Salon de 1844.

3e article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84 et 103.

Notre collaborateur M. Bertall a fait sa revue pittoresque. Une petite vacance a eu lieu pour le Salon, vacance chère à beaucoup d'artistes, pendant laquelle ils écrivent à M. le directeur afin d'obtenir une meilleure place, comme si la justice de leurs réclamations pouvait leur donner droit à les voir accueillir. La vacances finie; quelques uns se réjouissent; on les a mieux placés. D'autres se lamentent plus encore que lors des premiers jours de l'exposition: on les a mis dans un jour faux, on leur a donné une mauvaise travée; M. le directeur, par amitié, leur a jeté le pavé de l'ours. Le public voyait peu leur œuvre, et, depuis qu'ils ont réclamé, le public ne la voit plus du tout.

Les changements récemment opérés dans la disposition des tableaux n'ont fait que doubler notre tâche, à nous: une heure, au moins, nous avons erré, cherchant nos noms bien connus, sans les trouver, cherchant, sans les découvrir, des œuvres qu'avaient signalées nos confrères. Pauvre critique! quel désappointement n'a pas été le tien! Et cependant les innovations sont peu nombreuses.

Le lecteur n'a pas besoin d'être éclairé à ce sujet, et s'il nous prenait fantaisie de lui en faire part, sans doute il nous adresserait la phrase terrible: Avocat, passez déluge;--critique, ne vous répétez pas. Reprenez la promenade à l'endroit où nous nous sommes quittés. Rien de moins, mais rien de plus. Or le public a tant d'erreurs, tant de péchés, tant d'omissions à nous pardonner, que nous nous garderons bien, pour si peu, de l'indisposer.

Avant d'aller rendre visite au portrait de M. Pasquier, arrêtons-nous devant l'œuvre de M. Jadin. Si nous considérions les peintures de M. Jadin comme des tableaux, au lieu de voir en eux des panneaux d'appartement, nous serions en droit d'être un peu sévère à l'égard de ce peintre. Mais nous les prenons comme il nous les donne. Le panorama d'une chasse se déroule devant nos yeux. D'abord voici le portrait authentique et collectif de la meute, appartenant à M. le comte Henri Greffullie; puis voici le Rendez-vous, auquel personne ne manque. Le Hallali est la mise en scène d'un fait récent; un sanglier forcé charge le cheval de M. le prince de W.... Enfin, la Course aux lévriers est vive et très-mouvementée.

Cette série de panneaux, envoyés cette année au Salon par M. Jadin, a de l'intérêt pour tout le monde: qu'on juge de la joie qu'éprouvent les chasseurs en la regardant! Comme ils prennent avidement connaissance de cette histoire peinte d'une chasse! Il y a tel épisode, reproduit par M. Jadin, qui a le pouvoir de rappeler aux amateurs un débûché qui date de vingt ans. Ralph et Zeph, lévriers à l'entraînement, sont deux portraits fort ressemblants sans doute. Ce dont il faut savoir gré à M. Jadin, c'est de sa facilité à grouper chasseurs, batteurs de bois, chiens et gibier. Nous le répétons, son envoi se compose de panneaux, et comme panneaux ils sont assez terminés.

Nous sommes maintenant devant l'œuvre de M. Horace Vernet, devant le portrait de M. le chancelier Pasquier, qui est, sans contredit, une des plus remarquables œuvres du Salon.

A quoi bon parler de l'habileté avec laquelle ce portrait est peint? M. Horace Vernet à une réputation telle, qu'il suffit de nommer ses tableaux pour que le public sache à quoi s'en tenir sur leur mérite. Le portrait de M. Pasquier brille par la ressemblance, par le naturel de la physionomie, par la dignité simple de la pose: le grand chancelier, revêtu du son grand costume, est occupé à dépouiller le scrutin.

Non loin du portrait de M. le chancelier Pasquier, se trouve le portrait d'une autre sommité parisienne peint par une autre sommité dans les arts. Nous voulons parler du portrait de M. Rambuteau, préfet de la Seine, par M. Henri Scheffer, œuvre large, sévère et consciencieuse, comme sait les faire l'auteur de Charlotte Corday. Le portrait de M. Jourdan, par le même, a une valeur égale sous le rapport de l'art, et plaît moins comme ressemblance.

