Histoire de la semaine.
Chambre des États de Valachie.
Vue des Étangs d'Engrenier et de Pourra, près de Saint-Mitre.
Portrait de lord Abinger.
Il semble vraiment que les Chambres s'en vont. Les curies portugaises voient ajourner sans cesse la reprise de leur session; les cortès espagnoles voient réglementer sans elles la liberté ou plutôt l'esclavage de la presse, et attendent le jugement des chefs de leur opposition constitutionnelle; et voilà que ce que nous n'avions pu annoncer que comme au dire de la Gazette d'Augsburg, se trouve aujourd'hui confirmé: la Chambre des états de Valachie a été brusquement close. Un traité avait été passé entre le czar et le prince BiBesco pour l'exploitation Générale des mines du pays. Le czar se chargeait de fournir les trente mille ouvriers, c'est-à-dire les trente mille soldats nécessaires à l'exécution de l'entreprise.--L'assemblée a vu là une occupation consentie et déguisée, et a ficelé le traité comme inconstitutionnel. Le prince Bibesco voulait recourir, dit-on, aux moyens de rigueur. Après réflexion, il s'est borné à déclarer que les travaux de l'Assemblée étaient terminés pour cette année, et à congédier les membres des États.
Autant il est déplorable de voir les gouvernants s'insurger ainsi contre les limites posées à l'exercice de leur pouvoir, et qu'eux mêmes avaient reconnues, autant il est pénible, au point de vue de la légalité, de voir des populations, que l'on est quelquefois disposé à absoudre, si l'on ne consulte que les sentiments de l'humanité, amenées par la misère, ou par un état de souffrance plus forte que leur résignation, à entrer en collision avec l'autorité. Nous avons dit les tristes scènes dont le bassin du Rive-de-Ger a été le théâtre. La justice informe; nous n'avons pas, quant à présent, à en reparler. A Saint-Mitre, commune de l'arrondissement d'Aix (Bouches-du-Rhône), un soulèvement général s'est manifesté parmi la population. Voici les faits. Il y a trois ans que fut fermée une galerie qui servait de communication entre un étang dit l'étang d'Engrenier, et un autre dit l'étang du Pourra. Depuis ce moment, des épidémies constantes, causées par l'émanation de miasmes délétères, régnèrent dans le pays, et sur une population de douze cents habitants, deux cents avaient déjà été moissonnés par la mort. En vain le conseil de préfecture avait ordonné que la galerie fût ouverte: sa décision était demeurée sans effet. Bien que la population aisée eût émigré, le nombre des victimes croissait parmi ceux que leur peu de ressources condamnait à vivre près de ce cloaque. Enfin, quand la mesure de la résignation fut remplie, quand on eut vu qu'il n'y avait qu'indifférence et lenteur à faire exécuter les ordres de l'autorité compétente, le désespoir s'empara de ces pauvres gens; ils ont eux-mêmes exécuté l'arrêt de la justice, sans violence aucune, mais avec ardeur. «Qu'on nous juge maintenant, a écrit un d'eux au Mémorial des Pyrénées, et qu'on nous juge tous, car nous avons tous mis la main à l'œuvre. Nous ne disions pas, nous n'avons jamais dit: Périsse l'industrie plutôt que l'un de nous! notre courageuse longanimité l'a prouvé de reste; nous disions: Secourez-nous, nous périssons! et sur douze cents que nous étions, près de deux cents sont morts... Nous avons bien besoin d'un prompt remède! Si l'on doit nous punir, nous courberons la tête; car, dans notre emportement fébrile, nous avons commis, nous le sentons, un acte coupable; mais, en nous punissant, nos juges ne pourront s'empêcher de reconnaître qu'il y a parfois dans la vie de bien fatales nécessités, de bien tristes exigences.» Cinq compagnies de la garnison de Marseille ont été successivement dirigées vers les étangs, et une vive anxiété régnait dans la ville, où la triste nouvelle d'une collision entre la troupe et les malheureux habitants de Saint-Mitre eût produit la plus triste sensation. Ceux-ci avaient établi une large estrade sur laquelle ils avaient placé les femmes et les enfants, attendant ainsi l'attaque de la force armée dont on les menaçait. Le maire de la ville des Martiques, voisine des lieux, avait déclaré que si la consigne des troupes était de sévir envers ces malheureux, ou de les empêcher de se sauver de la mort, il donnerait sa démission plutôt que de loger les troupes dans sa commune. Les femmes avaient déterminé ces infortunés à la résistance; mais, le 16, on est venu annoncer que le gouvernement permettait l'ouverture de la galerie jusqu'à nouvel ordre. M. lu sous-préfet d'Aix a alors quitté Saint-Mitre, où la joie était générale. Les troupes ont également quitté Les Martigues le 17, pour retourner à Marseille.
