Bulletin bibliographique.

Histoire de la Poésie française à l'époque impériale, ou Exposé par ordre de genres de ce que les poètes français ont produit de plus remarquable depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu'aux premières années de la restauration; par Bernard Jullien.--Paris, 1844. Paulin. 2 vol. grand in-18.

M. B. Jullien a entrepris d'exposer, dans un cours professé à l'Athénée royal, l'histoire critique de la littérature française à l'époque impériale, en faisant toutefois remonter cette époque jusqu'au moment où Napoléon a pris, sous le titre de consul, le gouvernement de la France. Les leçons des années 1842 et 1843 ont été consacrées à l'histoire de la poésie. Ce ces leçons que le professeur publie aujourd'hui, telles qu'il les a prononcées, sauf quelquefois quelques différences à peu près inévitables entre un cours et un livre, et dont il rend compte dans sa préface.

On trouve aussi dans cette préface un programme par lequel M. Jullien avait annoncé son cours, et qu'il est convenable de transcrire ici, parce qu'il fait connaître nettement le but du professeur, et les motifs qui l'ont déterminé dans le choix de son sujet. Voici ce programme:

«La littérature impériale est aujourd'hui peu connue: elle est surtout peu estimée; peut-être cela vient-il précisément de ce qu'on ne la lit guère, qu'on la juge par oui-dire et sur parole.

«On se rappelle en effet les combats que se sont livres, à une époque encore peu éloignée de nous, deux doctrines littéraires fort opposées en apparence: les deux partis ont tour à tour triomphé dans les journaux et recueils périodiques qui recevaient leurs inspirations. La lassitude du public, la fatigue des combattants, ont seules terminé la guerre; la victoire, cela devait être, est restée à celle des deux armées qui se portait, à droit ou à tort, comme promotrice des idées nouvelles. Tous les journaux ont subi le joug du vainqueur. Ceux qui ont refusé de courber la tête ont été contraints de garder le silence; et bientôt il a été dit, écrit, répété partout et accepté sans réclamation, que l'esprit français, par une raison ou par une autre, avait à peu près sommeillé pendant quinze ans; que cette époque, frappée d'une stérilité houleuse, n'avait rien produit qui méritât d'occuper les loisirs, à plus forte raison d'appeler l'étude de nos contemporains.

«Il est permis aujourd'hui de ne pas accepter une condamnation si rigoureuse: il est permis de réviser ce procès, d'appeler, comme le voulait l'auteur de la Métromanie;

«Du parterre en tumulte au parterre attentif.

«Voilà plus d'un quart de siècle que l'empire a cessé; les passions sont éteintes, les haines ne subsistent plus, les comparaisons ne peuvent irriter personne, les louanges données aux morts ne porteront aucun ombrage aux vivants.

«Faisons donc de nouveau l'inventaire des productions de cette époque, examinons de sang-froid, et pièces en main, ce qu'elle nous a laissé; peut-être y trouverons-nous la preuve que la France n'a pas alors dû toute sa gloire aux armes; qu'elle n'était pas, dans la littérature, aussi déchue qu'on a bien voulu le dire, et que plusieurs des ouvrages qu'elle a vus naître pourront, comme ceux des siècles précédents, affronter sans crainte le jugement de la postérité.»

M. Jullien se propose donc de tous ramener à l'étude de la littérature impériale; il n'en est pas seulement l'historien, il s'en constitue le défenseur, et voudrait la réhabiliter dans l'opinion publique. Cette tentative, quel qu'en soit le succès, ne peut du moins que lui faire honneur: car elle est, ou s'en aperçoit en le lisant, le résultat d'une d'une consciencieuse et d'une véritable conviction. Tout le monde sans doute, même après avoir lu M. Jullien, ne partagera pas cette conviction; mais les bons esprits n'en reconnaîtront pas moins l'utilité d'un travail entrepris dans des vues honorables, exécuté avec soin, et destiné par son auteur à renouer la chaîne de nos traditions littéraires. On trouvera d'ailleurs, dans un discours préliminaire placé en tête du premier volume, et qui peut être considéré comme un développement du programme, l'exposition des principes qui ont préside à tout ce travail, ainsi que l'indication des ouvrages et des recueils dans lesquels l'auteur a pu puiser des documents où trouver des secours.

