Lettre d'un voyageur allemand sur la mer Noire.

Le 26 juin 1843, le bateau à vapeur russe s'élançait de Constantinople vers la mer Noire, suivi d'une joyeuse troupe de dauphins. Je commençais mes voyages de circumnavigation autour du Pont-Euxin, en jetant un long regard d'adieu sur le Bosphore et sur Constantinople, la ville impériale, placée comme un diamant entre deux saphirs et deux émeraudes au confluent de deux mers et de deux continents, et formant ainsi le sceau d'une bague, image de l'empire turc, qui entoure l'ancien monde. Cette brillante métaphore orientale est rapportée par M. de Hammer dans son histoire des Ottomans. C'est la vision qui apparut en rêve au fondateur de la dynastie des sultans, et il est difficile de ne point se la rappeler, quand on contemple la ville orientale aux sept collines, avec ses minarets dorés qui s'élèvent dans le ciel. Tous les voyageurs ont parlé du revers de la médaille; je l'ai aperçu comme eux. Lorsque, du haut d'une mosquée, je considérais Constantinople, mon œil était ravi; mais, bientôt après, engagé dans une rue puante, je trébuchais sur un tas d'ordures ou le cadavre d'un chien, et je m'écriais, avec un voyageur français. Nous habitons sur des ruines, nous nous promenons au milieu des tombeaux, et nous vivons avec la peste.

Depuis que les bateaux à vapeur circulent entre Odessa et Constantinople, le nombre des voyageurs qui viennent du Nord a singulièrement augmenté. Maintenant le trajet entre ces deux villes se fait trois fois par mois, entre Odessa et la Crimée il y a aussi une ligne de pyroscaphes qui transportent les voyageurs à Sébastopol, Koslof, Yalta et Kertsch (Kerson). Tous les mois, un bateau à vapeur de l'État part de cette dernière ville et touche à tous les postes militaires russes de la Circassie, de l'Abasie et de la Mingrelie. Les voyageurs sont transportés gratuitement à bord de ce navire et traités avec beaucoup d'égards; malheureusement Redut-Kalch est le point le plus méridional de cette ligne de bateaux à vapeur; car si elle se prolongeait jusqu'il Trebisonde, on pourrait faire le tour de la mer Noire avec autant d'agrément que de vitesse. Actuellement on est obligé de s'embarquer à bord de petit-bâtiments turcs, ce qui est un mode de navigation des plus désagréables et des plus dangereux. Est-on surpris par une tempête avant que le bateau ait pu s'abriter dans un port, alors on est ordinairement perdu sans ressources, car la côte offre peu de points de relâche. A Trebisonde on trouve de nouveau de bons bateaux à vapeur autrichiens et turcs qui vont deux fois par jour à Sinope et à Constantinople. Dès que la lacune entre la Mangrélie et Trebisonde sera comblée, on pourra faire le tour de la mer Noire en un mois, en visitant tous les points intéressants. La dépense totale pour une personne ne s'élèvera pas au-dessus de douze cents francs.

La société que l'on trouve à bord des bateaux à vapeur russes se compose de négociants qui se rendent à Odessa ou dans les autres ports de la Russie méridionale. Ordinairement il y a aussi quelques touristes russes qui reviennent de Constantinople ou d'Italie. Les voyageurs qui n'ont d'autre mobile que le besoin de voir, le désir de s'instruire ou la démangeaison d'écrire, vont rarement à Odessa. L'armée de touristes que les bateaux à vapeur débarquent tous les ans à Constantinople, s'arrête au Bosphore ou se dirige vers l'ouest pour visiter Balhek, le Saint-Sépulcre, les pyramides et le temple de Minerve. Les rives du Pont-Euxin exercent une médiocre attraction sur ces imaginations usées et fatiguées qui viennent se retremper dans l'atmosphère poétique de l'Orient, pour inonder de nouveau la presse du torrent de leurs impressions de voyage. Il ne faut donc pas s'étonner si les steppes de la Russie méridionale, les fortifications et la flotte de Sébastopol, les débris de la magnificence des chefs tartares à Hakschisarai, les antiquités de Kertsch, les volcans de boue de Tainan, et enfin les prés étincelants de neige de la chaîne du Caucase, ont si peu d'admirateurs. Quoique nous eussions sur le bateau des représentants de toutes les nations européennes, personne, excepté moi, ne s'inquiétait des beautés naturelles du Pont-Euxin. Toutefois le Russe, le Français, l'Anglais et l'Allemand causaient fraternellement ensemble. On partait de tout, même de politique, sans aigreur, et, pendant le dîner, il eût été difficile de décerner le prix de l'appétit à nos estomacs rivaux Ces contacts et ces rapports entre diverses nations n'enlèvent rien au patriotisme, et engendrent une tolérance et une estime mutuelles. On s'aperçoit bientôt qu'il y a des hommes de sens et de cœur chez tous ces peuples, et nos liaisons, quoique passagères, tendent à détruire les vieilles antipathies qui ont si longtemps divisé les peuples et servi les rois. C'est ce qui était évident dans notre petite réunion, où les événements récents de la Chine, Napoléon, l'union douanière de l'Allemagne, et le comte de Woronzow, firent successivement les frais de la conversation. Ces bonnes dispositions étaient entretenues par un excellent vin de l'Olympe, dont j'avais recueilli quelques bouteilles dans les caves de h maison Falkeisen, à Brussa. Pendant cet entretien cosmopolite, je me souvins involontairement de ce vers d'un poète allemand, et je m'écriai:

«Emplissons nos verres et buvons au pays, car s'il en est parmi nous qui n'aient point de maîtresse, tous au moins ont une patrie.»