Nous avons en terminant, la semaine dernière, mentionné rapidement la discussion réengagée à la chambre des députés sur la l'affaire de Taïti, et la suspension nouvelle de ce débat, sur l'annonce faite par M. le ministre des affaires étrangères du dépôt sous les yeux de la Chambre de documents nouveaux. Il avait été annoncé que le jour de la reprise de ces interpellations serait fixé après qu'on aurait pu prendre communication des pièces déposées. La lecture de celles-ci demandait peu de temps, car le rapport du M. Bruat et certaines autres pièces, dont l'existence et l'intérêt sont constatés, n'en font pas partie; néanmoins, personne n'a encore songé à demander la fixation d'un jour prochain pour reprendre cette discussion. Le ministère la recherche peu, et l'opposition, qui sait que la Ditugé a quitté le port de Papéiti en même temps que le Jonas, qui a amené M. Reine, laisse au bâtiment de l'État, marcheur un peu lent, le temps d'arriver, espérant que tous ses officiers ne seront pas rendus aussi silencieux que l'aide du camp de M. l'amiral Du Petit-Thouars.
Samedi dernier, un débat très-grave a été soulevé à la chambre des députés par le rapport de quatre-vingt-dix pétitions de membres du divers consistoires de l'Église réformée, demandant la liberté des cultes. Dans l'état actuel de la législation, ou plutôt par suite de l'application abusive qui est faite de l'art. 291 du Code pénal et de la loi sur les associations, l'art, 5 de la Charte se trouve en quelque sorte abrogé, ou du moins la liberté de culte qu'il garantit a besoin encore de l'approbation du préfet, ou du commissaire de police. Il n'est ni constitutionnel, ni, disons-le, décent qu'une restriction pratique de cet ordre soit imposée à un droit aussi respectable et aussi solennellement reconnu. S'il a besoin d'être réglementé, c'est par une loi spéciale qu'il faut lu faire; et ce n'est point dans des réunions de conspirateurs, ou d'hommes qui ont intérêt à se cacher, qu'il faut voir des analogies aux inspirations et aux exercices de la foi. La commission, à l'unanimité, par l'organe du son rapporteur, M. d'Hersonville, après un exposé de faits qui justifiait les réclamations des pétitionnaires, concluait au renvoi du leurs pétitions à M. le ministre de la justice et des cultes. Le principe inscrit dans la Charte a été énergiquement soutenu par M. de Gasparin, qui, à l'appui du son argumentation, a cité des faits nombreux, des faits significatifs; et par M. Odilon Barrot, dont la protestation éloquente contre une interprétation qui subordonne constamment un droit garanti par la Charte à l'autorisation préalable, c'est-à-dire au bon plaisir de la police, a vivement impressionné l'assemblée. Nous avons entendu, avec regret, M. Martin (du Nord) et M. Hébert s'efforcer de combattre ces conclusions, et M. Dupin aîné amoindrir la question posée, sans doute dans l'espoir bienveillant, mais mal entendu, de rendre moins rude l'échec au-devant duquel le ministère était allé. Deux épreuves ont été déclarées douteuses; mais, au scrutin, 107 voix contre 91 ont prononcé le renvoi proposé par la commission, et combattu par M. le garde des sceaux.
