Une soirée orientale à Paris.
Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, contez-nous, je vous prie, un de ces contes que vous contez si bien. Ceci commence, vous le voyez, comme les Mille et Une Nuits, mais ce n'est point un conte.
L'autre soir, une circonstance extraordinaire avait réuni une société d'élite; depuis plusieurs jours quelques initiés préparaient une surprise au maître de la maison, homme politique qui, absorbé par les occupations peu récréatives d'une autre chambre, n'avait pas voulu voir qu'on enlevait les portes et les fenêtres de la sienne; il avait fermé les yeux aux mouvements inusités des meubles; les planchers, les décorations, le théâtre monté à grands coups de marteau, il n'avait rien vu, rien entendu; il ne devait faire éclater sa surprise que le jour de sa fête à dix heures du soir; mais aussi, ce moment arrive, elle ne devait plus connaître de bornes.
Les conviés en savaient encore moins que l'amphitryon, tant les aimables conspirateurs s'étaient montrés réservés. En apprenant leurs rôles, en les répétant, ceux-ci s'étaient si bien pénétrés de leur situation, qu'en quelques jours ils étaient tous, hommes et même femmes, devenus discrets comme de véritables comédiens.
Longtemps avant l'heure de la surprise, le théâtre était prêt, la salle éclairée à giorno, et les femmes les plus charmantes, assises autour de l'heureux fêté, dessinaient leurs gracieuses et vaporeuses silhouettes sur un fond d'hommes dont chacun avait un nom dans la politique, dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.
On lisait sur une affiche:
L'OURS ET LE PACHA,
VAUDEVILLE EN UN ACTE
DE M. SCRIBE,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
DÉCOR NOUVEAU DE M. SÉCHAN,
SUIVI D'UN DIVERTISSEMENT,
ON COMMENCERA A DIX HEURES.
Conformément au programme, ce qui ne contribua pas peu à rendre ce spectacle extraordinaire, les trois coups furent frappés à dix heures précises.
M. le directeur, orné d'une superbe perruque blanche frisée et poudrée, s'avança, fit les trois saluts d'usage et lut un charmant discours en vers qui fut trouvé trop court, mérite bien rare aujourd'hui, et valut à son autour d'unanimes applaudissements.
Les trois coups résonnèrent de nouveau, et la même perruque, non plus triomphale mais un peu défrisée, vint annoncer que la charmante personne qui devait jouer le rôle de Zétulbé étant indisposée, un jeune artiste, surmontant une timidité bien naturelle à son sexe, avait bien voulu la remplacer, pour cette fois seulement. Des applaudissements prolongés et encourageants accueillirent cette communication, et le directeur, en marin habile, croyait avoir évité Charybde, lorsqu'il faillit échouer en Scylla: les mêmes trois coups ramenèrent le Palinure dramatique, son air était infiniment plus consterné et sa perruque, comme celle de Sterne, semblait avoir été trempée dans la mer, tant elle avait perdu toute trace de frisure: Marécot était indisposé, et la représentation n'aurait pas pu avoir lieu si, par un heureux hasard, un amateur ne s'était offert pour lire le rôle.
Une scène de l'Ours et le Pacha, décoration de M. Séchan.
Pas de l'Ours. La Polka.
Ces annonces surprenaient si prodigieusement les spectateurs, que les véritables trois coups furent écoutés comme la préface d'une nouvelle déception. Heureusement il n'en fut rien; lorsque les rideaux s'ouvrirent majestueusement, les yeux furent éblouis par les prodiges d'un pinceau célèbre qui dévoilait l'Orient comme l'eût fait une baguette magique; l'admiration ne connut plus de bornes à l'entrée de Roxelane appuyée sur Zétulbé: Roxelane, la maîtresse de ce séjour enchanté, était splendide, étincelante; les plus rares, les plus admirables fleurs ruisselaient de son front comme une rosée céleste et descendaient jusqu'aux franges de sa robe où elles s'épanouissaient et lançaient mille feux: on les avait cueillies
Dans les jardins de Bapst, plus beaux que ceux d'Armide,
Où l'arbre d'émeraude, au feuillage charmant,
A pour fleur le rubis, pour fruit le diamant.
Zétulbé, modestement vêtue, ne laissait apercevoir que ses deux longs yeux de gazelle et ses sourcils tracés d'un coup de pinceau; mais pouvait-elle se flatter de garder l'incognito? On reconnut immédiatement l'auteur de l'inimitable Histoire du prince Henri, qui avait le cœur bardé de trois cordes de fer.
