VII.

RÉCIT.--AGATHE.

«Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard après une courte pause, sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier. C'est pourtant l'une des opérations les plus brillantes dont j'aie parsemé ma carrière. Quoique amorcé par ma proposition, l'ancien n'avait pas complètement donné dans le panneau; il fallut achever sa conquête, le fasciner, l'éblouir, le stupéfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler à notre infortuné Napoléon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota d'abord pour me dérober les preuves d'émotion qui se glissaient sous ses paupières; mais bientôt il n'y tint plus, lâcha subitement les écluses, et répandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'œil d'un grognard. Ce témoignage d'attendrissement fut le signal de sa défaite; dès lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa main, de cette main jusque là si rebelle, un ordre de vingt balles de poivre de Sumatra. C'était noblement capituler. Aussi, quel moment pour moi, lorsque, le soir même, en pleine table d'hôte, je fis circuler ce certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterré.

«J'avais donc conquis, à la pointe de l'élocution, mon entrée chez le fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice à Poussepain, qu'il défendit ses pénates pied à pied, et me contraignit, à faire chaque jour un nouveau siège. Si je l'emportai, ce ne fut qu'à force de flonflons patriotiques et même anacréontiques. Le cerbère montrait-il les dents, je l'endormais à l'aide d'une romance. D'abord il ne me reçut que sur le seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des outrages de l'atmosphère. Plus tard je pénétrai dans le petit comptoir vitré qui lui servait de niche, et où il expédiait ses factures. J'eus accès ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu à peu avec l'habitude de me voir; je l'égayais, je lui devenais nécessaire. Aucun cataplasme n'avait réussi à calmer ses rhumatismes aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile. Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magnétisais en chantant, avec toute la magnificence de ma voix;

O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!

Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,

Fais-lui crier par les échos:

Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)

«C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je m'emparais de son intimité. Cependant, nos relations n'avaient pas encore franchi les sphères commerciales, et madame Poussepain était toujours pour moi une beauté invisible et mystérieuse, comme pour Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau diriger des regards furtifs vers les croisées du logement, me tromper volontairement de porte, essayer de tous les stratagèmes, rien ne m'avait réussi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce heureusement qu'il faut dire? à mon secours. Une attaque de goutte cloua sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il songea à moi et à mes chansons, comme il eut songé à un baume ou à un spécifique. Un de ses employés vint me réclamer à l'hôtel et m'exprimer le désir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris goût à cette entreprise; elle avait l'attrait du fruit défendu. Cette tour d'airain, si bien gardée, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en présence de la victime qui y gémissait sous la garde d'un magicien. L'histoire commençait comme un roman; seulement la princesse était l'épouse légitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela près, je nageais en pleine chevalerie.

«Aussi n'entrai-je dans la partie réservée du logement qu'avec une certaine émotion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que l'accroître. Poussepain venait d'essuyer un accès des plus rudes; sa figure contractée portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour se soulager il sacrait comme un païen. Penchée sur son lit, une femme lui soulevait le pied, enveloppé de ouate et de toile cirée, et le déposait avec une délicatesse infinie sur un coussin qui devait le supporter. Quoiqu'il fût impossible de traiter un malade avec plus de dextérité, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre créature une partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se mêlait aux jurons brillants et variés qui sortaient de sa bouche, comme un feu de file. Je ne m'étais jamais fait illusion sur les avantages physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en négligé, il dépassa mon attente. J'estime qu'un têtard bien réussi doit être plus voisin de l'Apollon du Belvédère que ne l'était ce jour-là le ci-devant capitaine, de la vieille, décoré de la main du grand homme. La goutte lui avait poussé les yeux si avant sous le crâne, que les prunelles étaient à peine visibles; la peau du visage avait tourné au maroquin et pris la couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait s'être agrandie par l'émaciation, et un bonnet de colon, surmonté d'une mèche altière, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le désordre qui résulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans voiles, et c'était un spectacle peu flatteur que celui de cette académie osseuse et noire, où l'acier et le plomb avaient pratiqué de larges entailles et de nombreuses solutions de continuité.

«Je ne sais si Agathe gagnait à ce contraste, mais, à sa vue, Beaupertuis, je fus ébloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane en eût été jaloux. Ce qui éclatait surtout dans sa physionomie, c'étaient la candeur et la grâce. Peut-être avez-vous remarqué, Édouard, le sentiment naïf que les peintres des grandes écoles ont jeté sur la figure de la Vierge, étonnée pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien en elle qui trahit la femme; on eût dit une jeune fille. Le regard qu'elle arrêta sur moi était, à la fois curieux et effarouché; il ne se ressentait pas de la pruderie qu'amène toujours l'expérience, et de cette modestie étudiée qui est une arme de plus à l'usage des coquettes. Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur était une pudeur d'instinct, sans mélange, sans apprêt, sans réticence. Non, jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la vie des voyages n'est pas étrangère au développement des passions fugitives; je vous ai même cité, je crois, quelques-unes des grandes dames qui m'ont honoré de leur attention. Tenez, comme votre princesse de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se défendre d'une allusion maligne.

