais se hasardèrent à élever dans la banlieue des usines pour la trituration du sésame; on en compte aujourd'hui quarante, toutes mues par la vapeur, munies de presses hydrauliques d'une valeur de plus de 6 millions, et qui donnent du travail à plus de 1,000 ouvriers. Dans le principe, le droit qui était, par 100 kilog., de 5 fr. 50 cent. et de 6 fr., gênait l'importation. Sur les demandes du commerce, et après examen de ses besoin, il fut abaissé à 2 fr. 50 cent.; et depuis ce moment l'importation a été toujours en augmentation. Elle n'était en 1841 que de 1,608,195 k.; elle s'est élevée en 1842 à 12,108,465 kilog.; en 1843 cette quantité a encore été dépassée.
Chose digne de remarque, en même temps la même progression se faisait sentir sur l'importation de toutes les graines oléagineuses dans le port de Marseille. Elle fut en 1835 de 1,019,636, kilog., en 1838 de 7364, 720 kilog., en 1840 de 16,784,060 kilog.. en 1841 de 30,661,090 kilog., en 1842 de 36,385,681 kilog.; enfin, en 1843 de 38,112,165 kilogrammes.
Cette même année, pour faire apprécier le peu de justesse des doléances du Nord, qui, ainsi que le constatent les documents officiels, importait la quantité de graines oléagineuses qui correspondait exactement à la quantité d'huile d'œillette qu'il versait en moyenne sur la place de Marseille, le Nord, disons-nous, entrait pour 50 pour cent dans la somme de toutes les importations.
Les 36 millions de kilog. de marchandises importés en 1842 représentent, avec tous leurs accessoires, une somme de 11 millions de fr.; quant à la part de l'industrie, on peut en juger par le fait suivant: en 1842, 36,046,200 kilog. de graines ont été livrés aux usines marseillaises, et ont présenté, convertis en huile ou en tourteaux, une plus-value de 2 millions de fr., qui se distillent en salaires, ustensiles et bénéfices; et ici nous ne parlons pas des autres avantages que l'agriculture du Midi, ordinairement si pauvre en amendements, retire des tourteaux, qu'ils soient employés comme engrais ou pour la nourriture des bestiaux. Le directeur de la ferme-modèle des Bouches-du-Rhône a constaté que le rendement d'un hectare qui, sans engrais était de 175 fr., s'était élevé à 100 fr. par l'emploi de 1,000 kilog, de tourteaux de sésame, et à 375 fr. par l'emploi de 500 kilog. de tourteaux de lin. 22,000 hectares de trouvent aujourd'hui amendés par ce précieux engrais, en bornant seulement à 200 fr, la plus-value qui existe dans le rendement, on voit que c'est pour l'agriculture méridionale un bénéfice net d'au moins 1,400,000 fr. par année.
Ainsi, en résumé, le résultat de l'importation des graines oléagineuses et du sésame en particulier ont été les suivants: aliment pour la navigation nationale dans le transport de 36,000 tonneaux de graines; création, exploitation et entretien de 40 usines qui donnent continuellement de l'ouvrage à plus de 1,000 ouvriers; bénéfice industriel d'au moins 2 millions de fr. sur les ventes et les manipulations; bénéfice agricole qu'on peut évaluer, ainsi que nous l'avons démontré tout à l'heure, à près de 4 millions et demi; enfin, baisse de prix dans les savons, car, depuis que l'huile de sésame s'est répandue dans le Midi, le savon y a diminué de 25 pour 100 tout en améliorant ses qualités.
En présence des résultats que nous venons de signaler, est-il utile pour le pays d'augmenter les droits sur une matière première à laquelle on ne peut reprocher précisément que sa richesse et la bonté de son rendement? Cette mesure, que nous regardons d'avance connue funeste, n'aura-t-elle pas pour conséquence de reporter sur des pays limitrophes, tels que le Piémont ou l'Italie l'activité du commerce des huiles? Nos voisins, mieux avisés, importeront les graines qui nous étaient destinées, les convertiront en huiles, et viendront nous demander ensuite le prix de la main-d'œuvre.
La France ne produit pas assez d'huiles pour ses nombreux besoins. Faut-il dès lors activer par de sages mesures ou entraver ses moyens de production? C'est là toute la question.