L'ouvrage lui-même se divise en quatre livres, dont le premier est consacré à la poésie lyrique, le second à la poésie narrative, le troisième à la poésie expositive et le quatrième à la poésie dramatique. Nous allons présenter un court aperçu de ce que chacun de ces livres contient de plus remarquable.

Dans le livre premier, ou dans la poésie lyrique, nous rencontrons Delille, mentionné pour son Dithyrambe sur l'immortalité de l'Âme; Fontanes, Chénier et surtout Lebrun, sans compter quelques autres, Theveneau, par exemple, mathématicien et poète, aujourd'hui bien oublié, quoiqu'il ait fait quelques beaux vers, et donné un commentaire, autrefois recherché, sur les Leçons de Mathématiques de Lacaille et Marie. Nous signalerons encore un article sur les poésies de circonstance adressées à Napoléon et à sa famille, et spécialement sur le recueil intitulé Hommages poétiques à Leurs Majestés Impériales, recueil qui, à défaut de beaux vers, peut fournir au philosophe plus d'un sujet de réflexions, et dans lequel on remarque la signature de poètes plus ou moins célèbres: Béranger, Michaud, Baour-Lormian, Millevoie, Soumet, Viennet et déjà Casimir Delavigne. Après les poèmes originaux viennent les traductions ou imitations: l'Anacréon de Saint-Victor, l'Horace de Daru, l'Ossian de Baour-Lormian, et le livre est terminé par quelques pages sur la chanson, genre toujours fécond en France, et dans lequel se distinguent, entre beaucoup d'autres, à l'époque impériale, Desaugiers et Béranger.

Dans la poésie narrative, l'auteur comprend naturellement tous les ouvrages qui se présentent sous la forme du récit, depuis l'épopée jusqu'au conte. Il s'occupe non-seulement des poèmes originaux, mais aussi des traductions en vers, parmi lesquelles se distinguent l'Énéide et le Paradis perdu de Delille et la Jérusalem délivrée de Baour-Lormian Les grandes épopées du temps de l'empire sont aujourd'hui plus oubliées que celles du dix-septième siècle, dont Boileau du moins maintient le souvenir; mais parmi les auteurs qui ont consacré leurs veilles à des poèmes narratifs d'un genre moins élevé, quelques-uns ont vu leurs efforts moins ambitieux couronnés d'un plus heureux succès. Tels sont: Parny, qui vivra longtemps encore; Creuze de Lesser, dont le poème de la Chevalerie conserve des lecteurs; Parseval de Grandmaison, dont M. Jullien juge les Amours épiques avec sévérité; M. Roux de Rochelle, dont les Trois Âges sont traités plus favorablement; M. Viennet, dont la Philippide, publiée seulement en 1828, mais composée en partie sous l'empire, obtient ici de grands éloges, accompagnés toutefois de critiques, relatives au plan de l'ouvrage et au défaut d'intérêt. Nous citerons encore la Navigation d'Esmenard, ouvrage qu'il n'est pas facile, comme l'avait déjà fait observer l'Institut (Rapport de la classe de la langue et de la littérature française sur les prix décennaux, pages 59 et 136), de rapporter à un genre déterminé, mais que M. Jullien regarde comme un poème cyclique à cause de la forme historique que son auteur lui a donnée. Nepomucène Lemercier figure aussi dans ce livre pour un assez grand nombre de poèmes dont la plupart n'ont jamais eu de lecteurs. Son Atlantide donne cependant lieu à des considérations assez curieuses, et la Panhypocrisiade, négligée à son apparition, mais justement remarquée depuis pour les beautés originales qu'elle présente, méritait d'arrêter quelque temps l'attention de notre critique, qui lui accorde en effet un assez long article. Nous regrettons que M. Jullien n'ait pu réussir à se procurer les Quatre Métamorphoses du même auteur; il aurait pu s'assurer par lui-même que si la sévère délicatesse de nos habitudes littéraires réprouve le choix du sujet, l'exécution du moins mérite les éloges qui lui ont été décernés par les meilleurs juges. Aux poèmes de longue haleine succèdent les contes, dans lesquels Andrieux surtout obtint beaucoup de succès; puis enfin les contes brefs, c'est-à-dire ces petits récits resserrés dans les proportions de la simple épigramme, dont ils ont le tour vif et la pointe finale. Nos poètes y ont souvent réussi, et Pons (de Verdun) notamment s'y est distingué au commencement de ce siècle.