Les trois portraits de M. Alexis Pérignon ont en, et devaient avoir un immense succès, car il est difficile de peindre avec plus de charme et plus de goût; celui d'un élève de l'École Polytechnique, par M. Pichon, est un des meilleurs du Salon; ceux de M. Léon Viardot appartiennent à la bonne école; ceux de M. Charlier prouvent chez l'auteur une grande habileté et beaucoup de savoir-faire dans les ajustements. Quant au portrait de M. V. de la Pelouze, par M. Uzanne, nous le reproduisons à deux titres: il est bien peint, et fait connaître à nos lecteurs un homme qui a tenu pendant vingt-cinq ans un rang honorable dans la presse: l'ancien directeur du Courrier français, le collaborateur et l'ami de Châtelain.

Portrait de M. Pasquier, chancelier de France, président
de la Chambre des Pairs, par M. Horace Vernet.

Madame Eugénie Grün, dans son portrait de M. A... G... a déployé une grande habileté de pinceau, ainsi que dans sa Tête d'étude, placée sous le n° 863. Enfin, les onze portraits-miniatures de M. Maxime David ont droit à l'attention des connaisseurs.

Il nous souvient de Montaigne visitant la tasse, qui obtint un grand succès dans une des expositions précédentes; cette œuvre fit jeter les yeux depuis sur tout ce qui est sorti de l'atelier de M. Louis Gallait. Eh bien! nous avons peine à le reconnaître cette année, tant son envoi est inférieur à ce qu'on peut attendre d'un peintre qui a fait ses preuves. La Prise d'Antioche par les Croisés est une toile à effet, et qui ressemble beaucoup trop à un cinquième acte d'opéra; au reste, rien n'égale la verve avec laquelle elle est composée, le désordre est au comble parmi les musulmans. Deux pendants, Bonheur et Malheur, n'ont pas un mérite égal. Le Bonheur, c'est-à-dire la mère heureuse regardant jouer ses enfants et paraissant posséder tous les biens que la fortune et la santé peuvent donner, est d'un coloris conventionnel, d'un dessin faiblement étudié. Le Malheur, représenté par une jeune femme presque en haillons mettant ses enfants à peine vêtus sous la protection de la croix, est bien supérieur au pendant, quoique peint dans le même genre; la tête de la mère a une expression poignante qui saisit. Dans le salon carré, le portrait de M. Dubois est parfaitement peint. Que M. Louis Gallait nous pardonne notre sévérité; nous savons quel est son talent, et voilà pourquoi nous exigeons davantage.

Deux frères, MM. Achille et Léon Benonville, ont exposé, et obtiennent un succès égal.

Le premier s'est inspiré de ces beaux vers d'André Chénier sur l'infortune d'Homère:

Et sur une pierre

S'asseyait; trois pasteurs, enfants de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses; gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protège du vieillard la faiblesse inquiète

Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui...

Comme le poète, le peintre a été bien inspiré, et il a envoyé de Rome un beau paysage historique, composé et rendu avec bonheur, notamment sur les premiers plans; une certaine uniformité d'exécution fait seule tort à l'ensemble du tableau. Homère abandonné dans l'île de Sicos et accueilli par des bergers est une œuvre qui honore le jeune lauréat de l'Institut. Le Souvenir de la vallée de Narni, par le même, seul beaucoup moins l'école que le paysage d'Homère, et nous fait espérer que M. Achille Renouville possède une véritable originalité.--Son frère, M. Léon Renouville, a exposé une Esther remarquable en tous points, d'une couleur brillante, d'un dessin habile.

Un autre lauréat de l'Institut, M. Jean Murat, mérite nos éloges pour ses Lamentations de Jérémie, tableau où se remarquent des qualités de premier ordre et de malheureux défauts. Il est inutile de s'appesantir sur ce tableau exposé déjà aux Beaux-Arts; c'est bien le peintre d'Agar qui l'a composé. Allez dans la galerie des gravures: Agar dans le désert, gravé avec talent par M. Alexandre Manceau, vous prouvera que M. Murat pèche sous le rapport de l'imagination, mais que son dessin est d'une pureté extraordinaire.

Que reprocherons-nous à MM. Schopin, Émile Signol, Serrur et Gosse?

A M. Schopin, son Don Quichotte et les Filles d'auberge, qui manque de caractère autant que sa Virginie au bain, autant que ses deux sujets sur Manon Lescaut, autant que ses deux sujets sur les Mystères de Paris. Certainement, M. Schopin a de l'habileté et du faire; mais il ressemble à ces acteurs qui sont toujours les mêmes. Quel que soit le sujet qu'il traite, ses moyens ne changent jamais. Les deux sujets de Manon Lescaut, traités par M. Édouard Schwind, ont des qualité» plus réelles que ceux de M. Schopin.

