La Police correctionnelle de Paris.

(Voir tome I, page 85.)

Dans un précédent article, nous avons jeté un rapide coup d'œil sur l'aspect général des audiences de la police correctionnelle; nous compléterons aujourd'hui cette esquisse, en nous arrêtant sur les détails du tableau, et en faisant passer sous les yeux de nos lecteurs les physionomies si diverses des malheureux que le vice ou la misère amènent chaque jour sur la fatale sellette îles prévenus.

L'idée que le public se fait du caractère des audiences correctionnelles est complètement inexacte; il se les représente vulgairement sous la forme joviale du vaudeville judiciaire, que son imagination, amie des contrastes, place volontiers en regard du drame grave et sérieux de la cour d'assises. Le contraste n'est pas si grand; et, sauf la différence des dénouements, les deux représentations de la justice répressive offrent plus d'une triste analogie.

La police correctionnelle est par le fait le premier degré de la juridiction criminelle; nous pourrions dire qu'elle sert de premier échelon à la cour d'assises, car le délit conduit au crime, le vol simple au vol qualifié et au meurtre. C'est vainement qu'on a appliqué à ce tribunal l'illusoire qualification de correctionnel; faut-il s'en prendre à l'inefficacité de notre code pénal? aux mauvais résultats de notre système pénitentiaire? Il est malheureusement incontestable que la police correctionnelle ne corrige pas. Nous n'en voulons pour preuve que les cas nombreux de récidives qui se présentent à chacune de ses audiences: sur vingt prévenus on en rencontre à peine cinq qui soient purs de tout antécédent judiciaire; les quinze autres arrivent devant la justice escortés de trois, quatre, six, douze condamnations antérieures.

Si cette preuve n'établit pas assez clairement le contre-sens de cette appellation police correctionnelle, en voici une autre d'une éloquence toute matérielle.

En 1828, une seule chambre du tribunal de première instance, la sixième, tenant, comme aujourd'hui, cinq audiences par semaine, suffisait pour juger toutes les affaires de la compétence de la police correctionnelle.

L'année suivante, la septième chambre civile affecta, par semaine, trois de ses audiences à la connaissance des délits correctionnels; en 1836, les affaires civiles disparurent complètement de cette chambre, dont les cinq audiences furent envahies par les causes correctionnelles.

Trois ans après, la huitième chambre civile subissait la même mollification que la septième avait subie; comme celle-ci, elle consacra d'abord trois audiences à suppléer les deux chambres correctionnelles; depuis 1840, ses cinq audiences suffisent à peine à cette destination supplémentaire.

Il est donc évident qu'il se commet aujourd'hui trois fois plus de délits qu'il ne s'en commettait il y a seize ans.

Ceci prouve que si le chiffre des corrections augmente dans le sens pénal du mot, il diminue d'autant dans la signification morale.

Mais l'on en jugera mieux encore en pénétrant avec nous dans l'enceinte du sanctuaire. Bien que les trois chambres aient aujourd'hui une importance égale sous le rapport de la gravité des délits que l'on y juge, la sixième a conservé le premier rang dans la hiérarchie. C'est la chambre mère, la chambre doyenne, et sa distribution intérieure est mieux adaptée à sa destination spéciale que dans ses deux acolytes; chez ces dernières on aperçoit les traces de l'invasion du correctionnel sur le civil: le civil, modeste dans ses exigences de localité, se contente d'un tribunal flanqué de deux sièges latéraux, l'un pour le ministère public, l'autre pour le greffier; puis d'une barre à hauteur d'appui, assez solidement construite pour supporter le poids des dossiers des avocats belligérants, et pour résister à leurs coups de poing oratoires. A cela se borne le mobilier essentiel; comme objet de luxe, comme superfluité, ajoutez-y quelques banquettes pour MM. les clercs d'avoués et pour les avocats stagiaires, et vous aurez une chambre civile complète et suffisamment meublée.

Mais si le correctionnel met le civil à la porte, il exigera, avant de prendre possession des lieux, bien des changements intérieurs, des réparations, des additions; d'abord il faudra que l'architecte du palais lui construise un banc des prévenus, puis une chambre d'attente pour les témoins, puis une enceinte réservée pour l'auditoire en sabots et en blouse qui constitue la publicité de l'audience, publicité exigée par la loi.