Lundi, la chambre des députés a ouvert la discussion générale sur le projet de loi relatif à la réforme des prisons. Chaque jour elle a entendu plusieurs défenseurs et plusieurs adversaires du système proposé. MM. Corne, Taillandier et Gustave de Beaumont, ont successivement été écoutés avec intérêt par la Chambre, dans le développement de leurs arguments en faveur du projet. Parmi les députés qui l'ont attaqué, MM. de Sade et Carnot ont particulièrement su obtenir l'attention de l'assemblée. M de Peyramont a également prononcé un discours qui a occupé une grande partie de deux séances, et dans lequel l'orateur a passé en revue les déclarations du jury qui peuvent, depuis la loi de 1832, démontrer qu'à côté de ses immenses avantages, la faculté de déclarer l'existence du circonstances atténuantes présente bien quelques inconvénients. On voit qu'il n'y avait pas beaucoup d'opportunité dans ce discours; il n'y avait pas non plus beaucoup de logique, mais il y avait du talent, et la Chambre l'a écouté d'autant plus volontiers sans doute que, comme il était en dehors de la question dont elle était occupée depuis trois jours, il lui fournissait une distraction agréable. La véritable discussion a ensuite repris son cours. Ce qui nous a surpris dans le débat extérieur auquel la presse s'est livrée de son côté, c'est l'acrimonie que quelques-uns de ses organes y ont apportée. Nous qui croyons sincèrement à la bonne foi de ceux qui combattent la loi comme de ceux qui la soutiennent, nous avons vu avec étonnement qu'on accusait des hommes honorables qui se sont prononcés en sa faveur d'employer les ressources de leur esprit à dissimuler les vices d'un système qu'ils ne peuvent au fond, leur dit-on, regarder comme bon; c'est-à-dire qu'on leur accorde tout le talent qu'ils voudront, pourvu qu'ils conviennent qu'ils n'ont pas du conscience. Il est difficile sans doute, pour tout le monde, de se défendre de toute passion personnelle dans les discussions politiques, mais en vérité il faut en avoir du reste pour en reporter autant dans les discussions d'affaires.
Lundi, de son côté, la chambre des pairs a ouvert chez elle la discussion sur la loi de la liberté de l'enseignement. Au Luxembourg, les discours ont été des volumes. Le premier n'a pas été le moins remarquable: il était l'œuvre de M. Cousin. C'est une défense complète et habilement présentée de l'Université; c'est en même temps une vive critique de l'article 17 tout entier, tant du paragraphe inintelligible et impraticable par lequel le ministre a terminé cet article, que du seul dont la commission propose le maintien, et qui accorde aux écoles secondaires ecclésiastiques une position trop favorablement exceptionnelle pour ne pas rendre la concurrence avec celles-ci bien difficile aux collèges de l'État et des villes, et aux établissements de plein exercice qui sont tous soumis à des charges et à des conditions lourdes et sévères. Dans les séances suivantes MM. de Saint-Priest et Rossi ont également fixé l'attention de la Chambre. Ils ont fait, eux aussi, l'éloge de l'Université; et le dernier s'est montré complètement favorable au projet, même à l'art. 17, du moins par ses conclusions, en contradiction, il est vrai, sur ce point avec bon nombre de ses meilleurs arguments. Le projet a été combattu, au contraire, par quelques orateurs, avec plus de réserve sans doute que n'en avait mis M. de Montalembert dans son attaque d'avant-garde, mais dans un esprit qui se rapproche de celui qui l'avait inspiré. M. Beugnot particulièrement a prononcé dans ce sens un discours qui est l'exposé des motifs d'un projet de loi en vingt-trois articles qu'il compte, dit-on, présenter de concert avec MM. Séguier, Barthélémy et de Gabriac, en opposition au projet dé loi du ministre et à celui de la commission. Tout annonce que la chambre du Luxembourg est pour un long temps engagée dans cette discussion.
Le bruit a généralement circulé cette semaine que le ministère, ayant la conscience du danger que le désaveu de l'amiral Du Petit-Thouars lui faisait courir auprès des hommes mêmes qui lui ont prêté jusqu'ici l'appui le plus persévérant, négociait avec l'Angleterre pour que cette puissance, à laquelle une compensation serait offerte, trouvât bon le maintien de notre prise de possession des îles de la Société; on a dit que l'île de Saint-Domingue pourrait faire les frais de cette entente cordiale, et que l'ancienne partie française de l'île serait reprise par nous, tandis que l'Espagne céderait à l'Angleterre ses droits sur ses anciennes possessions, pour la couvrir de sommes qu'elle lui doit. Nous savons bien que cette dernière puissance sait toujours obtenir satisfaction de ses débiteurs, et nous devrions lui céder notre créance sur l'Espagne pour l'expédition de 1823; mais il faut attendre pour savoir ce qu'il y a de vrai dans ces incroyables arrangements diplomatiques auxquels beaucoup de personnes ont cependant ajouté foi.