Le Pont-Euxin parut vouloir s'associer à notre joie et nous donner un bal pour le dessert. Depuis une demi-heure l'air et la mer semblaient s'entendre pour nous faire danser; les assiettes et les verres commencèrent une valse à laquelle nous fûmes bientôt forcés de prendre part nous-mêmes. C'était un coup de vent sans nuages; le ciel était pur et cependant, quoique nous fussions au cœur de l'été, les vagues de la mer Noire s'enflèrent tout à coup et tourmentèrent le malheureux navire en le ballottant dans tous les sens. Les représentants des quatre grandes nations éprouvèrent bientôt les effets habituels de la mer agitée. Ils devinrent d'abord pâles, puis muets et totalement indifférents à la gloire et à l'intérêt national, enfin (juste retour des choses d'ici-bas) ils mêlèrent à l'onde amère le doux vin de l'Olympe dont leur âme avait été, peu d'instants auparavant, si doucement émue.

Pour nous rassurer, le mécanicien nous racontait qu'il s'était trouvé un jour dans une position bien autrement critique. Arrêtés dans leur marche par une tempête furieuse, ils avaient épuisé leur provision de charbon de terre et le navire était devenu le jouet des vagues irritées. Jeté vers les côtes orientales, faisant eau de toutes parts, on travaillait jour et nuit aux pompes; la disette de vivres vint bientôt se joindre à tous ces maux, et le navire arriva dans le port de Varna coulant bas et complètement désemparé.

Cependant le vent diminua peu à peu de violence, la mer s'apaisa, et nous nous trouvâmes par le travers, de l'îlot des Serpents, la seule île qui existe dans la mer Noire. Autrefois des prêtres habitaient cette île, et les anciens font une description poétique de ce temple solitaire debout au milieu des tempêtes du Pont-Euxin et autour duquel la mouette rieuse (Larus cachinnans) décrivait de longs cercles en effleurant les colonnes de son aile humide. Le gouvernement russe a envoyé récemment deux savants pour explorer cet îlot. L'un est le professeur Nordmunn, zoologiste distingué; l'autre, un antiquaire, M. Kœhler. D'après leur rapport, l'îlot des Serpents a trois kilomètres environ de pourtour; il se compose d'un conglomérat de cailloux sur lequel croissent quinze plantes phanérogames Son nom vient des nombreuses couleuvres (Colaber hydrus) qui, dans les beaux jours, se chauffent sur la plage aux rayons du soleil. M. Kœhler découvrit des restes du temple et quelques médailles. Le gouvernement russe a décidé l'érection d'un phare sur cet îlot inhabité. Au nord de l'île une longue bande jaunâtre, qui contraste avec le bleu-foncé de la mer, indique l'entrée du Danube dans le Pont-Euxin.

Tout Allemand qui s'intéresse à l'honneur, à la gloire, et à la puissance de son pays ne saurait s'empêcher de faire de tristes réflexions, en contemplant l'embouchure du grand fleuve de sa patrie. Il n'est point de peuple au monde qui soit plus riche en discours et en chants patriotiques que le peuple allemand, et il n'en est point où ils soient plus stériles en résultats. En Russie point de déclamations patriotiques ni dans la chaire ni dans le conseil, car il n'en est point besoin pour exciter l'ardeur juvénile de cet empire, qui grandit sans bruit. Il y a cent quarante ans, le pavillon russe était inconnu sur la mer Noire; aujourd'hui une flotte imposante règne en souveraine sur ses flots. Il y a quatre-vingts ans, les Russes n'avaient pas encore un seul point sur le Pont-Euxin, maintenant ils possèdent une étendue de côtes de 500 kilomètres, sans compter la mer d'Azow. Grâce à l'apathie et à l'indifférence des autres nations, ils auront bientôt conquis tout le pourtour d'une mer qu'ils regardent comme leur propriété. Tout voyageur impartial qui a visité l'Orient avouera que la double croix grecque est partout un signe révéré; que nos rivaux du Nord ont toujours le pas sur nous, et que le nom allemand n'est pas l'objet de la haine, mais, ce qui est pis. du mépris et du ridicule. Partout la Russie nous a devancés, et son nom est l'espoir d'un grand nombre de nations et la terreur des autres.

(Traduit de l'allemand.)