Les deux chambres supplémentaires sont donc assez, mal à l'aise dans leurs locaux usurpés; elle attendent avec une certaine impatience la construction promise d'un nouveau palais de justice; elles l'attendent, mais ne l'espèrent pas, car la promesse et le projet prennent de jour en jour un caractère de plus en plus vague, de plus en plus fantastique.

Entrons donc à la sixième chambre, la seule véritable chambre correctionnelle par son origine et sa disposition, la seule enfin qui soit chez elle, et qu'il soit permis de visiter sans indiscrétion malséante.

Mais je vous dis entrons, et cette invitation de cicérone ne laisse pas que d'être quelque peu téméraire et hasardée. L'entrée n'en est pas si facile que cela.

La porte principale s'ouvre au-dessus du double escalier de pierre que vous voyez à l'une des extrémités de la vaste salle des Pas Perdus. Un garde municipal en garde les abords, bien mieux gardés encore par la foule des curieux et des oisifs qui encombrent, bien avant l'heure de l'ouverture des portes, les degrés du double escalier. Essayez de vous frayer un passage à travers cette foule compacte et serrée, elle vous repoussera par le cri: à la queue! qui a pour elle toute la valeur d'un principe de droit commun. Que si, soutenu par une volonté énergique, vous foulez le principe aux pieds et parvenez à percer jusqu'au seuil la cohorte hurlante, le garde municipal vous saisira au collet et vous demandera de quel droit vous prétendez pénétrer dans l'audience publique.

«Êtes-vous témoin? montrez votre assignation.

--Je n'en ai pas...

--En ce cas, vous n'entrerez point.

--J'attendrai.

--Vous ne pouvez rester là; mettez-vous à la queue.»

Ne répondez pas, ne répliquez pas; le garde municipal est ennemi des colloques; n'ouvrez même pas la bouche, une simple velléité de dialogue lui paraît un attentat à ses épaulettes de laine rouge dans l'exercice de leur consigne, et la crosse de son fusil, la vigueur de sa poigne, le violon du poste voisin, seront les arguments irrétorquables par lesquels l'honnête gendarme croira devoir répondre à une pacifique intention de résistance.

Croyez-moi, il est plus sage et plus prudent d'obtempérer à la consigne, si peu gracieuse qu'elle soit dans sa forme. Par exemple, en redescendant l'escalier armez-vous de philosophie; vos allures de conquérant ont froissé tantôt bien des amours-propres, vous subirez à votre tour la peine du talion; un gros rire railleur accompagnera votre retraite Heureux si vous en êtes quitte à si bon marché, et si, parvenu au bas de l'escalier, vous retrouvez votre redingote entière, et le contenu de vos poches intact.

Mais ne perdez pas courage pour ce premier échec; il vous reste encore un second assaut à tenter. Au pied du grand escalier de pierre, tout à l'angle de la salle des Pas-Perdus, ne voyez-vous pas une sorte de voûte sombre et ténébreuse qui s'enfonce dans le flanc du monument? avancez lentement, à tâtons, dans cette obscurité profonde, vous finirez par vous heurter, tout au fond, à un petit escalier noir, roide et délabré, qui monte en spirale vers une région moins opaque où règne une sorte de demi-jour douteux. Grimpez à cette échelle tournante, arrêtez-vous à la première porte qui s'offrira à vous, et sonnez avec discrétion, cette porte est la porte secrète, l'entrée particulière, l'entrée de faveur de la sixième chambre.

Un garçon d'audience, en habit bleu, en cravate blanche, aux manières douces et polies, complètement étranger à la gendarmerie départementale et municipale, entrouvrira la porte et vous demandera ce que vous désirez.--Comme votre désir n'est qu'un simple désir de curiosité, gardez-vous bien de ne pas mentir. L'honnête garçon se verrait forcé, quoiqu'à regret, de vous fermer doucement la porte sur le nez. Mais à l'aide d'un petit mensonge tout à fait inoffensif, en alléguant que vous êtes le client d'un avocat, le cousin d'un plaignant, ou l'ami intime d'un témoin, la porte vous sera courtoisement ouverte, et vous serez tout doucement introduit dans la salle d'audience de la sixième chambre de police correctionnelle.