--Des interpellations ont été adressées dans le Parlement aux ministres de la reine, pour savoir si le désaveu de l'Angleterre avait été assez complet, à l'occasion de tous les actes révolutionnaires et de tous les actes du barbarie dont les ministres et les agents du gouvernement espagnol viennent de se rendre auteurs ou responsables. Ceci semble être une critique amère des témoignages de sympathie politique qui viennent d'être échangés en monnaie de décorations entre le cabinet des Tuileries et celui de l'Escurial.--Le procès d'O'Connell marche d'ajournements en ajournements. On pense, aujourd'hui que, si tant est qu'on arrive à prononcer la condamnation, on rendra suspensif l'effet de l'appel des condamnés, et qu'on s'arrangera ensuite pour que l'époque à laquelle on devrait statuer sur cette requête nouvelle soit indéfiniment reculée.--Le Parlement s'est occupé des moyens de poursuite à mettre à la disposition des Anglais créanciers de ceux de leurs compatriotes qui habitent la France. Si l'on en croit cette discussion, tous les gentlemen qui se trouvent à Paris n'y seraient pas uniquement amenés par le désir libre et spontané de visiter la patrie des beaux-arts et des belles manières. D'après un relevé statistique qui vient d'être distribué tout récemment aux chambres anglaises, au mois de janvier dernier, soixante-six mille Anglais avaient leur résidence en France, sans compter à peu près 55,000 visiteurs accidentels. Leur dépense chez nous était évaluée à 125 millions du francs,--Lord Ashley a déclaré dans la chambre des communes que lorsque viendrait la troisième lecture du bill des manufactures, il demanderait que la durée du travail fût de onze heures par jour jusqu'en 1847 et qu'il espérait que cette modification serait appuyée par le ministère. Sir Robert Peel n'a pas contredit lord Ashley.--Un journal vient de faire le relevé des traitements des grands fonctionnaires et dignitaires anglais. Sir Robert Peel a, comme premier lord de la trésorerie, 150,000 fr.; quatre autres membres du cabinet ont 125.000 fr. chacun; d'autres ne reçoivent que des sommes moindres, mais fort rondes encore. Lord Abinger, premier baron de l'échiquier, dont nous avons annoncé la mort dans notre avant-dernier numéro, et dont nous donnons le portrait aujourd'hui, recevait 175,000 fr.; le lord premier juge de la cour du banc de la reine en touche 202,500; le lord grand chancelier d'Angleterre, 350,000, et le lord lieutenant d'Irlande, 500,000.
Que dire de l'Espagne? Rien; car il faudrait apprendre à nos lecteurs qu'on s'attendait à Madrid à la condamnation à mort de M. Madoz, député, et que le défenseur choisi par lui a été arrêté pour avoir vivement embrassé sa défense. Toutefois nous ne pouvons résister au désir de transcrire les termes dans lesquels le journal el Mundo a fait ses adieux à ses abonnés: «Hier le gouvernement a publié un décret concernant la liberté de la presse; en conséquence de ce décret, el Mundo cesse de paraître à partir d'aujourd'hui.»
Tous les gouvernements de l'Europe semblent devoir entrer avant nous dans la voie de la réduction de l'intérêt de leur dette ou de son remboursement. La Russie elle-même nous devance. On lit dans la Gazette officielle du royaume de Pologne, sous la date du Saint-Pétersbourg: «Tous les fonds 5% du trésor seront retirés de la circulation, et il sera réservé aux porteurs du ces titres la faculté de les échanger contre les fonds 4%, ou d'en demander la valeur nominale en numéraire. La banque de Pologne est chargée de la conversion des fonds 5% en 4%, et la commission des finances et du trésor a émis, à partir du 20 mars (1er avril), des fonds 4% au porteur jusqu'à concurrence de la valeur correspondante au fonds d'amortissement.»
Depuis la suppression brusque et énergique des janissaires, Constantinople n'avait jamais été le théâtre d'un coup d'État pareil à celui qui vient d'y être exécuté. Tous les musulmans avaient été invités à se réunir dans les diverses mosquées; à mesure qu'ils se rendaient à cet appel, des officiers chargés du recrutement, et à la disposition desquels la garnison avait été mise, faisaient saisir tous les hommes jeunes qu'ils jugeaient propres au service militaire. Ceux-ci étaient conduits à bord des bateaux à vapeur du gouvernement, qui les transportaient à la caserne de l'île de Halki. Le lendemain, un conseil formé à cet effet, a de nouveau fait un choix parmi ces prétendus volontaires, et ceux qui avaient plus de trente ans, comme aussi ceux qui étaient domiciliés à Constantinople, ont été mis en liberté. Les autres, dont on évalue le nombre à 15,000, sont destinés à remplacer les soldats qui ont fini leur temps de service et qu'on doit renvoyer chez eux. Le soir même a été lu dans les mosquées un firinan par lequel il est formellement défendu aux musulmans de s'entretenir de cette mesure, avec menace de la punition la plus sévère. Pendant tout le temps que cette presse a duré, le sultan est demeuré enfermé dans son palais, défendu par une force imposante.