On avait intercalé dans la pièce un personnage fantastique, un ministre invraisemblable, qui se soumet à tout plutôt que de quitter son portefeuille; il ne fallait rien moins que l'esprit et la grâce de l'artiste chargé de ce rôle pour créer un type qui, heureusement, est et sera toujours sans modèle dans notre heureux pays.
Mais nous touchons à une surprise gigantesque; l'amateur, le Marécot qui devait lire son rôle, entre en scène... Ce nez retroussé!... est-ce une illusion!..., c'est Odry! le grand Odry! Odry lui-même; l'enthousiasme éclate, et dès ce moment la pièce n'a été qu'un immense éclat de rire. Lagingcole, Tristapatte, Schahabaham, sont électrisés; Odry, plus jeune, plus gai, plus amusant que jamais, communique son hilarité; la belle scène du poisson, suivie de la fameuse démonstration de la vapeur, où le tuyau intermédiaire est rendu par Odry à sa véritable fonction, tout est enlevé, comme on dit en style de coulisse, et la pièce est achevée au milieu de frénétiques applaudissements.
Le ministre de la marine, reconnaissable à son vaste portefeuille, vient alors annoncer au pacha qu'une baleine, nouveau produit de l'industrie (peut-être même est-ce la fameuse anti-baleine si impatiemment attendue par quelques-uns), vient de débarquer une compagnie aussi joyeuse que variée près de la Sublime Porte; Schahabaham, toujours poli, ordonne qu'on la fasse entrer.
Pas des Homards.
Un trompette de dragons, Ponchard-Montauciel, s'avance en décrivant une suite de lignes plus ou moins droites et chante, d'une voix de quinze ans, la ravissante musique de Monsigny.
Un air styrien, sorti des flancs de la baleine, sert d'intermède; et Richard paraît bientôt, suivi de son fidèle Blondel pour chanter:
Dans une tour obscure, etc.
La voix fraîche de Ponchart fils s'allie délicieusement; celle de son père, et son excellente méthode prouve qu'il est son élève.
Une marche lugubre se fait entendre: un homard cuit, entouré de persil, est apporté; il est suivi d'un homard cru qui l'aima, et qui le suit en gémissant et en déplorant sa solitude. Nouvel Orphée, il parvient à retirer son Eurydice du royaume de Pluton, et, plus heureux que le virtuose antique, il peut danser un pas avec sa moitié sans craindre de la voir retourne nager dans les eaux du Styx. L'ensemble de l'exécution, l'harmonie, la souplesse des mouvements, la grâce des pose dont nous ne donnons qu'une bien faible idée dans notre dessin, arrachèrent une exclamation d'enthousiasme au flegmatique Schahabaham lui-même. Il ne fallait rien moins que les rébus d'Odry, expliqués par lui-même, pour tenir la curiosité en haleine après l'admirable danse des homards; mais aussi après les rébus toute émotion paraissait impossible, la surprise était épuisée lorsque le ministre de la marine annonça au gracieux sultan que l'on allai danser la vraie polka! Malheureusement, ajouta-t-il, le danseurs étaient quatre, mais l'un d'eux étant subitement tombé malade, trois seulement pourront danser la polka. Schahabaham, rouge d'indignation qu'on osât lui proposer une polka à trois, ordonne à son ministre de la marine de faire le quatrième danseur.
«Mais, seigneur, je ne sais pas la polka!»
Schahabaham, mieux instruit qu'on ne le croirait de et qui se passe chez nous, sait parfaitement que beaucoup dansent la polka sans la savoir, et fait cette foudroyante réponse à son ministre peu zélé:
«Danse, ou je te retire ton portefeuille,»
Le ministre, consterné, court revêtir l'habit hongrois et revient avec... devinez qui? avec Cellarius! le véritable Cellarius, suivi de ses deux charmantes sœurs. Il faut rendre justice au ministre, il a dansé de manière à justifier l'ordre absolu de Schahabaham. Rien de plus ravissant que cette polka dansée par le grand professeur et l'un de ses meilleurs élèves; les yeux les suivaient dans les dessins ingénieux dus à l'invention de Cellarius, et ne se lassaient pas d'admirer cette danse toute nouvelle pour eux, malgré les essais nombreux tentés par des amateurs plus zélés qu'habiles; aussi les applaudissements duraient encore que déjà le théâtre avait disparu et que les quadrilles étaient formés pour suivre l'exemple donné par Cellarius. La polka précéda! et suivit la valse; la modeste contredanse fut un peu négligée; le souper, bien que délicieux, ne fut qu'un entr'acte, un moment de repos entre deux études, et pourtant Odry raconta la touchante histoire d'un meunier qui avait trois fils et trois moulins qu'il adorait; histoire dont chacun se rappellera en souriant la consolante conclusion, la morale du meunier à ses moulins, à savoir qu'il vaut mieux être honnête que d'être pauvre, et ses conseils à ses fils, qu'il vaux mieux chômer que mal moudre.