--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, répliqua le jeune homme en se prêtant à la plaisanterie.

--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus sérieux. Les bons cœurs sont comme les bons vins, ils gagnent à vieillir.»

Et il reprit son récit.

«Agathe était vraiment belle. Je ne vous la décrirai pas, Édouard; on a trop abusé de la méthode descriptive appliquée aux femmes. Je ne mesurerai ni ses méplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses narines, comme s'il s'agissait d'une surface géométrique; je ne décomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'étaient ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lèvres; je n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son buste et de ce qu'il réunissait de charme sous tous les aspects; je ne dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des extrémités les plus délicates et les plus distinguées que l'on pût voir. C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par l'ensemble, de livrer une créature parfaite à une dissection minutieuse, où se perdent l'harmonie générale et la beauté de relation. Agathe était une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et Potard a la prétention de s'y connaître. J'ai parcouru les routes royales et départementales, j'ai battu même les chemins vicinaux, de manière à rendre des points à tous les voyageurs de l'antiquité et des temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes pèlerinages, je n'ai nulle part rencontré une beauté aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grâce exquise, des traits ravissants, une élégance particulière de formes, et, par-dessus tout cela, un air de simplicité et d'ignorance, de curiosité et de vivacité, que je n'ai jamais rencontrés ailleurs. Mais, Dieu me pardonne! je crois qu'à mon tour je cède à la manie des descriptions. Encore une fois, Beaupertuis, ne décrivons pas les femmes; contentons-nous de les adorer.

«C'est ce que je fis à l'égard d'Agathe. Jusque-là j'avais traité l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai encore traité depuis par le même procédé. Mais, au milieu de mes vicissitudes galantes, je n'ai éprouvé ici-bas qu'une seule passion véritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des années ont passé sur ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant je sens là, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amère et quelle sève de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout, même les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon âme était enchaînée à cette maison et à ses hôtes; tout ce qui ne s'y rattachait pas m'était devenu indifférent. À quoi ne me résignai-je pas! J'étais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs. J'épargnais ainsi à sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques, je partageais avec elle le calice des mauvais procédés; et ainsi s'établit entre nous une sorte d'union mystérieuse avant qu'aucun mot d'amour eût été échangé. Elle me devinait, et cela suffisait à mon bonheur; un aveu plus formel m'eût semblé moins doux. Il faut aimer, Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces délicatesses et des joies ineffables qui y reposent.

«Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile à amuser. Un homme moins épris eût envoyé l'impotent à tous les diables; moi je trouvais dans ces tracasseries même un charme de plus; c'était un sacrifice que je faisais à ma tendresse. Pour calmer les douleurs de Poussepain, j'avais épuisé mes ressources lyriques. Dans les accès ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux résultats. Je touchais la fibre belliqueuse et les réminiscences de l'époque impériale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aiguë, ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs, la romance plaintive ne faisait que les accroître, et il fallut chercher un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.

«Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le contraste. Il m'en souvient, c'était dans une longue soirée d'hiver. La pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues pâlies trahissaient sa fatigue. Poussepain était devenu intolérable; un temps orageux exaspérait son mal, et il nous faisait payer la folle enchère de ses douleurs. Sa femme était à bout d'efforts, et de temps à autre, je voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies épouvantables d'étrangler cet homme et de délivrer l'ange dont il lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une incurable infirmité me semblait un fait contre nature; cette enfant n'était pas arrivée à la fleur de l'âge, ne s'était pas épanouie à la beauté pour être seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces mauvaises pensées, et cherchai une autre diversion aux maux du patient. Dans le genre badin et grivois, je possédais un répertoire fort étendu: ignorant jusqu'à quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de l'ironie, je n'avais pas abordé cette partie de mon bagage musical. Je craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne s'effarouchât de certains refrains un peu décolletés. Au point où nous nous trouvions, je résolus de tout oser, et prenant la parole au milieu d'un fort accès.

«--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une chanson d'un style léger, mais foncièrement militaire.»

«L'ex-dragon, au lieu de me répondre, continuait à se tordre sur son lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je commençai:

Un grenadier est une rose

Qui brille de mille couleurs;

Il n'est point de périls qu'il n'ose

Les affronter par sa valeur (bis).

