Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86 et 106.)

IV.

LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS.

Les événements de cette soirée laissèrent dans l'esprit de Potard des traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de Jenny, son évanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout contribua à le convaincre que sa surveillance avait été mise en défaut, et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystère. Comment le pénétrer? Là commençaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un état de souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbées, Jenny se relevait lentement; son organisation délicate luttait mal contre les ravages du chagrin; une fièvre opiniâtre donnait à ses yeux un éclat maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure.

Quand les plus fâcheux symptômes eurent cessé, Potard questionna pourtant la jeune tille; mais elle fut impénétrable. Les instances les plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'était passé, il ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprévue; telle fut la seule explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux préciser ses soupçons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet âge. Il était donc obligé de s'en tenir à des insinuations vagues qui n'avançaient en rien son enquête. Interrogée à son tour, Marguerite garda aussi la défensive, et ni les prières ni les menaces ne changèrent sa détermination. Évidemment il y avait concert entre ces deux femmes, et presque complot. Désespéré de ce silence, Potard essaya de puiser des renseignements à une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour provoquer des éclaircissements. Édouard ayant quitté Lyon; il s'était remis en voyage peu de jours après leur dernière rencontre. Ainsi tout conspirait pour laisser Potard en proie au soupçon et à l'incertitude.

Le temps s'écoulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des Grabeausée était achevé; les nouveaux échantillons, l'itinéraire; les instructions, tout était prêt; rien ne s'opposait plus au départ, et en le différant on eût laissé prendre l'avance aux maisons rivales pour le curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchés. Potard comprit qu'il importait de frapper un coup décisif. Dans la plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqué une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuplées d'honnêtes ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui ménageait une issue du côté de la campagne. Sans en prévenir personne, Potard arrêta ce logement, le fit disposer d'une manière convenable, et, quand tout fut prêt, il signifia sa volonté aux deux femmes, qui obéirent avec résignation. En moins d'une semaine, le déménagement fut fait, et celui qui aurait frappé à la porte du petit appartement de la place Saint-Nizier eût trouvé l'oiseau envolé et la cage vide. Cet abandon se trahit bientôt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de senteur se flétrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, naguère si vigoureux et si régulier, n'offrit plus que des festons en désordre et des feuilles jaunies par la sécheresse.

Plus tranquille à la suite de ce coup d'État, le père Potard se remit en voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campêche, les estagnons d'essence, la cochenille, l'indigo, le café et le sucre occupèrent bientôt une telle place dans sa pensée, que le souvenir de son aventure alla peu à peu en s'affaiblissant. Ses soupçons ne tenaient pas devant un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en gommes du Sénégal n'eût le pouvoir d'effacer. Potard était alors sur son vrai théâtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de Lyon le citaient en exemple à leurs voyageurs; Là où les autres glanaient, il trouvait matière à une ample moisson, et ressemblait à ces chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau. Dieu sait quel répertoire d'ingénieuses formules il avait créé pour vaincre les résistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait avec art des moindres circonstances pour entraîner les volontés paresseuses et subjuguer les volontés rebelles! Une caresse à l'enfant, un compliment à la femme, une flatterie au mari, des poignées de main aux commis et aux garçons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et ne les employait qu'en les relevant par la mise en œuvre. Quelle variété dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractères aux mœurs, aux préjugés de chacun! Quelle sûreté de coup d'œil, quel aplomb, quelle fécondité de ressources, quelle souplesse, quelle dextérité de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la tactique qui préside à l'invasion des places fortes. C'est un siège en règle, où tous les effets sont calculés, et dont les combinaisons sont infinies: tantôt il faut brusquer l'assaut, tantôt conduire lentement la tranchée. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du ressort d'un voyageur de génie, et lui appartiennent par droit d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour placé sur la même ligne que l'art des sièges, et Potard aura mérité d'en être le Vauban.

Quatre mois s'écoulèrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des Brotteaux, et il y retrouva les choses au point où il les avait laissées. Seulement Jenny semblait être revenue à la santé et au bonheur; son teint s'était animé, la langueur répandue sur ses traits avait disparu. Le voyageur attribua ces résultats à l'air de la campagne et à un exercice plus fréquent. Sa maison, embellie par les soins des deux femmes, était charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin avait changé d'aspect. Une allée en forme de berceau, recouverte de vigne vierge et de chèvrefeuille, conduisait jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite serre, et des bancs de gazon étaient symétriquement disposés dans les angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tournée. Du reste, plus de soupçons, plus d'inquiétudes; il avait chassé le souvenir du passé comme un mauvais rêve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait le cœur tranquille.

Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'écritures l'avait conduit jusqu'à une heure assez avancée, et il venait à peine d'éteindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croisée, il appliqua son œil contre les lames des volets. Une obscurité profonde voilait les objets, et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore. Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'allée couverte, et un grincement étouffé lui lit croire que l'on faisait jouer la serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidité de la pensée, et un instant après le silence avait repris le dessus. Troublé par cette vision, Potard ne put se rendormir; dès qu'il vit poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison était dans un ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirés; pas le moindre dérangement ni le moindre désordre ne se laissaient voir. Dans le jardin, même recherche et même résultat; le sol, sec et bien battu, n'avait conservé aucune trace; la porte qui donnait sur les champs était fermée à clef. Potard commençait à croire qu'il avait été le jouet d'une illusion; cependant il eut l'idée de jeter au dehors un dernier coup d'œil. La clef de l'issue était à sa place; il s'en servit pour ouvrir et se diriger vers la plaine en examinant avec précaution le terrain un peu détrempe par la pluie. Il n'y avait pas à s'y tromper: un homme avait passé par là, et y avait laissé des empreintes évidentes. Potard suivit ces traces dans toute l'étendue de la jachère, et constata qu'après un court circuit le coupable avait dû regagner la grande route. L'examen des vestiges laissés sur le sol le conduisit à une autre découverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.

Lorsque Robinson découvrit pour la première fois, dans une île qu'il croyait déserte, des empreintes de pas humains, il n'éprouva pas une frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard à la vue de ces indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta à sec, et il sentit son gosier se resserrer comme sous une étreinte vigoureuse. Le passé lui revint alors à la mémoire, et son cœur se remplit d'amertume. Cette gaieté qu'il avait trouvée, à son retour, assise sur le seuil de sa maison, n'était qu'une feinte: on lui souriait pour mieux le tromper. Accablé sous sa propre découverte, il n'osait pas regagner le logis, et un instant il eut la pensée de fuir devant une perfidie si habile. La raison et la tendresse l'emportèrent; il résolut de se vaincre et d'opposer dissimulation à dissimulation. Personne n'était encore levé chez lui; son excursion matinale n'avait pas été remarquée. Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutumé, et se réfugia dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait à faire. Deux heures après il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'étaient réveillées au premier chant de l'alouette. La jeune fille était radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphère chargée des parfums du matin; elle suivait de l'œil les oiseaux qui construisaient leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer l'arôme. Cette joie faisait un mal horrible à Potard; cependant il parvint à se maîtriser. Le déjeuner se passa comme d'habitude, et rien ne put faire soupçonner aux deux femmes que le maître de la maison était sur la trace de leur secret.

Quand Potard fut sorti de chez lui, à son heure ordinaire, ces sentiments tumultueux, jusque-là comprimés, firent explosion à la fois:

«Malheur à elles, s'écria-t-il, ou plutôt malheur à lui! Je le rejoindrai, fût-ce dans les enfers. On ne connaît pas le père Potard; non, on ne le connaît pas; mais il se fera connaître. Ah! vous avez cru me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de comédie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais devenir un volcan incendiaire, un vésuve qui ne laissera rien d'intact sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire aller un homme qui a roulé dans toutes les ornières de France et de Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui, j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme à Dijon,» ajouta-t-il comme accablé par un souvenir plein d'horreur.

Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une magnifique avenue bordée de deux rangées d'arbres. Depuis la soirée de la place Saint-Nizier, le voyageur avait une idée fixe que les circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser: il voulait rejoindre Édouard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre un parti après l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner à ce désir une vivacité et une énergie nouvelles: en sortant de chez lui, Potard s'était juré qu'il trouverait Édouard dans la journée, et, mort ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette résolution était bien arrêtée dans sa tête, et à peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se rendit chez les Beaupertuis, où il trouva l'ancien voyageur de la maison, alors commis principal.

«Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en déguisant ses préoccupations.

--Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amène, l'ancien?

--Une misère, Eustache: je voudrais savoir où est votre petit Édouard; charmant garçon, ma foi, un cadet qui ira bien. Où loge-t-il donc, Eustache?

--Où loge Édouard?

--Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir. Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il me doit une revanche aux dominos.

--Alors te sera à son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne l'attend que dans deux semaines.

--En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? Édouard est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacité dont il ne put se défendre.

--Sans doute; et qu'y a-t-il d'étonnant, troubadour, qu'Édouard soit en voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui.