La porte par laquelle vous venez d'entrer conduit à la chambre du conseil et à la salle d'attente des témoins. Au-dessus de la porte est un ornement en relief, représentant la figure allégorique de la Vérité, tenant à la main son symbolique miroir. La porte principale est surmontée aussi d'une allégorie de la Justice: la figure est à demi couchée, sa main gauche tient les classiques balances; un glaive flamboyant brille dans sa main droite. Ce terrible attribut nous semble manquer de justesse, en égard à la localité. La police correctionnelle ne happe pas avec le glaive; elle punit par la privation de la liberté; ainsi un trousseau de clefs eût été sans doute un emblème plus exact et plus vrai dans la main de la Justice correctionnelle, que cette fantastique épée flamboyante, épouvantail que la cour d'assises pourrait revendiquer à bon droit.

L'audience n'est pas ouverte encore; les juges n'ont pas encore pris place sur leurs sièges de cuir vert à clous dorés; mais la salle est déjà envahie, encombrée par les curieux, par les témoins, par les avocats, par les jeunes stagiaires qui viennent se familiariser avec la pratique des débats judiciaires. La foule des simples spectateurs se rue, se pousse, se bouscule, dans l'espace qui lui est accordé au fond du prétoire. C'est à qui obtiendra, par droit de conquête, les premières places, contre la cloison à hauteur d'appui qui sépare cette sorte de parterre public des banquettes réservées aux témoins, et qui est coupée au milieu par un vaste poêle chauffé avec une parcimonie hygiénique. Les places des témoins se garnissent avec plus d'ordre et plus de calme. Les personnes qui doivent déposer dans une même affaire se groupent, se rapprochent, se racontent ce qu'elles ont vu et entendu, et prononcent par anticipation la condamnation ou l'acquittement du prévenu que leur déposition doit charger ou défendre.

Sur leurs assignations, les témoins sont convoqués pour dix heures; mais à dix heures on n'ouvre que les portes de la salle, et l'audience commence rarement avant onze heures. Ce retard n'accommode guère les impatients, qui ne se rendent qu'en rechignant à l'invitation de la justice, ni les ouvriers qui perdent le salaire de leur journée et ne reçoivent comme compensation qu'une misérable taxe de 2 fr. Aussi voit-on tous ces gens-là trépigner, s'agiter, assaillir l'audiencier de questions, et être tentés de crier comme au spectacle: «Commencez!»

Quant aux témoins de bonne volonté, à ceux qui tiennent à honneur de venir éclairer la justice de leurs lumières, et qui se font un plaisir du spectacle nouveau pour eux auquel ils vont assister, on les reconnaît aisément à leur attitude calme et posée, à leur toilette quelque peu endimanchée, un naïf béotisme de leurs observations échangées à voix basse. Ils ne manquent jamais de prendre l'audiencier pour un avocat, les avocats pour les juges, le greffier pour le procureur du roi.

Si vous voulez avoir des renseignements fidèles sur les habitudes de l'audience, sur tout ce qui se rattache à la police correctionnelle, approchez-vous discrètement de cette bonne et respectable figure de rentier qui cause là-bas, tout près du barreau, avec un de ces questionneurs ébahis qui viennent pour la première fois dans l'enceinte d'un tribunal, et pour qui tout est sujet d'étonnement et d'informations incessantes.

Le vieux monsieur qui répond avec une complaisance si bénévole aux mille points d'interrogation que lui pose son voisin, n'est ni un témoin, ni un plaignant, ni, encore moins, un prévenu. Aucun devoir, aucune fonction, aucun intérêt de chicane ne l'appelle dans le prétoire, et pourtant il est plus exact, plus fidèle à l'audience que les journalistes, les huissiers, les juges et les grands municipaux. Dès l'ouverture des portes, on le voit entrer des premiers, se placer invariablement derrière le banc des avocats, appuyer ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses deux mains, attendre patiemment l'entrée du tribunal, prêter une attention soutenue aux débats, aux plaidoiries, aux réquisitoires, approuver ou blâmer silencieusement chaque jugement prononcé, et ne sortir de la salle que le dernier. Cet honnête vieillard est l'habitué de la police correctionnelle. Petit commerçant retiré des affaires, vieux célibataire sans famille, n'ayant dans son intérieur d'autre société que son chat et son serin, trop vertueux pour hanter les commères ses voisines, trop rangé pour fréquenter les cafés et se livrer aux coûteux passe-temps du domino ou du tric-trac, trop inoffensif citoyen pour prendre quelque intérêt à la polémique des journaux, il s'est créé une distraction, une occupation, je dirai presque un devoir quotidien, en s'imposant le singulier plaisir d'assister aux débats de la police correctionnelle, et d'y assister tous les jours avec une régularité, une ponctualité vraiment édifiante et curieuse!