Chanteur, danseur, il danse, il chante,

D'un lit de paille il se contente;

Le dieu d'amour voltige auprès (bis).

Voilà (quater) le grenadier français (bis).

«A mesure que je débitais ma symphonie militaire, je voyais les convulsions de mon malade se calmer comme par enchantement; le visage reprit plus de sérénité, l'œil s'anima, l'attitude devint plus tranquille. Les doses de laudanum que nous lui administrions toutes les demi-heures produisaient un effet moins prompt et moins sûr que ce simple et innocent flonflon. Cela tenait du prodige. Il est vrai, Beaupertuis, que j'y mettais un accent inimitable et une pantomime qui semblait empruntée à la vie des camps. Agathe était là; je me surpassais à son intention. Tous les deux nous étions émerveillés du résultat, et pour assurer l'action du remède, je m'empressai de redoubler la dose.

«--Autre couplet, dis-je, et je chantai:

Le sapeur est très-respectable,

Sincère à son gouvernement;

Franc buveur, militaire aimable,

Esclave de son fourniment (bis).

A son pays vouer sa barbe,

Au feu rester droit comme un arbe,

De rien ne redoutant jamais (bis).

Voilà (quater) le vrai sapeur français (bis)

«Vous me croirez si vous le voulez, Beaupertuis, mais je vous déclare, foi de Potard, que l'accès de goutte s'arrêta devant ce couplet et ceux qui le suivirent. Poussepain, qui, depuis cinq semaines, se livrait à la plus affreuse collection de grimaces qui ait jamais déshonoré un visage humain, se sentit soulagé comme par miracle: ses membres devinrent plus souples, sa bouche se délia, le sourire reparut sur ses lèvres, et, au moment où je m'y attendais le moins, il fit chorus. C'était un homme sauvé. Dès lors, je me prodiguai; je passai en revue mon répertoire facétieux; par exemple, le conscrit de Corbeil, qui n'avait pas son pareil, et une foule d'autres nocturnes appropriés à mon auditeur. Poussepain accueillait ces cantates avec des éclats de rire qui devaient lui désopiler la rate, rétablir la circulation du sang et donner une issue à la bile qui engorgeait ses vaisseaux. Au bout d'une semaine de ce traitement musical, un mieux sensible se manifesta; les douleurs avaient perdu de leur énergie et de leur fréquence, l'appétit était revenu, la langue était belle, le pouls régulier, la physionomie meilleure. Je continuai mon système de médication et prodiguai mes sons de poitrine: le succès couronna mes efforts.

«Dans le cours de cette cure, j'eus avec Poussepain un entretien singulier, dont je ne compris le sens que plus tard. Au milieu de ces barcarolles d'un genre folâtre, je me trouvais entraîné parfois à en essayer quelques-unes qui arrivaient jusqu'à la limite de l'Anacréon. C'était voilé pourtant et pouvait se chanter parfaitement devant le sexe. J'avais même obtenu avec ces mélodies, spirituelles, mais transparentes, un succès fou dans les meilleures sociétés. Exemple: Ma Lisa, tiens bien ton bonnet! Genre léger, si l'on veut, mais d'une légèreté accessible à des oreilles de femmes mariées; pour les autres, je ne dis pas. Eh bien! un jour, au moment où j'entamais cette barcarolle, dans laquelle j'excellais, l'ex-dragon me secoua le bras de manière à me le désarticuler.

«--Potard, me dit-il à demi-voix, ne vous lancez pas tant. Il ne faut pas jouer ces airs-là sans sourdine.

«--De quoi! lui répondis-je, c'est très-décent; vous allez voir, capitaine.

«--Du tout, du tout, reprit-il avec un peu de brusquerie; il y a des jeunesses ici; gardez la chose pour un autre endroit.

«--Comment! des jeunesses! Il y a votre femme, capitaine, dis-je en insistant. Quand je vous dis que c'est gazé au possible; on chanterait cela à la cour.

«--Non, non, Potard; pas devant cette innocente, je vous en prie; ce serait mal.»

«Quand je vis que Poussepain le prenait ainsi, je n'insistai plus; mais ces paroles me revenaient sans cesse à l'esprit. Une jeunesse! une innocente! On ne parle pas ordinairement ainsi de sa femme; je m'y perdais. D'un autre côté, les manières d'Agathe avaient quelque chose d'inexplicable. La pauvre enfant m'aimait, je n'en pouvais douter; tout la trahissait, son regard, ses gestes, ses paroles. Sans nous parler, nous nous étions compris. Tout ce je que faisais pour elle, à son intention, allait droit à son cœur, et un coup d'œil expressif venait à l'instant m'en remercier. Dans les longues veillées écoulées au chevet du malade, ce langage muet, où l'amour place tant d'éloquence, nous tient lieu de tous les plaisirs et de toutes les distractions. Nous vivions ainsi l'un dans l'autre, et l'un par l'autre, et ce bonheur mystérieux et doux semblait nous suffire.