Le prince Maurice de Nassau, frère du duc régnant et officier au service de l'Autriche dans un régiment de hussards, assistait à une partie de chasse, en Hongrie, chez l'un des principaux magnats du pays. A la vue de la brutalité presque féroce avec laquelle ce dernier maltraitait deux pauvres rabatteurs, frappés à terre et demandant grâce, le jeune officier, dans un mouvement d'indignation irréfléchie, leva sur le magnat le fusil dont il était arme, et l'étendit lui-même à ses pieds. Le prince Maurice est un jeune homme de vingt-quatre ans. On se demande devant quel tribunal les lois de l'Autriche vont porter l'instruction de cette malheureuse affaire.
Les obsèques du feu roi de Suède ont dû être célébrées le 20 à Stockholm. Les États généraux se réuniront au mois de juillet. L'édit de convocation paraîtra après les obsèques. L'on croit que le nouveau roi, Oscar 1er, sera couronné à Stockholm dans le mois d'août, et à Christiania vers la fin de septembre.--Le prince de Wasa vient d'écrire de Darmstadt à tous les souverains de l'Europe, pour déclarer que, s'il ne croit pas devoir, dans les circonstances actuelles, faire valoir ses droits à la couronne de Suède, il n'entend pas néanmoins y renoncer, et qu'il se réserve de les revendiquer dans telle autre occasion qu'il jugera convenable.--Le nouveau canal de Trollhoata, qui complétera la jonction des deux mers, sera ouvert le 20 du mois prochain.
Il vient d'être pourvu à la vacance de quelques sièges épiscopaux. M. Manglard, curé de Saint-Eustache, à Paris, est nommé évêque de Saint-Dié; monseigneur l'évêque de Gap, dont l'état de santé motive cette translation, est nommé évêque de Verdun; M. Dépery, vicaire général de M. l'évêque de Belley, est nommé au siège de Gap; M. Fabre des Essarts, vicaire général capitulaire de Blois, est nommé évêque de cette ville; enfin M. Ruissas, archiprêtre de la métropole de Toulouse, est nommé évêque de Toulouse.
La mort ne perd pas son temps. Nous n'avions pas eu encore jusqu'à ce jour autant de noms à inscrire sur nos tables funéraires. L'Institut de France et le Conservatoire royal de musique ont perdu le célèbre auteur d'Aline, du Délire, de Montano et Stéphanie, et de tant d'autres œuvres lyriques qui feront vivre le nom de Berton. Il avait puissamment contribué à fonder cette belle école française dont le Conservatoire perpétue les précieuses traditions.--M. de Compigny, ancien officier général, qui siégea au côté droit de la chambre des députés, de 1815 à 1827, est mort également dans un âge avancé.--Madame la duchesse de Lorges, née de Tourzel, vient, au contraire, d'être enlevée à sa famille dans sa trente-huitième année.--Citons encore M. le lieutenant général baron Ledru des Essarts;--monseigneur Diaz Perino, religieux de l'ordre des dominicains, et évêque de [illisible] morque;--et M. le comte d'Exéa, membre du conseil général de l'Aude.--M. Reynold, gouverneur du Missouri, s'est tiré un coup de pistolet au cœur.--Enfin M. le comte de Fossombroni, savant distingué et premier ministre du grand-duc de Toscane, est mort à Florence à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, que peu de premiers ministres atteignent dans l'exercice de leurs fonctions.
La plus importante nouvelle, la nouvelle qu'on échange depuis trois ou quatre jours en se donnant la main, la voici: Rachel est malade!» Cela remplace le bonjour et le comment vous portez-vous, qui sont d'usage éternel; c'est variation.