Sous le titre de poésie expositive, le troisième livre comprend les poèmes didactiques et descriptifs, l'élégie, l'épître, la satire, l'idylle, l'apologue et l'épigramme. Cette partie de l'histoire de la poésie impériale nous offre des noms qui ont obtenu et conservé plus ou moins d'éclat: Delille, dont l'astre a pâli, mais dont la renommée dure encore; Fontanes, poète correct et pur, dont le talent convenait à la poésie tempérée; Chénedolle, qui célébra le Génie de l'Homme; Michaud, qui trouva dans ses malheurs le sujet de son Printemps d'un Proscrit; Castel, qui, dans son poème des Plantes, développa en vers agréables un sujet qui lui était vraiment connu; Legouvé, qui mit son succès sous la protection du sexe auquel il consacra ses chants; Campenon, que l'Homme des Champs de Delille n'a pas empêché de donner sa Maison des Champs; Berchoux, le chantre de la Gastronomie; Colnet, qui enseigne l'Art de Dîner en Ville; Tissot, qui a mieux réussi que tout autre à compléter le Virgile de Delille; madame Dufrénoy, qui a charmé ses douleurs en les chantant; Millevoie, versificateur distingué auquel le pressentiment, puis les approches de la mort ont inspire deux pièces touchantes et vraiment poétiques; Chénier, génie incomplet, mais vigoureux, qui ne se déploya jamais plus à l'aise que dans la satire; Arnault, qui fut original dans l'apologue; Lebrun, fécond et souvent heureux dans l'épigramme.

Le quatrième et dernier livre a pour objet la poésie dramatique, comprise dans toute son étendue, depuis la tragédie jusqu'au vaudeville.

La tragédie, M. Jullien le dit lui-même (tome II, page 458), est la partie faible de la poésie impériale. Il signale toutefois comme méritant plus spécialement des éloges, l'Omasis de Baour-Lormian, le Tibère de Chénier et l'Agamemnon de Lemercier; «Trois ouvrages qui lui semblent dominer tous les autres, l'un par la richesse et l'harmonie du style, l'autre par la profondeur des caractères, le troisième par la conduite et l'intérêt de l'action.» Plus d'un lecteur s'étonnera sans doute de voir figurer dans cette liste de trois ouvrages la tragédie d'Omasis et de n'y pas trouver les Templiers.

Le drame et la comédie ont été plus heureux; la comédie surtout, genre éminemment français, et qui, à toutes les époques de notre littérature, a produit des ouvrages remarquables. Nous trouvons Collin-d'Harleville, Picard, Duval, Andrieux, Étienne, Lemercier, dont le Pinto, tardivement apprécié, est l'ouvrage le plus original du théâtre impérial; plusieurs autres, dont les productions paraissent encore sur la scène.

Dans une section particulière on peut lire des détails peu connus de la génération actuelle sur les petites pièces qui ont fait rire la génération précédente, et dans une autre il est question des opéras les plus fameux, le Triomphe de Trajan, la Vestale, Fernand Cortez, accueillis avec tant de faveur, mais que d'autres ouvrages, soutenus par une musique d'un autre genre, écartent aujourd'hui du théâtre.

Vient enfin une conclusion, ou récapitulation générale, dans laquelle M. Jullien compare la littérature française de l'empire à celle des époques précédentes, sous le double rapport du nombre et de la valeur des productions. Le résultat de cette comparaison assignerait, si l'on admettait toutes les appréciations de l'auteur, un rang fort élevé à la période littéraire dont il a tracé l'histoire. Cette manière de voir s'écarte assurément beaucoup des idées qui ont cours aujourd'hui, et celui qui écrit ces lignes est fort disposé, sur ce sujet du moins, à penser comme tout le monde. Il appartient d'ailleurs à chacun de se former une opinion d'après ses lumières personnelles et son goût particulier. Au surplus, le livre que nous annonçons offre en abondance les éléments propres à éclairer le jugement du lecteur. Les ouvrages n'y sont pas seulement jugés, ils sont analysés, et des citations nombreuses permettent d'apprécier le talent et de reconnaître la manière des poètes. M. Jullien suit en cela l'exemple de La Harpe; il a même ici un avantage sur l'auteur du Lycée; celui-ci, en effet, traitant des plus belles époques de notre littérature, rapporte souvent des passages que tout le monde connaît; ceux que transcrit M. Jullien, empruntés à des auteurs bien moins lus, auront souvent le charme de la nouveauté; quelques-uns, extraits de livres presque inconnus, causeront cette surprise agréable qui accompagne la découverte d'une richesse qu'on ne soupçonnait pas. Qui a lu, par exemple, le Moïse Lemercier, et qui ne saura gré a M. Jullien de lui avoir fait connaître le monologue de Core, morceau bien remarquable perdu dans un bien mauvais poème?