A M. Émile Signol, ses deux portraits historiques, qui ne nous permettent pas de croire que son talent soit multiple et puisse briller, notamment à peindre des chevaux. Le Portrait équestre de Godefroy de Bouillon et le Portrait équestre de saint Louis sont des toiles de genre, moins la grâce et l'agrément. Les deux autres portraits non équestres de M. Émile Signol nous plaisent davantage!

A M. Serrur nous ne reprochons que l'insuffisance de verve, car son Dévouement d'un bourgeois d'Abbeville renferme d'excellentes parties. Le fait qu'il a traduit sur la toile est une des plus belles pages de l'histoire de la bourgeoisie en France. Les Anglais s'étaient emparés d'Abbeville; un bourgeois, nommé Ringois, refusa de les aider à dominer ses concitoyens: il fut enlevé et conduit, chargé de chaînes, à Douvres. On le plaça sur le parapet d'une tour qui dominait la mer. «Reconnaissez-vous pour votre maître Édouard III? lui cria-t-on.--Non, répondit Ringois, je ne reconnais pour maître que Jean de Valois.» Il fut jeté la mer. M. Serrur a rendu cet épisode avec talent; mais pourquoi ses groupes ne sont-il pas posés avec plus d'assurance; pourquoi sa couleur n'a-t-elle plus de brillant? La Contemplation fait honneur à M. Serrur.

A M. Gosse nous souhaiterions plus d'ampleur dans la manière, et on pourrait alors l'appeler le Casimir Delavigne de la peinture. Les œuvres du poète ont souvent été par lui traduites en tableaux. Un jour, nous avons aperçu les Enfants d'Édouard; un autre jour, à l'ouverture du Salon de 1844, nous voyons Louis XI aux pieds de saint François de Paule.


Portrait de M. de Rambuteau, par M. Henri Scheffer.


Portrait de M. Valentin de la Pelouze, directeur de l'ancien Courrier Français, par M. Uzanne.

Ce dernier tableau est bien composé, et rempli de détails consciencieusement peints. Maître Adam et le prince de Gonzague est un intéressant épisode agréablement rendu. La femme de maître Adam, en introduisant le prince auprès de son mari, plus occupé de ses vers que de son travail, lui dit: Voyez, monseigneur, à quoi mon paresseux de mari s'amuse au lieu de travailler.--Ingénieuse moitié! Ton paresseux de mari s'occupait à faire ses fameuses chevilles.» Le portrait exposé par M. Gosse est remarquable; c'est tout ce que nous en pouvons dire. Justice vient d'être rendue tardivement à M. Théophile Blanchard; un de ses paysages vient d'être placé dans le Salon doré. Nul, plus que cet artiste, ne sait donner une idée de la nature dans ses plus simples comme dans ses plus merveilleux aspects. La Vue prise sur les bords de l'Oise a des qualités sans nombre qu'obscurcissent à peine des détails parfois un peu négligés. La Vue prise à Noisy est d'un effet saisissant. M. Blanchard appartient à cette école de paysagistes qui ne corrigent pas la nature par l'imagination, et qui ne manquent pas, cependant, de la copier, en lui laissant sa poésie et sa vigueur. Il en est de même de M. Eugène Lepoittevin pour les scènes animées. Jamais sa verve ne s'épuisera, du moins tout nous porte à le croire. Avez-vous vu une Embarcation (dite la poste aux choux) venant approvisionner un poste de flibustiers sur la côte? Y a-t-il quelque chose de plus habilement touché, de plus spirituellement fait? Et le Renseignement donc! Ce tableau fait plaisir, tout placé qu'il est à côté des Marilhat et d'un Tony Johannot; c'est qu'il est plein de bonhomie, et que les accessoires en sont charmants. Les Fruits d'automne ne sont pas le moins agréable des tableaux de M. Eugène Lepoittevin, qui tous ont un air de parenté que bien des gens appellent uniformité, et que nous considérons comme le style. M. Lepoittevin a un talent fin, coquet et facile; il fait un feuilleton en peinture, soit; mais qu'importe, s'il amuse? Où s'arrêtera M. Achard? Personne ne le sait, et lui-même moins que le public peut-être, tant ses études sont sérieuses et suivies. Quoi qu'on puisse dire pour décourager les travailleurs, la réputation récompense tôt ou tard les hommes dont les capacités sont réelles. En 1840, personne ne connaissait M. Achard; en 1844 M. Achard est, à bon droit, regardé comme un excellent paysagiste. Trois vues et un paysage forment son exposition. Les trois vues sont prises dans le Hameau de Sainte-Égrève, ou aux environs. Il serait difficile de surpasser Achard pour ce qui concerne les terrains et les collines rocailleuses, qu'il peint avec une étonnante vérité. Une chose lui manque encore, c'est le feuiller de ses arbres de premier ou second plan.

