Courrier de Paris.

Nous avions annoncé dernièrement qu'un brillant concert, un concert magnifique, un immense concert, se préparait à l'Hôtel-de-Ville dans la salle nouvelle qui a pris la place de la vieille salle Saint-Jean. Le but en était tout philantropique: il s'agissait d'apporter un appui lucratif à la colonne agricole et industrielle de Petit-Bourg fondée en faveur des jeunes enfants pauvres. Les noms les plus respectés et les plus illustres s'étaient inscrits au nombre des protecteurs de cette œuvre pie, et le bataillon des dames patronesses, qui donne avec grâce et dévouement dans toutes ces rencontres charitables, s'était mis en ligne, et, agitant son drapeau, avait fait appel à la philantropie des citoyens de Paris; provocation que cette grande et excellente ville ne reçoit jamais avec indifférence. Paris, en vérité, a le cœur parfait: dites-lui qu'il y a quelque part une bonne action à faire, un malheur à réparer, une infortune à consoler, et il arrive. Allons, Paris, éveille-toi, puise dans ton coffre-fort? Un tremblement de terre renverse des villes, une inondation ravage des provinces, un incendie jette sur le sol calciné et nu des populations errantes; voici des exilés qui tendent la main à ton hospitalité; plus loin il s'agit de venir en aide aux institutions de charité et de prévoyance.

Paris ne se le fait pas dire deux fois; il est généreux, il a le cordon de la bourse complaisant et facile, pour peu qu'on donne à sa bonne action l'attrait d'un plaisir; assaisonnez-la de danse et de musique, et vous trouverez Paris d'une bienfaisance à toute épreuve. Il se pare, il se gante, il accourt tout souriant et charmé, et rehausse le mérite de sa charité par un air d'entrain et de fête qui la rend aimable.

Ainsi à ce concert de l'Hôtel-de-Ville, une foule brillante et curieuse était accourue. La commission avait émis trois mille billets à 10 francs, et les trois mille billets avaient trouvé leur place en un clin d'œil. Dimanche dernier, ces trois mille personnes se pressaient, vers sept heures du soir, aux avenues de l'Hôtel-de-Ville; le zèle était si grand, la curiosité si vivement excitée, qu'un très-petit nombre de souscripteurs manquait ait rendez-vous. Cette exactitude a changé la solennité en une scène de tumulte qui a bien eu son côté comique; les commissaires, en effet, comptant sur l'absence ou la négligence d'un tiers à peu près des conviés, comme il arrive en général dans ces grandes entreprises, les commissaires, dis-je, avaient dépassé de beaucoup, dans la distribution des billets, le nombre de personnes que la salle destinée au concert pouvait réellement contenir; peut-être aussi avaient-ils pensé qu'il leur serait permis, dans l'intérêt des pauvres enfants et de la fondation philanthropique auxquels la recette était destinée, de forcer un peu le produit, au risque de laisser quelques centaines de bonnes âmes à la porte. L'intention peut jusqu'à un certain point excuser le fait, mais encore fallait-il prévenir son monde et dire: «La salle ne peut recevoir que quinze cents à deux mille personnes.» Sur cet aveu naïf, les prudents se seraient abstenus, se contentant d'avoir fait une bonne action sans participer aux agréments qu'elle promettait, et la bonne action n'y eût-elle pas gagné encore quelque chose?

Les faits sont arrivés tout autrement: l'autorité ayant négligé de donner l'avis nécessaire, le désordre le plus incroyable a troublé le plaisir qu'on attendait de cette soirée annoncée avec tant d'éclat. Sur la place, c'était un tumulte effroyable; les plus heureux,--si on peut appeler cela du bonheur,--entrés dans la salle, par violence ou par ruse, se disputaient les places avec acharnement, au risque de perdre à la bataille, les robes, les châles, les chapeaux et le pan des habits.

On crie, on se presse, on s'étouffe; les femmes s'évanouissent, les enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les banquettes et engagent, à tous les coins de la salle, un tintamarre qui n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de la Gaieté; le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M. Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distinguât au milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert.

Nous avons dit ce qui se passait à l'intérieur; à l'extérieur l'affaire est encore plus vive et plus bruyante; sept à huit cents personnes frappent aux portes, réclament leur droit d'entrée, et s'efforcent de pénétrer à tout prix dans cette malheureuse salle déjà semblable à un immense canon bourré jusqu'à la gueule; nous ajouterons que les mesures sont si mal prises que cette foule se livre à son ressentiment, sans qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutélaire la préserve de son propre désordre. Dire la douleur des jolies femmes venues là tout exprès pour se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls appréciateurs; raconter la déconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes élégantes, de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on espérait tant, Homère lui-même ne le saurait: c'est une de ces catastrophes autrement déplorable et difficile à chanter que tous les malheurs de l'Iliade.

Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une fenêtre, si par hasard, nous trouvons enfin à nous blottir dans un coin de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez soi, et se donner un concert à soi-même, avec son propre violon ou sur son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annoncé pour huit heures, à dix heures n'avait pas encore dit sa première note; il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule asphyxiée par une étouffante chaleur, et demandant au moins un peu de chant et de musique, faute de rafraîchissements. Après l'heure cruelle de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des musiciens, un petit homme pareil à un fantôme blanc, à ne le juger que sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...

«Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose!» s'écrie une voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui conduit un chœur de chanteurs, élèves de M. Delsarte, et leur fait entonner un certain Kyrie eleison dont le même M. Delsarte est le père reconnu. Mais quelle exécution! quel Kyrie eleison! On l'accueille de ce rire moqueur et insolent que la foule n'épargne à personne dans ses heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus intrépides et les plus expérimentés détonneraient d'effroi en entendant ce ricanement diabolique. Aussi les élèves de M. Delsarte, bien que commandés par le chevalier Paston, détonnent-ils à qui mieux mieux, et le Kyrie eleison n'est bientôt plus qu'une immense cacophonie; le rire redouble, rire sans pitié, rire de Méphistophélès, rire de bourreau sur les restes de la victime.

Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus charmantes on grand'peine à surnager: Dœhler, Vivier, Roger, Giard, Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte en exécutant de sa voix habile et pénétrante l'air Inflammatus du Stabat.

A une heure du matin, on chantait, on étouffait, on murmurait, on riait, on détonnait encore.

Salle des Concerts, à l'Hôtel de Ville.

Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est presque de la tragi-comédie; il faut espérer qu'une autre fois l'autorité sera plus prévoyante ou quelle élargira sa salle, et que M. le chevalier Paston et M. Delsarte serviront des Kyrie plus harmonieux. Si tout le monde a quelque chose à se reprocher, si l'autorité a manqué de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart, d'assurance et d'habileté, les meneurs du concert d'exactitude, le public de patience et de longanimité, la colonie de Petit-Bourg n'en a pas moins fait sa fructueuse récolte; c'est là le principal; Une autre année seulement, il faudra joindre la bonne exécution et le bon ordre à la pensée charitable, de manière que le plaisir et le bienfait marchent de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue pas le rôle d'un mystifié.

--Une ancienne secrétaire du Théâtre-Français vient de mourir dans un âge encore peu avancé; les habitués de la Comédie-Française, sous la restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin était élève de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beauté qui lui avait conquis une sorte de crédit et de succès; mademoiselle Devin n'était pas jolie; on peut même dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au premier coup d'œil on se sentait beaucoup plus porté à l'indifférence qu'attiré vers elle. Peu à peu, et à force d'études, mademoiselle Devin triompha de cette espèce de froideur que le public avait témoignée d'abord pour sa personne: on apprécia son intelligence et sa finesse; intelligence qui abusait quelquefois d'elle-même pour courir sans cesse après l'effet, finesse un tant soit peu monotone et maniérée. Mademoiselle Devin ne doit pas moins être comptée au nombre des artistes qui ont laissé un souvenir, sinon éclatant, du moins honorable dans l'art dramatique. Mademoiselle Devin était devenue un beau jour madame Menjaud, c'est-à-dire qu'elle avait épousé l'excellent et regrettable comédien de ce nom. Elle avait quitté le théâtre depuis plusieurs années quand elle a cessé de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possède aux environs de Paris, honorable fruit des épargnes faites par Clitandre, Valère et Daims, dans leur jeune temps.

--Il est arrivé une singulière aventure à un de nos plus gracieux compositeur de romances et des plus populaires, à M. Frédéric Bérat: dans une de ces heures dérobées au soin de ces mélodies touchantes, M. Frédéric Bérat a composé dernièrement pour le théâtre du Palais Royal, de moitié avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intitulée la Polka: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, représenté depuis un mois sur les petits théâtres de Paris, et, à mon avis, le plus divertissant et le meilleur.