Mademoiselle Rachel est tombée malade, en effet, et dans une circonstance qui a rendu le fait de sa maladie plus singulier et plus grave. On était à la veille de la première représentation d'une tragédie nouvelle: Catherine II, de M. Romand. L'illustre actrice devait jouer le principal rôle; elle avait accepté avec ardeur, il y a six mois, des mains de M. Romand lui-même. Pendant trois autres mois, les acteurs, et mademoiselle Rachel à leur tête, s'étaient livrés à une étude laborieuse et assidue de l'ouvrage de M. Romand. Le public était prévenu et attendait avec impatience cette ronde tentative de sa tragédienne favorite dans une pièce inédite. La Judith de madame Girardin n'avait point, comme on sait, prouvé sans réplique l'autorité de mademoiselle Rachel de son succès dans les œuvres de nouvelle fabrique. Que ce soit faute de madame de Girardin, personne ne le conteste; mais enfin l'épreuve n'avait pas tourné complètement à l'honneur de l'actrice. On comptait donc sur Catherine II pour une revanche, et la curiosité était vivement excitée: le Théâtre-Français rêvait un grand succès; déjà M. Romand se voyait front ceint du laurier triomphal. Tout à coup se répand bruit sinistre: «Rachel ne jouera pas! Rachel est en danger!» L'effroi gagne le théâtre, les acteurs se regardent d'un air atterré et M. Romand est sur le point de s'évanouir; figurez-vous un homme auquel on enlève un amour, un bonheur, une gloire qu'il touchait du doigt et qu'il croyait tenir.
M. Romand a joué en tout ceci le rôle de Tantale, qui voit l'onde échapper à sa lèvre altérée.
Il va sans dire qu'on a fait courir mille bruits sur cette subite indisposition de mademoiselle Rachel. Il y en a de nature ne se pouvoir être rapportés; il en est d'autres qui peuvent se dire tout haut, et au besoin s'imprimer. Celui-ci est du nombre: mademoiselle Rachel aurait une rancune contre le Théâtre-Français, qui lui a refusé de donner une représentation au bénéfice de sa petite sœur Rébecca et de son frère Raphaël.--Ou bien encore: mademoiselle Rachel, au moment suprême et sur le point de livrer bataille, a eu peur d'une défaite et a reculé; l'ombre de Judith s'est dressée devant elle.
Il nous répugnerait de croire que mademoiselle Rachel a du céder à ce point à des calculs personnels; ce serait de l'égoïsme tout pur, et du plus condamnable; tenir, en effet, un pauvre auteur en haleine pendant six mois, prendre à d'honnêtes comédiens leur temps et leur travail, leurrer un théâtre, c'est-à-dire une entreprise importante, de l'espoir d'un succès ou tout au moins d'un puissant appui pour l'obtenir, et tout à coup lâcher prise, par une crainte pusillanime, par un ressentiment puéril, par un caprice, ce serait plus qu'un coup de tête, ce serait une mauvaise action, et nous n'oserions pas croire que mademoiselle Rachel en fût capable. Mieux vaut donc s'en rapporter au bulletin de M. le docteur en médecine; car la médecine affirme que mademoiselle Rachel est très-positivement et très-sérieusement malade; il lui faut du repos et un long repos; Hippocrate dit six mois, Quintillien un an; les mieux informés se placent entre ces deux opinions.
Quoi qu'il en soit, cette catastrophe imprévue jette la désolation au Théâtre-Français; s'il avait quelque autre bien pour prendre patience et pour se consoler! mais tout lui manque à la fois; ce n'est pas seulement Catherine II, ce n'est pas seulement mademoiselle Rachel, ce sont toutes les branches, si on peut ainsi dire, sur lesquelles il avait mis son espoir de salut pour cette saison de printemps et d'été; la censure a pris le Théâtre Français à partie et lui fait, depuis un an, des blessures profondes; il semble que ce soit un duel à mort. Les Bâtons flottants, qui définitivement ne seront pas joués, une Conspiration sous le régent, drame de M. Dumais, sont restés sur le champ de bataille! La censure, sans cris de pitié, les a dévorés tout crus.
Dans cette extrémité, le Théâtre-Français crie à l'aide et sent dépérir semaine par semaine, jour par jour, heure par heure: il meurt faute de pièces nouvelles, il meurt faute d'auteurs heureux, il meurt par ce qui n'est pas et par ce qui est en lui; et cette république délabrée demande un roi; une main ferme peut la relever de ses ruines: le Théâtre-Français est en si mauvais état que ce recours à un despotisme ne pourrait pas rendre sa position pire, et qu'en demandant un roi, il ne risque point de renouveler la fable des grenouilles.
