Berton.
Cet artiste éminent qui vient de s'éteindre était, depuis la mort de Chérubini, le doyen des compositeurs français. Né en 1767, il se fit connaître et remarquer, des 1786, par des travaux d'une grande importance, qu'il serait difficile d'apprécier aujourd'hui (nous ignorons si la partition en a été publiée), mais qui dans le temps établirent très-rapidement sa réputation. C'étaient des oratorios, ou poèmes musicaux dont le sujet était emprunté à l'histoire sainte. Il y en a cinq dont on connaît les titres: Absalon, Jephté, David dans le Temple, les Bergers de Bethléem et la Gloire de Sion. Tous furent exécutés, de 1786 à 1790, aux concerts spirituels, dont l'usage était déjà établi à cette époque. Berton ne trouva donc pas devant lui les obstacles sans nombre qui, en France, arrêtent si longtemps les compositeurs à l'entrée de la carrière, et qui font perdre à presque tous les plus belles années de leur vie. Cette heureuse exception est facile à expliquer: le père le Berton était musicien lui-même et compositeur de mérite, il avait été directeur de l'Académie royale de musique pendant plusieurs années, puis il était devenu chef d'orchestre à ce théâtre; et cette position influente le mit à même d'aplanir toutes les difficultés qui, autrement, eussent infailliblement embarrassé les premiers pas de son fils.
Berton, compositeur français.
Dès l'âge de quinze ans. Berton faisait partie de l'orchestre de l'Académie royale de musique en qualité de violon. Tout en s'acquittant de ses devoirs d'exécutant, il se livrait avec ardeur à l'étude de la composition musicale. Son premier maître fut Rey, successeur ou coadjuteur de son père à l'orchestre de l'Opéra. Rey ne tarda pas à déclarer sans ménagement à Berton le père que son fils ne ferait jamais rien qui vaille, et qu'il fallait lui chercher un autre état. Le jeune homme s'obstina, ainsi que font toujours les génies méconnus. Rebuté par Rey, il s'adressa à Sacchini, qui depuis que Gluck et Puccini avaient cessé d'écrire, tenait en France le sceptre de l'art musical. Sacchini, plus clairvoyant que M. Rey, vit d'abord à quel homme il avait affaire. Il l'aida de ses encouragements et de ses conseils, et ce fut sous la direction de ce grand homme que Berton composa les oratorios dont nous avons parlé au début de cet article.
Ses succès au concert spirituel lui facilitèrent l'accès du théâtre. De 1787 à 1798, il fit représenter une douzaine d'opéras, complètement oubliés aujourd'hui, ou dont on ne connaît guère que les titres. On se soutient seulement de Ponce de Léon, parce qu'il en avait fait à la fois les paroles et la musique. Tous ont si complètement disparu, qu'il nous est même impossible de savoir aujourd'hui s'ils avaient mérité leur sort.
L'année 1798 vit éclore le premier des ouvrages de Berton qui fût destiné à lui survivre, et celui de tous, peut-être, qui a élevé le plus haut sa réputation. Nous parlons de Montano et Stéphanie. Un air délicieux, plein de grâce, de fraîcheur et de charme, un trio fort habilement fait, un duo remarquable et deux finales d'un effet très-puissant, placeront Berton au rang des premiers compositeurs d'alors, au niveau de Dalayrac, de Méhul, de Lesueur et de Chérubini. Après Montano et Stéphanie, tous ses bons ouvrages se succédèrent, à des intervalles rapprochés, dans l'espace de dix années. Le Délire parut en 1799; le Concert interrompu, en 1802; Aline, reine de Golconde, en 1803; la Romance, en 1804; les Maris Garçons, en 1806; Françoise de Foix, en 1809. Depuis cette époque, il alla toujours en déclinant jusqu'en 1827, où le mauvais succès des Petits Appartements l'obligea de renoncer définitivement au théâtre.
Lors de l'organisation du Conservatoire en 1793, Berton y avait été appelé comme professeur d'harmonie. En 1815, il fut nommé professeur de composition, en même temps qu'il fut admis à l'Institut. Il a rempli ces utiles fonctions avec zèle, avec amour, et a formé un grand nombre d'élèves, parmi lesquels on compte des musiciens très-distingués. Tous étaient restés ses amis, fait bien honorable pour le maître!
Berton était un homme de mœurs douces, d'un caractère simple et bienveillant. Le sort l'avait cruellement frappé dans les dernières années de sa vie: le choléra lui avait enlevé coup sur coup son fils aîné, F. Berton, professeur de chant et compositeur de mérite, et une fille à laquelle il portait une vive affection. Quelques années auparavant, il avait perdu le plus jeune de ses enfants, Pierre Berton, élève de l'école de peinture, et qui donnait les plus belles espérances. Ce malheureux jeune homme avait péri victime d'un excès de travail.
Berton fut nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1815 et officier en 1830. Il est étrange que Napoléon n'ait pas songé à récompenser un homme de ce mérite, et qui avait obtenu ses plus grands succès sous le consulat et sous l'empire. Berton n'avait pourtant pas les mêmes titres que Chérubini à la défaveur du monarque. Sa musique était facile et chantante, et affectait les formes italiennes. Paësiello était un de ses modèles de prédilection.
C'est dans la mélodie qu'il cherchait de préférence ses moyens d'effets. Ses partitions abondent en idées spirituelles, en motifs piquants, en phrases gracieuses et expressives: son style est très-élégant et son goût d'une pureté irréprochable. Il n'avait pas la science de Chérubini; la nature ne lui avait pas donné ce sentiment profond de l'effet harmonique qui faisait la supériorité de Méhul. Cependant il y avait une certaine originalité dans son harmonie; son instrumentation était habituellement très-claire et avait quelquefois beaucoup d'éclat. Berton est incontestablement l'un des maîtres qui ont le plus honoré l'école française, et sa mort a laissé un vide qui sera difficilement rempli.