«Cependant, j'avais pu remarquer qu'Agathe n'apportait pas, dans notre complicité tacite, la prudence ordinaire d'une femme et cette timidité qui naît toujours de la certitude du péril. Elle semblait s'abandonner à un sentiment nouveau pour elle avec le calme d'une conscience pure, sans que rien indiquât une lutte, même légère, contre le sentiment du devoir. Cette conduite ne pouvait provenir que d'une perversité profonde ou d'une simplicité inouïe. La candeur de la jeune femme, l'innocence empreinte sur son front, écartaient la première hypothèse et justifiaient la seconde. Mais il restait toujours là-dessous une énigme à éclaircir. J'essayai de le faire en pressant Agathe, en lui adressant ces demi-mots qui sont presqu'un aveu. Elle ne me comprit pas ou ne parut pas me comprendre. Je n'osai pas insister, de peur d'éveiller les soupçons du fabricant de moutarde, et remis l'explication à une occasion plus sûre. L'abandon d'Agathe m'obligeait à beaucoup de réserve, et plus d'une fois, en présence de son irascible mari, je me fis forcé de contenir, par la froideur de mon attitude, des démonstrations qui auraient pu nous trahir. Telle était la situation étrange qui se prolongeait entre nous.

«Il avait été convenu que nous célébrerions la convalescence et la guérison de Poussepain par un gala en petit comité. Pour la première fois, j'étais admis à la table de l'ex-dragon et faisais diversion à l'éternel tête-à-tête qu'il poursuivait depuis le jour de son mariage. Pour que notre homme en fût venu là, il fallait une je l'eusse fasciné. Depuis que son Empereur était descendu dans la tombe, Poussepain n'avait plus qu'une chose au monde, la bonne chère et le bon vin; j'oublie à dessein sa femme. Aussi se piquait-il d'être gourmet et connaisseur en crus de Bourgogne. Son patriotisme provincial ne lui permettait pas de pousser plus loin ses recherches, mais dans les limites de la Côte-d'Or et même du Beaujolais, il s'estimait passé maître en matière de dégustation. Sa cave se ressentait de cette prétention, et sa santé aussi. Il y puisait ces accès que je venais de guérir avec des romances. Peut-être la diète et les tisanes y avaient-elles légèrement concouru; mais l'honneur le plus réel en revenait à mes sons de poitrine.

«Poussepain craignait sans doute les tortures de la goutte, mais il aimait encore plus le bouquet du liquide bourguignon. A peine guéri d'un accès, sur-le-champ il avait le soin de s'en ménager un autre, et n'épargnait rien pour qu'il fût plus violent que le premier. Son existence s'écoulait ainsi entre deux tisanes, dont l'une était l'expiation de l'autre, et celle-ci la revanche de celle-là. Agathe était habituée à ces alternatives, et passait d'un mari goutteux à un mari en goguette. Seulement, dans ce dernier état, elle avait à essuyer de plus le passage de la Bérésina ou la campagne d'Égypte.

«Le dîner de convalescence fut splendide; Poussepain aimait à bien faire les choses. Mais le luxe de la table n'était rien auprès de celui des vins. Volney, Pomard, Clos-Vougeot, Itémanée, Thorins, Nuits, tous les grands crus y passèrent, et le grognard ne s'en tint pas à une seule année; il avait à venger trois mois d'eau chaude. Vous savez, Beaupertuis, que j'ai laissé un nom parmi les hommes qui lèvent agréablement le coude. Eh bien! Poussepain faillit me compromettre ce soir-là. Heureusement une autre ivresse balançait l'effet du bourgogne. Agathe était près de moi; nos regards ne se quittaient pas; nos mains et nos pieds se touchaient. Peu à peu, la surveillance de Poussepain s'était relâchée, sa langue s'embarrassait déjà, et c'est à peine s'il avait la force d'articuler quelques mois.

«Attention, Potard, dit-il de sa voix la plus solennelle, je vais vous raconter une histoire.

«--Miséricorde, me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me sauve.

«--Potard, mon bon Potard, poursuivit l'ex-capitaine de dragons, avec une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous êtes un brave garçon... je veux faire quelque chose pour vous... Vous aimez la mémoire de l'Empereur... Vive l'Empereur!... Je vais vous raconter le passage de la Bérésina.»

XXX.

(La suite à un prochain numéro.)