--C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas songé. Il est donc en voyage, votre petit Édouard? Ta parole d'honneur, Eustache?

--Ah ça, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide. Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici une lettre que la maison a reçue ce matin de Metz. Vingt douzaines de châles en crêpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature.

--Édouard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'œil avide sur la lettre que lui présentait le commis. C'est étrange!

--Étrange, troubadour, pourquoi? Décidément tu as reçu quelque coup de marteau sur le timbre. Comme te voilà ahuri!

--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'Édouard m'a fait gorger le double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en mêlasse. Adieu, collègue. Merci.

--Adieu, vieux.»

Potard sortit désespéré; cette trame dont il croyait tenir le fil se compliquait de plus en plus; il ne savait désormais à quoi se rattacher, il était à bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les quais du Rhône, en proie à une espèce d'égarement, espérant toujours que le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait son mystérieux ennemi. Il n'aperçut que d'honnêtes visages qui n'avaient rien de séducteur: des négociants ou des employés qui vaquaient à leurs affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes villes et s'agite pour gagner le pain de la journée. Sur toutes ces physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son énigme et la clef de l'apparition qui venait de troubler à jamais son repos. Quand il reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un homme ivre, tant les déceptions dont il était le jouet avaient laissé dans son cerveau empreinte profonde.

Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant Jenny et Marguerite les combats de son âme et la source d'où ils provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au milieu des tortures, toute leur sérénité. Il garda le sourire sur les lèvres pendant que le chagrin lui rongeait le cœur. Il s'associait aux petites joies de la jeune fille, et se prêtait à ses moindres caprices avec sa patience et sa bonté accoutumées; il grondait Marguerite moins souvent qu'à l'ordinaire, et resta indifférent à des négligences dans le service qui autrefois eussent provoqué ses reproches. Sa vie intérieure manquait désormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il s'agissait d'exercer une surveillance qui ne fût pas soupçonnée, et de ne pas provoquer autour de lui la défiance pendant qu'il ménageait à ces deux femmes un siège dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait comme à son habitude, mais des émissaires, répandus près de la maison, lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y étaient opérés. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le silence le plus profond régnait dans sa chambre; mais au lieu de se livrer au sommeil, Potard était debout devant sa croisée ouverte, l'œil et l'oreille aux aguets, en butte à une insomnie fiévreuse.

Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure, dans le cours de ces veillées, où son œil se fermait involontairement et où sa tête se penchait sur l'appui de la croisée; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le cœur rempli d'angoisses. Il en était là, une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut: il se remit vivement sur son séant; mais, par un geste mal calculé, il heurta l'espagnolette, qui résonna sous sa main. C'en fut assez pour changer l'aspect de la scène: une ombre effarouchée se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur de la maison cessèrent à l'instant même. En présence de cette proie qui allait encore lui échapper, le cœur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui, il allait se précipiter par la croisée afin d'atteindre son ennemi et l'abîmer au besoin dans sa chute, quand l'idée, l'inspiration d'une vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait à ses côtés un fusil, une bonne arme de Saint-Étienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse; avec la rapidité de l'éclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croisée, et au moment où l'ombre, s'évanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître dans la campagne, il l'ajusta et pressa la détente. Le coup partit, et un cri se fit entendre. Potard s'élança hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime.

Cependant le bruit d'un coup de feu, tiré au milieu de la nuit, avait mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées; on s'interpellait à la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat avait été commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans tout le désordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son côté, descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux semblaient éprouver une surprise n'avait rien de joué, et qui ne cessa même pas lorsque Potard leur dit d'un ton moitié farouche, moitié solennel:

«Femmes, venez voir votre ouvrage!»

Elles suivirent le troubadour dans le jardin où les populations voisines descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle des plus étranges accoutrements. Potard marchait à la tête de ce bataillon et cherchait partout le corps du délit. Dans la première ivresse de l'attentat, il eût foulé aux pieds avec délices le cadavre de son ennemi: cette joie lui fut refusée. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrière les bancs de gazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La petite porte du jardin était close, et rien n'indiquait qu'on l'eût ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie, et désespéré de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son arme sur une chauve-souris, il trouvait agréable de convertir cet exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du commissaire de police.

Qu'on juge de l'état de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait, et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut monté sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en quête de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son œil vint à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une découvert qui lui arracha un cri spontané:

«J'en étais bien sûr!» s'écria-t-il.

Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laissé leur empreinte sur le bois.

«Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire. L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas être allé bien loin.»

XXX

(La suite à un prochain numéro.)