La dernière surprise nous attendait dans la rue, et celle-là c'était le soleil lui-même qui s'était chargé de nous la donner, car il était levé depuis longtemps, que sans nous en douter nous prolongions encore cette nuit fantastique qui avait passé avec le charme et la rapidité du plus agréable des songes.
ZÉTULBÉ.
PUBLICATIONS
ILLUSTRÉES.
La Nouvelle Héloïse, édition illustrée par MM. Tony Johannot, Em. Wattier, Eug. Lepoittevin, Karl Girardet, C. Roqueplan, H. Baron, T. Frère, C. Rogier, etc. 2 vol. grand in-8º, 100 livrais. à 25 c. Paris, 13, rue de la Michodière.
C'est presque un devoir pour l'Illustration d'encourager toutes les publications illustrées; aussi s'empressera-t-elle, dans le double intérêt des éditeurs et du public, de prêter de temps en temps une de ses pages aux meilleures gravures sur bois des ouvrages nouveaux qui désireront profiter de sa générosité. Hier encore nous annoncions le Diable à Paris. cette charmante collection de cent dessins de Gavarni, que publie notre ami Hetzel, avec un texte composé par les célébrités littéraires de l'époque; demain, Grandville et quelques-uns de ses Cent Proverbes prendront la place que nous accordons aujourd'hui à la Nouvelle Héloïse, ou plutôt à MM. Tony Johannot et Em. Wattier.
Le besoin d'une Nouvelle Héloïse illustrée se faisait, à ce qu'il paraît, généralement sentir en France et à l'étranger, si l'on en juge par le grand succès qu'a obtenu, dès les premières livraisons, l'édition que publie M. Barbier. Jean-Jacques Rousseau nous semblait assez illustre pour se passer d'illustrations, et nous ne comprenions pas, quant à nous, l'intérêt que des images, si admirables qu'elles soient, peuvent ajouter aux lettres de Saint-Preux et de Julie. Mais la majorité du public ne partage pas notre opinion. Elle demande des gravures, même pour les chefs-d'œuvre de la langue française; elle les achète, elle les contemple avec ravissement!... Quel reproche la critique a-t-elle le droit d'adresser aux éditeurs?
Il faut avouer, d'ailleurs, que M. Barbier n'a reculé devant aucun sacrifice pour satisfaire la passion favorite de ses souscripteurs; il leur donne chaque semaine, outre une feuille de texte parfaitement imprimée sur du beau papier, quatre ou cinq jolis dessins de MM. Em. Wattier, Karl Girardet, C. Roqueplan, E. Lepoittevin, T. Frère, H. Baron, etc., et un grand sujet, tiré à part sur papier de Chine, par Tony Johannot.--Les dessins ci-joins sont choisis au hasard parmi cette intéressante collection.--Voila d'abord Julie rêvant à Saint-Preux sous un bosquet, et Saint-Preux rêvant à Julie sur un banc. Ici les deux amants sont réunis: «Que mon rusé maître était timide alors, écrivait Julie, qu'il tremblait en me donnant la main pour sortir du bateau. Ah! l'hypocrite, il a beaucoup changé!» M. Tony Johannot nous les montre ensuite faisant ensemble quelque lecture aussi dangereuse que celle qui perdit Françoise de Rimini et son malheureux amant; enfin Julie, à genoux, écrit à Saint-Preux, en baignant son papier de ses larmes et en élevant à lui ses supplications.
La Nouvelle Héloïse illustrée sera publiée en cent livraisons du prix de 25 c. L'ouvrage complet formera deux volumes in-8, contiendra 250 beaux dessins, dont 30 à 40 tirés à part sur papier de Chine, et sera terminé au mois de décembre 1844. Son heureux éditeur nous promet pour l'année prochaine les Confessions de Jean-Jacques Rousseau illustrées. L'Émile aura son tour. Que les nombreux amateurs de livres illustrés se rassurent, leur félicité n'aura jamais de fin.