Il se plaît, en attendant l'ouverture de l'audience, à prêter l'oreille aux propos des voisins, à se mêler à leurs conversations, à leur donner des renseignements officieux, à les instruire sur les habitudes du tribunal, à leur faire en un mot les honneurs de l'audience.

«Monsieur, dit-il et répète-t-il presque chaque jour au témoin que le hasard lui a donné pour voisin; vous voyez la droite du tribunal, c'est-à-dire à votre gauche, cette estrade entourée d'une cloison à hauteur d'appui: c'est le banc des prévenus, c'est là que viendront se placer, à tour de rôle, les prisonniers que l'on va juger dans un moment.

--Mais, monsieur, je n'y vois encore qu'un garde municipal; où sont donc les prisonniers?

Voiture appelée panier à salade, servant au transfèrement des prisonniers.

--Je vais vous le dire, monsieur; ne remarquez-vous pas que cette étroite enceinte parquée, qui forme le banc des inculpés, est percée dans le mur d'une petite porte jaune?

--Parfaitement, monsieur.

--Cette petite porte conduit par un étroit escalier à une étroite chambre à peine éclairée, à peine aérée, où sont transférés les inculpés en état d'arrestation préventive qui seront jugés aujourd'hui. On appelle cette espèce de cachot la petite souricière. Avant d'être entassés dans ce bouge malsain, les prévenus ont fait une halte dans la grande souricière, qui est située dans les caves du Palais-de-Justice, à une profondeur de cinq ou six mètres au-dessous des dalles de marbre de la salle des Pas-Perdus.

C'est là que, dès le matin, les prisonniers qui doivent comparaître dans la journée devant une des trois chambres correctionnelles, sont amenés des prisons de la Force, des Madelonnettes, de la Hoquette, de Sainte-Pélagie, de Saint-Lazare. Ce transfert se fait au moyen d'une voiture spéciale, nommée panier à salade, et sous la garde et la responsabilité d'un huissier audiencier et de plusieurs gendarmes.

--Panier à salade! voilà un singulier nom pour une voiture!

--Monsieur, ces voitures ont été ainsi nommées parce que, dans l'origine, elles étaient construites en osier, comme sont façonnés les paniers à salade. Aujourd'hui elles sont fabriquées plus solidement, et leur forme est celle d'une grande carriole hermétiquement fermée; mais, en changeant de forme et d'éléments de construction, elles ont conservé leur dénomination primitive.

--Monsieur, je vous remercie de ces curieux renseignements; je les rapporterai à ma femme, qui en sera charmée.

Monsieur est, sans aucun doute, avocat?

--Non, monsieur; j'aurais pu l'être, mais je ne le suis pas. Je suis tout simplement un habitué de la police correctionnelle; j'y viens tous les jours d'audience, après mon déjeuner, et j'y reste jusqu'à l'heure de mon dîner; je préfère les émotions calmes et modérées de la police correctionnelle aux émotions trop violentes de la cour d'assises; j'écoute avec intérêt les débats de chaque affaire, je me passionne doucement pour ou contre le prévenu; j'écoute les plaidoiries des avocats, ce qui n'est pas toujours amusant, mais enfin il n'est pas de plaisirs sans peines; je discute mentalement les arguments de l'avocat du roi, et pendant que les juges délibèrent, je me plais à formuler en moi-même le jugement qu'ils s'apprêtent à rendre; si ma décision est conforme à la leur, je suis excessivement ravi. Bref, c'est là pour moi une récréation économique, instructive et intéressante tout à la fois. Je suis connu des juges, des avocats, des journalistes, des audienciers, des gendarmes mêmes; et l'on me laisse entrer sans difficulté comme un ami de la maison, comme un accessoire indispensable de l'audience.

--Monsieur, j'envie votre sort... Il me semble que vous devez regretter tous les jours de n'être point avocat.

--Chut! dit le vieil habitué, nous sommes tout près du barreau, et ces messieurs pourraient nous entendre. Écoutez: on voit bien, monsieur, sans vous offenser, que vous ne fréquentez pas nos audiences...

La grande Souricière, au Palais-de-Justice.

--Hélas! monsieur, j'y viens aujourd'hui pour la première fois.