Les dispositions matérielles du livre sont elles-mêmes calculées pour la plus grande utilité du lecteur; des indications précises permettent de recourir aux ouvrages cités; des tables méthodiques et une ample table alphabétique donnent le moyen de retrouver facilement le sujet et le point précis auxquels on peut avoir besoin de se reporter.
V.

L'Algérie ancienne et moderne, depuis les premiers établissements des Carthaginois jusqu'à la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader; par M. Léon Galibert. 1 vol. grand in-8 de 658 pages, orné de gravures sur acier et sur bois.--Paris, 1844. Furne. 20 fr.

Ce beau volume dont nous avons. Il y a plus d'un an, annoncé la publication et prédit le succès, est depuis longtemps terminé: nos espérances n'ont point été trompées. Jamais, peut-être, la librairie Furne n'avait édité un ouvrage, même illustré, plus complet et plus intéressant. MM. Rouergue et Rattet ont dignement rempli la tâche qui leur avait été confiée; des cartes et des costumes coloriés des principaux corps de l'armée d'Afrique complètent la curieuse collection de paysages ou de tableaux que ces artistes distingués ont dessinée et gravée tout exprès pour l'Algérie ancienne et moderne; mais dans ce bulletin c'est la partie littéraire d'un livre qui doit seule nous occuper. Voyons donc comment M. Léon Galibert a conçu et exécuté l'important travail auquel il a mis son nom.

Le chapitre premier de l'Algérie ancienne et moderne a pour titre: Description physique de la région du l'Atlas. Avant d'entreprendre le récit des événements historiques dont l'Afrique a été le théâtre, avant de dérouler cette longue série de guerres et d'invasions qui ont tant de fois changé la face de ce pays, ruiné ses villes et influé de mille manières sur l'existence de ses habitants M. Léon Galibert esquisse rapidement la physionomie de cette contrée; il gravit ses montagnes, il parcourt ses plaines et ses vallées autrefois si fertiles, et qui offrent encore à l'industrie moderne de si grandes ressources; il indique les différentes zones de cette riche végétation africaine, ainsi que les animaux qui s'y trouvent; il constate enfin les divers phénomènes de climatologie qui s'y succèdent, les vents qui y règnent, la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent. Ce tableau succinct a pour but de donner dès l'abord une notion exacte de l'Afrique septentrionale, et de dégager le récit principal de toutes les descriptions qui l'auraient nécessairement surcharge.

Comment les Carthaginois étendirent-ils leur domination dans l'Afrique occidentale? Par quel ingénieux système de colonisation firent-ils concourir les tribus libyennes à leur commerce, à leurs conquêtes? Comment, à leur tour, les Romains s'emparèrent-ils de ces éléments organisés pour détruire Carthage? Comment ces peuples, qui depuis sept cents ans paraissaient façonnés à la civilisation phénicienne, acceptèrent-ils ensuite celle de Rome? Comment, après quatre siècles de soumission apparente, les vit-on passer presque sans résistance sous le joug des Vandales, puis sous celui des Gréco-Byzantins, et enfin se laisser confondre dans le flot arabe qui leur imposa son langage et ses croyances?