Puisqu'il nous est permis de mêler le sacré au profane, parlons de monseigneur Louis Belmas, mort récemment évêque de Cambrai. M. Belmas était un homme d'esprit, un homme aimable, et un excellent homme; il était en outre évêque tolérant et éclairé; l'Empereur l'estimait particulièrement; il faisait plus encore, il l'aimait avec préférence sur tous les autres grands dignitaires de l'Église. Pendant sa longue carrière, le bon évêque ne démentit jamais, par aucune action, par aucune parole, ce glorieux témoignage de l'affection du grand homme; son diocèse lui voua un véritable culte, et Cambrai l'adorait. Un jour, en 1829, le bruit se répandit que M. Belmas avait le projet de quitter ses ouailles et île se retirer dans le Haut-Languedoc, où il était né. Aussitôt toute la ville inquiète alla le trouver, le suppliant de ne pas causer cette douleur de sa retraite et de son départ à sa chère ville de Cambrai; il y eut des supplications, il y eut des larmes; si bien que l'excellent évêque ne put résister à ces témoignages unanimes d'une affection cordiale, «Eh bien! dit-il, plein d'une vive émotion, je mourrai au milieu de vous.» Il a tenu parole, et mourut dernièrement à Cambrai, regretté et béni.
Une nièce de M. Belmas, mademoiselle Donat, a eu l'idée pieuse de consacrer la mémoire de son oncle par une œuvre d'art, qui pût être acquise aisément par les nombreux amis qu'il possédait et par les citoyens de Cambrai qui gardent chèrement le souvenir de ses vertus. Une médaille vient d'être frappée dans cette intention; elle représente, sur la face, le portrait de M. Belmas, tête fine et bienveillante; de l'autre, les insignes de sa dignité. Mademoiselle Donat a commandé cette médaille à ses frais; et, en femme distinguée, qui comprend combien la beauté du travail donne du prit à un pareil hommage, elle a choisi pour l'exécuter M. Depaulis, notre habile graveur, lequel y a mis toute la conscience et toute la pureté de son rare talent.--Allons, artistes et poètes, voilà qui est bien! Un grand homme est mort, ou bien un pieux évêque descend dans la tombe; toi, monte ta lyre; loi, prends ton burin ou ton pinceau; chantez la gloire et consacrez la vertu! Quel plus bel usage peut-on faire de la corde harmonieuse et de l'éternel airain?
Il y a, au Gymnase, un acteur du nom de Delmas; l'évêque du Cambrai était son oncle; toutefois, pour ne pas trop compromettre l'Évangile avec le vaudeville, le comédien a changé la première lettre de son nom et mis un D à la place du B. Delmas est un honnête homme et un honnête acteur; il est probable que le jour où il aura rempli son dernier rôle ici-bas pour aller, dans l'autre monde, rejoindre son brave oncle, l'évêque de Cambrai ne fera pas le rigide, et que Belmas tendra la main à Delmas et lui donnera sa bénédiction. Béranger est de cet avis.
Comment de Cambrai sommes-nous arrivés au Gymnase et d'un évêque à comédien? Quoi qu'il en soit, nous y voici, et autant vaut profiter de l'occasion pour annoncer l'abdication définitive de M. Delestre-Poirson, directeur; les batailles livrées par M. Delestre-Poirson aux auteurs dramatiques ont fait assez de bruit depuis longtemps, et le Gymnase a payé trop rudement les frais de la guerre, pour qu'on n'apprenne pas avec plaisir que cette retraite de M. Poirson va faire refleurir la paix; ce n'est pas précisément une paix à tout prix, mais une paix du prix de trois cent et quelques mille francs que M. Poirson-Delestre recevra pour panser ses blessures; beaucoup se guérissent à moins.
Le successeur de M. Poirson s'appelle M. Montigny; il est directeur du théâtre de la Gaieté, je crois, où il fait jouer force mélodrames; je ne sais même si, de temps en temps, il n'en compose pas pour son propre compte; c'est un homme complet, comme on voit. M. Montigny possède-t-il une eau merveilleuse pour rendre la santé aux malades? a-t-il découvert une pondre de Perlimpinpin pour ressusciter les morts? Cela est à désirer, et lui servirait dans la circonstance; si le Gymnase n'est pas tout à fait mort, en effet, en vérité il est bien malade. Mais il y a de la ressource; les auteurs proscrits vont revenir au bercail, et M. Scribe a promis de faire des vaudevilles pour féconder de nouveau le terrain; et quel théâtre ne réunit pas quand M. Scribe s'en mêle? Il est vrai que le Gymnase est le théâtre de ses premières amours, et que les premières amours ne se recommencent guère ou se recommencent mal.