L'autre jour, M. Frédéric Bérat était mollement étendu sur son divan, fumant une cigarette et poursuivant sans doute à travers la blanche vapeur quelques-unes de ces chansons fraîches et naïves qu'il sait si bien trouver; on heurte à sa demeure: «Qui va là?» Deux fières moustaches se hérissent en se montrent tout à coup à la porte à demi close: «Ah! ah! dit Bérat, qui a souvent, en sa qualité d'artiste, des démêlés avec la garde nationale, vous venez pour m'arrêter et me faire expier à Sainte-Pélagie mes goûts peu militaires.--Non pas, répondent poliment les deux moustaches en s'avançant et en s'inclinant avec respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs du 3e léger; vous arrêter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur, vous prier de venir donner des leçons de polka à notre colonel.» Et Bérat de les regarder d'un air ébahi. «Oui, monsieur, le colonel veut absolument apprendre à danser la polka, et il nous à chargés, moi qui suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur de polka.--Mais je ne suis pas un maître à danser, mes braves, reprend Bérat en retenant un éclat de rire.--Sapristi! s'écrit le sergent-major.--Crédié! reprend le sergent; lisez plutôt.» Et ils déploient aux yeux de Bérat l'affiche du Théâtre du Palais-Royal, lui montrant du doigt ces mots, imprimés en majuscules: La Polka, par MM. Frédéric Bérat et Paul Vermond.»--Eh bien! allez chez Paul Vermond,» dit Bérat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser le quiproquo plus loin, et qu'il a adressé définitivement les deux sergents à Cellamus.

Si nos vaillants du 3e léger avaient assisté à une des dernières représentations tout dernièrement données à Rouen par mademoiselle Déjazet, ils auraient appris qu'en effet Bérat n'enseigne pas la polka, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus poétiques productions, la Lisette de Béranger chantée avec beaucoup d'âme et de goût par mademoiselle Déjazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est montré d'autant plus sensible à cette touchante mélodie, que Frédéric Bérat est né à Rouen; c'était une mère qui applaudissait son enfant; Frédéric Bérat peut dire plus que jamais son refrain favori:

J'irai revoir ma Normandie.

Rien n'attache, en effet, un fils à sa mère comme les caresses et les douceurs qu'il en reçoit.

--Un petit garçon disait l'autre jour devant moi; «Maman, je vais prier le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon ami?--Parce que mon bon ange m'a laissé tomber deux fois depuis ce matin.»

Recommandé à la biographie des enfants précoces, des enfants ingénieux, des enfants spirituels des enfants étonnants qui aboutissent souvent à faire de pauvres hommes.

--Quelques journaux s'étaient mis à raconter chaque matin que le cadavre d'un garde municipal venait d'être retrouvé dans la Seine; nous en étions déjà au septième garde municipal et au septième cadavre, lorsque l'autorité a fait démentir ces bruits d'assassinats multiples; deux gardes municipaux se sont donné la mort volontairement, voilà le fait officiel, il était temps que la rectification arrivât: quand les donneurs de fausses nouvelles se mettent à noyer ou à tuer les gens, ils n'en finissent pas, et si on les eût laissé faite, au moins de huit jours, la garde municipale tout entière eut fait un plongeon dans l'eau.

--La mystérieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si horriblement assassiné à Pontoise, continue à en exciter une attente pleine d'anxiété. L'instruction a recueilli tout récemment des faits qui signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scène terrible et inouïe à ce drame déjà si fatalement compliqué.

--Une curieuse cérémonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures politiques; nous voulons parler de la réception de M. Guizot comme chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui être accordé par la reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme à l'usage antique et solennel et tient à prendre le costume d'étiquette, il doit avoir commandé à son tailleur et à son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de velours cramoisi et un chapeau de velours noir.

--M. l'évêque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus purs talents universitaires, M. Géruzez, professeur d'éloquence française, d'inonder, de scandaliser et de dépraver la France; l'Univers a reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Géruzez attaque l'Univers en calomnie. Que faut-il donc faire pour échapper à l'anathème, si un écrivain toujours moral et religieux, comme l'est M. Géruzez, si un panégyriste de saint Bernard est foudroyé canoniquement? Il est certain que les rôles sont intervertis; les réprouvés étudient les pères de l'Église, et les hommes d'église font des pamphlets.

--Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria d'Angleterre.

--Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nommé Michel, accoucha d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tête offrait des particularités fort remarquables. Ce monstre humain ne vécut que deux heures. Avant sa mort, le médecin-accoucheur avait manifesté le désir de l'acheter.

Il s'empressa d'en offrir 30 fr.

Inconsolable de la mort de son enfant, le père exigea le double de la somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durèrent trois jours. Furieux, le médecin menaça le père de le dénoncer à la justice, pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les délais voulus. Effrayé, le père adressa, à M. Gabriel Delessert, la pétition suivante, dont l'original est déposé dans les bureaux de l'Illustration:

«Monsieur le préfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel, mon épouse, est accouchée d'un enfant privé de ses jambes et de ses bras, ce qui fait que c'est un phénomène naturel dont je suis le père, qui est mort rue Saint-Lazare, 38.

«Je voudrais enfermer, monsieur le préfet, dans un bocal d'esprit de vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble serviteur.»