--C'est donc cela: entre nous, monsieur, dit le loquace cicérone en baissant de plus en plus la voix, la profession d'avocat de police correctionnelle ne peut faire envie à personne, et, quant à moi, je l'estime un assez triste métier.

--Monsieur, vous m'étonnez!

--D'abord, dans les trois quarts des causes correctionnelles, l'avocat est complètement inutile; que diable voulez-vous qu'il vienne dire, par exemple, pour ce repris de justice qui a rompu son ban pour la dixième fois; pour cet incorrigible voleur qui comparaît sur la sellette avec une recommandation de douze ou quinze condamnations antérieures; pour cet honnête ivrogne qui a appelé un sergent de ville du nom peu respectueux de mouchard; pour ces vagabonds qui ne demandent qu'un séjour dans les prisons durant la rude saison d'hiver; pour ces pauvres vieilles femmes prévenues de mendicité et qui réclament comme une faveur d'être envoyées dans un dépôt hospitalier? Croyez-vous que la faconde des avocats soit de quelque utilité dans ces sortes d'affaires? qu'elle puisse conjurer la sévérité du tribunal envers les uns, et qu'il soit besoin de leurs phrases creuses et banales pour exciter la pitié, l'indulgence en faveur des autres? Pas le moins du inonde, monsieur; aussi les juges profitent-ils le plus souvent du temps pendant lequel ces orateurs superflus débitent leurs plaidoiries, pour délibérer sur le sort de leurs clients, ou pour s'entretenir de leurs soirées, de leurs récoltes, ou de la séance de la chambre des députés. Puis, quand ils ont accordé une honnête latitude à l'éloquence du défenseur, le président l'interrompt par ces mots sacramentels;

«C'est entendu.» Notez bien qu'il ne dit jamais: «C'est écouté.» Ici les synonymes ont leur valeur. Plus d'une fois, monsieur, j'ai remarqué que cette manière d'entendre et de ne pas écouter certains défenseurs est un bonheur pour le client défendu; et dernièrement encore, de deux prévenus inculpés de délits semblables, l'un, qui n'avait pas d'avocat, a été condamné à six mois de prison; l'autre, qui en avait un, en a eu pour un an. Après cela, monsieur, je vous dirai qu'il faut que tout le monde vive; et, en fait, ces causes sont si peu et si mal payées aux avocats, qu'il leur en faut un certain nombre pour leur donner des moyens d'existence. Je me suis laissé dire par un audiencier fort spirituel et fort malin qui m'honore de son amitié, des choses incroyables sur la manière dont quelques-uns de ces messieurs font ce qu'on appelle le client. Le client ne vient pas toujours de lui-même, il faut l'attirer, le chercher, l'accrocher parfois au passage. C'est une espèce de chasse à l'affût, au miroir ou à courre. Les plus intrépides vont bravement dans les prisons offrir leurs services à ces honnêtes clients; ils y retrouvent aussi leurs anciennes pratiques, et veillent à ce qu'un confrère perfide ne s'avise pas de les détourner à son profit. Les écrivains de la salle des Pas-Perdus sont aussi les fournisseurs de certains avocats, moyennant le partage des maigres honoraires reçus. Enfin l'avocat correctionnel qui arrive le matin au Palais, sans affaires, sans causes, ne désespère pas d'en attraper quelques-unes avant l'ouverture de l'audience en se promenant dans la salle des Pas-Perdus, et en offrant ses services aux plaideurs effarés, qu'il juge sur la mine assez naïfs pour accepter ses bons offices, assez riches pour les payer.»

Vue intérieure de la Police correctionnelle de Paris, 6e chambre.

Mais la voix de l'huissier de service interrompt les indiscrétions du vénérable habitué:

«L'audience! messieurs, ôtez vos chapeaux!»

A ces mots les avocats se lèvent et se découvrent pendant que les juges et le substitut montent à leurs sièges; l'auditoire s'installe, s'arrange de son mieux pour bien voir, pour bien entendre; le greffier essaie sa plume, les rédacteurs des journaux judiciaires se placent dans la tribune qui leur est réservée au-dessous du siège du ministère public; le vieil habitué hume d'un air satisfait et attentif une prise de tabac. Le silence s'établit, et le président prononce la formule;

«L'audience est ouverte: audiencier, appelez les causes.»

(La suite à un prochain numéro.)

L'Huissier. Le Journaliste. L'Avocat. Le Garde-Municipal. L'Habitué.
Types de la police correctionnelle.