--Ce pauvre M. Kirsch ne s'est pas découragé; il a tenté une seconde ascension; mais cette seconde aventure n'a pas mieux réussi que la première; un coup de vent est survenu et a jeté le ballon à bas. M. Kirsch s'est livré à un violent désespoir; c'était à faire pitié. Pourquoi, en effet, un coup de vent, qui vient là tout exprès miner une espérance? Jusque-là, le ciel s'était montré calme et clément; le jour était magnifique; le soleil éclatait splendidement dans l'azur; il n'y a eu qu'un seul coup de vent dans la journée, et c'est ce pauvre M. Kirsch qui l'a reçu à bout portant, ce vent contraire n'aurait-il pas aussi bien pu souffler un quart d'heure avant ou un quart d'heure après? Heur et malheur! Tandis que M. Kirsch échouait, d'autres, peut-être au même instant, lançaient leur ballon gonflé du vent de la vanité et de la sottise, et allaient aux nues! Choisir le vent, avoir le vent pour soi, c'est le secret de bien des ascensions et de bien des renommées, de beaucoup de ballons et de fortunes.--Enfin la troisième tentative de M. Kirsch a réussi; on annonce que le vent lui a été favorable mercredi dernier.
--Mademoiselle Déjazet vient de perdre sa mère, âgée de quatre-vingt six ans passés, ce qui n'annonce pas que Frétillon soit tout à fait dans son printemps. Le convoi de cette bonne femme, qui avait eu l'honneur de concevoir et de mettre au monde une des plus spirituelles, des plus célèbres, des plus adorées, des plus populaires actrices de ce temps-ci, avait attiré une foule considérable d'artistes de toute espèce, de directeurs de théâtre et de comédiens. On dit mademoiselle Déjazet très-profondément affligée de la mort de sa vieille mère; c'est que Frétillon a du cœur, Frétillon est une bonne fille de toutes manières.
--On a fait grand bruit, ces jours derniers, d'un certain aigle noir qui s'est montré tout à coup dans le ciel parisien. L'aigle, déployant ses ailes, planait sur la ville immense; et tous les regards, surpris, de le regarder. «D'où vient-il? Est-ce un présage?» On a fini par découvrir que l'oiseau merveilleux s'était tout simplement échappé de la maison de M. Vairmaire, rue de Grenelle-Saint-Honoré, où on le tenait en cage. Cependant l'aigle ne s'est pas laissé reprendre il jouit de sa liberté, il se nourrit aux frais de la ville du Paris. L'autre jour il s'est abattu sur un chien, dans la rue Mouffetard, et en a fait son déjeuner, ou peu s'en faut, à la barbe de la foule ébahie; et hier le Constitutionnel l'a découvert au dessus des tours de Notre-Dame, soupant avec un corbeau. Sous l'empire, personne n'aurait fait attention à cet aigle, nous en avions tant! Mais aujourd'hui que tant de poulets d'Inde passent pour des aigles, on s'étonne de voir par hasard un aigle véritable.
--L'Angleterre possède en ce moment un nain extraordinaire surnommé Tom-Thumb ou Tom-Pouce. Ce nain se montre partout. Un journal anglais prétend que Tom-Thumb fait dix mille francs de recette par semaine, tant la curiosité publique est, en ce moment, excitée à son profit. Il est vrai que la reine Victoria raffole de Tom-Thumb et s'en divertit beaucoup. La ville prend l'exemple de la cour, les valets imitent le maître, les sujets singent le souverain: de là le succès de Tom-Thumb. Mais que demain S. M. Victoria se lasse du nain et s'amuse d'un géant, adieu mon pauvre Tom-Thumb; Goliath aura la chance, et le nain sera honni.--Tom-Thumb est attendu le mois prochain à Paris; nos nains politiques et littéraires lui préparent une réception fraternelle et digne de sa petitesse.
Duprez est revenu de Londres passablement chargé de bank-notes: il se promenait triomphalement hier dans sa calèche, par le plus beau soleil du monde.
--M. Raoul, célèbre fabricant de lunes, vient de mourir; c'était un industriel très-ingénieux et d'un grand mérite; ses lunes avaient une réputation européenne; le serpent de l'envie avait cherché vainement à y mordre.
--L'Académie Royale de Musique prépare un opéra nouveau: Richard en Palestine; la musique est de M. Adolphe Adam, qui voudrait bien être de l'Institut, et fait, pour cela, claquer le fouet du Postillon de Longjumeau. M. Adam finira par arriver au relais.
--Le bruit court de la prochaine ouverture, à la salle Ventadour, d'un théâtre espagnol. On prétend qu'Espartero en est le directeur; mais on prétend tant de choses!
Et cependant, allez au jardin des Plantes respirer le parfum des amandiers en fleur.