«Ce sont toutes ces révolutions que j'ai entrepris d'étudier et que j'essaierai d'expliquer, dit M. Léon Galibert dans son avant-propos; travail difficile, mais fécond en enseignements de plus d'un genre, surtout en rapprochements du plus haut intérêt, car cette même terre où la France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats, d'intrépides capitaines, des généraux illustres, fut aussi le théâtre des mémorables batailles que se livrèrent Scipion et Annibal; c'est là que César vint cueillir le dernier fleuron qui manquait à sa couronne de triomphateur du genre humain; c'est là que les factions de Rome, qui se disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles; c'est là que mourut Caton; c'est là que Pompée, Marius et Sylla consolidèrent leur gloire. Massinissa, le roi de Constantine, le fidèle allié des Romains, ainsi que ses descendants, les Micipsa, les Juba, sont les types de ces chefs arabes qui, épris aujourd'hui de la supériorité de notre civilisation, se sont sincèrement ralliés à nous. Abd-el-Kader, c'est Jugurtha, c'est Taclaricas, c'est Firmus; car, en Afrique, les hommes sont toujours les mêmes, les noms seuls ne font que changer. Abd-el-Kader est le successeur de tous ces esprits inquiets et ambitieux qui, à différentes époques, rêvèrent une suprématie nationale et indigène, utopie à la réalisation de laquelle s'opposeront toujours le morcellement des tribus africaines, leurs mœurs égoïstes et leur caractère envieux.»

A la domination des Gréco-Byzantins succéda, dans l'Afrique septentrionale, celle des Arabes. Cette période nous fait assister au magnifique déploiement de la civilisation d'orient, qui de l'Afrique envahit l'Espagne, et ne s'arrêta qu'aux plaines de Poitiers, grâce aux efforts de la France et aux victoires de Charles Martel. M. Léon Galibert suit tour à tour les Arabes et les Maures dans leurs conquêtes intérieures et dans leurs expéditions au dehors; en Sicile, en Italie, sur les côtes de notre belle Provence, où existent encore tant de traces de leur passage.

Les véritables annales de L'Algérie ne commencent qu'au seizième siècle; c'est alors seulement qu'Alger, sous l'influence de deux étrangers, les frères Barberousse, devient le siège de cette espèce de république religieuse et militaire qui fut élevée contre la chrétienté, comme Rhodes l'était depuis un siècle contre l'islamisme; c'est alors seulement que se forme ce terrible gouvernement appelé l'odjeac d'Alger, qui en quelques années envahit toutes les principautés voisines. Mostaganem, Médéah, Tenez, Tlemcen, Constantine, reconnaissent sa souveraineté; Tunis lui est même un instant soumis, et Alger finit par imposer son nom à tout le territoire qui s'étend depuis Tabarque jusqu'à Milonia. Au dehors, le bruit de ses conquêtes et l'influence de ses chefs se répandent avec non moins de rapidité. Alger, à son berceau, est tour à tour l'auxiliaire ou la terreur des États les plus puissants de l'Europe. Le sultan Sélim prend l'odjeac sous sa protection; Soliman l'appelle à son secours; François 1er paie son concours 800,000 cens d'or; Charles-Quint lui-même, vainqueur à Pavie et à Tunis, est obligé de courber le front sous la fatalité qui brise ses vaisseaux et jette l'épouvante parmi son armée.

Les Turcs restèrent pendant plus de trois siècles maîtres de l'Algérie, les puissances européennes essayèrent vainement de la leur disputer; mais les indigènes protestèrent toujours contre la souveraineté qu'ils s'arrogeaient. Trois siècles de possession n'avaient pas subi pour légitimer et consolider leur pouvoir. Ils étaient obligés de subir la loi qui a constamment pesé sur tous les conquérants de l'Afrique septentrionale, c'est-à-dire de combattre pour se maintenir, lorsqu'en 1830 la France s'empara enfin de cette terre qui doit être désormais et à toujours française.

Le récit de la conquête d'Alger et de tous les événements qui l'ont suivie depuis quatorze années remplissent les deux tiers de l'Algérie ancienne et moderne. Nous n'analyserons pas cette partie de l'ouvrage de M. Léon Galibert; bornons-nous à constater qu'il n'a rien négligé pour que son travail, aussi impartial que complet, fût vraiment digne des brillantes campagnes dont il s'était fait l'historien.

M. Léon Galibert s'est arrête au 22 juin 1843, c'est-à-dire à la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader. Un dernier chapitre intitulé: «Situation de la domination française 1830-1843», renferme une masse de documents curieux sur le gouvernement et l'administration, l'armée, les finances, l'organisation judiciaire, le rétablissement du culte chrétien, les travaux publics, le mouvement commercial, les progrès de la colonisation, la création d'établissements d'instruction publique, les sciences et les arts, etc. Enfin ce magnifique volume, si plein de faits, se termine par une statistique historique des régiments envoyés en Afrique depuis 1830.

Allégorie du mois de Mai.--Les Gémeaux.