La Poste aux Choux, par M. Eugène Lepoittevin.

Aucune vue n'a plus de charnu; que la Vue générale du village de Nazareth, en Galilée, par M. Alphonse Montfort.

Vue générale du village de Nazareth, en Galilée, par M. Alphonse Montfort.

Non-seulement la couleur en est bonne, mais encore le point de vue est bien choisi. Le groupe d'hommes, de chameaux et de bœufs a du mouvement, et, par-dessus tout, la légèreté des tons dans le ciel, la grâce dans les lignes et la transparence de l'horizon font de ce tableau une charmante page.

M. Marandon de Montyel a exposé cette année trois paysages, Son Souvenir du pays Vaud et son Vieux château de Creceils sont de petite toiles qui n'ajouteront rien à la réputation! de cet habile artiste, mais la Cascade de Retie près de Florence attire à juste titre l'attention des connaisseurs. Cette nature âpre et sauvage convenait bien au talent énergique et austère de M. Marandon de Montyel. C'est un tableau qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'on y remarque encore des progrès incontestables. M. Marandon de Montyel deviendra bientôt, s'il continue à marcher du même pas, un de nos meilleurs peintres de paysages.

Les Rives de l'Albarine, par M. Édouard Hostein, peuvent être regardées comme le plus beau paysage qu'il ait exposé depuis longtemps, soit pour la grandeur, soit pour le fini avec lequel il est fait. La Vallée de la Saône, et les Rives de la Saône, du même peintre, sont moins complets, sans être indignes de son talent.--Le Paysage de M. Troyon a beaucoup d'air; c'est un des plus pittoresques endroits de la forêt de Fontainebleau. Le tableau appelé Dessous de forêt, et dans lequel M. Troyon représente un chasseur tirant un canard sauvage, est certainement rempli de beautés du premier ordre; mais la lumière n'est pas lumineuse (qu'on nous pardonne ce pléonasme qui fait comprendre notre pensée); le plan de gauche s'efface beaucoup trop.--Un Village des États romains, peint dans un genre tout à fait opposé, par M. Sabatier, a de la grandeur et de l'air, quoique petit et bien rempli; le Site des Pyrénées, dont la couleur est tout à fait charmante, n'a que le défaut d'avoir certains reflets roses qu'on ne s'explique pas.

Cascade de Rouves près de Florac
(Cévennes), par M. Marandon.

On doit des éloges; à madame Louise Strubberg, pour son Lac de Retournemer (Vosges); cette artiste a profité des leçons de M. Horace Vernet, son illustre maître;--à mademoiselle Clémence Dimier, pour son Saint Jean écrivant l'Apocalypse dans l'île de Patmos, tableau d'un style élevé;--à M. Adrien Lainé, garçon de bureau au ministère de la marine, pour ses Naufragés, sujet traité avec une vigueur remarquable, et pour sa belle Vue des environs de Marseille. M. Lainé pourra devenir un peintre de mérite reconnu;--à M. J.-J. Champin, pour ses grandes et magnifiques aquarelles, qui laissent loin derrière elles une foule de paysages peints à l'huile;--à M. Émile Lonele, pour son Soutenir du lac de Guarda, plein de couleur, et où l'inexpérience du peintre est le seul défaut;--à M. Paul Gourlier, pour ses deux paysages. Son Enfance de Bacchus est un beau tableau, où le feuillage est seulement un peu trop découpé; son Paysage est charmant et d'une largeur de composition à la Corot.

Enfin, et pour ne pas oublier les aquarellistes et peintres de fleurs, nous citerons des Fruits, jolie aquarelle de mademoiselle Amélie Patal; le Vase de fleurs et ananas, de madame Élisa Champin; deux cadres de Fleurs, de madame Clémentine Thierry. Des noms de femmes se trouvent presque seuls sous notre plume, mais notre conscience de critique est sauve; nous mettons en ceci plus de justice encore que de galanterie.