AGRICULTURE.

Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État. Nous avons rapporté, dans un de nos précédents articles, cette maxime du grand ministre d'Henri IV, maxime qui servait de point de départ à toute sa science économique, axiome duquel il a fait découler, comme corollaire, la protection éclairée dont il entoura l'agriculture. Ne devons-nous pas aujourd'hui inscrire en tête de ce que nous avons à dire de la science agricole, cette maxime trop oubliée de nos jours, et rappeler à nos gouvernants qu'il ne suffit pas, pour présider aux destinées d'une grande nation, d'encourager le commerce et l'industrie, mais que c'est surtout l'agriculture qu'ils doivent mettre en honneur, le territoire de la France dont il faut améliorer et augmenter la production; car c'est derrière la charrue que l'État a, de tout temps, trouvé ses défenseurs, et le pays ses approvisionnements. Depuis quelques années, disons-le, on semble entrer dans la voie des encouragements: les améliorations agricoles attirent l'attention publique; mais qu'il y a encore loin de là à la véritable science, à la saine exploitation du sol! Pour une ferme remarquable, combien de milliers d'hectares présentent un spectacle déplorable; pour une exploitation intelligente, combien de méthodes routinières, combien de forces perdues, gaspillées! L'imagination recule à se rendre compte de cette immense activité dépensée en pure perte, de ces essais aveugles ou infructueux, parce que la science fait défaut!

N'est-ce pas encore aujourd'hui le cas de dire avec Olivier de Serres et dans son langage naïf: «On laisse le cultivement de la terre à de pauvres ignares, d'où vient qu'elle est si souvent adultérée.» Oui, il est temps que l'agriculture soit estimée ce qu'elle vaut, et qu'elle compte pour quelque chose dans les intérêts et les destinées du pays. Elle est loin de nous, il est vrai, l'époque où, dans le royaume de France, la libre circulation des grains était interdite, et où Paris pouvait mourir de faim sans que le Limousin pût venir à son secours et le faire participer à son abondance. Aujourd'hui, il n'y a plus de barrières de douanes, mais il y a encore ignorance, et c'est surtout l'ignorance qu'il faut combattre; quoi de plus affligeant, en effet, que de voir une source aussi immense de richesses nationales périr entre les mains qui devraient les faire valoir! La superficie de la France est de 52,700,279 hectares, consacrés, dans les proportions suivantes, aux divers genres de culture:

Terres labourables 25 559 152 hectares.
Prés 1 831 621
Vergers, jardins 643 698
Cultures diverses 951 934
Landes, pâtis, bruyères 7 799 672
Étangs, mares, canaux d'irrigation. 209 431
Bois 7 122 315
Vignes 2 134 822
Forêts 1 209 133

Total des superficies imposables. 50 765 078 hectares.

Ce tableau fait comprendre l'intérêt de premier ordre qu'il y a à améliorer la culture des terres labourables; leur superficie, qui s'est légèrement accrue par le défrichement des terres incultes et des bois, doit suffire à la nourriture d'une population qui va sans cesse en augmentant. Nous devons dire du reste que les progrès de l'agriculture, quoique lents, ont permis déjà de subvenir avec la même quantité de terres en culture, aux besoins de trente-quatre millions d'habitants, là où il y a un demi-siècle vingt-cinq millions d'individus vivaient misérablement. A quoi donc a tenu ce progrès? Nous n'hésitons pas à dire que c'est à la division des propriétés, qui a fait qu'il y a eu un intérêt attaché à chaque parcelle de terre, et un intérêt d'autant plus vivace, que le propriétaire n'a souvent pas d'autre moyen d'existence. Nous savons que beaucoup d'économistes, et surtout les économistes anglais, se sont élevés avec force contre ce morcellement indéfini des terres. Nous savons qu'un réformateur moderne, frappé des inconvénients que présente en réalité la culture morcelée, a proposé de vastes associations agricoles, où chacun conserve son intérêt propre, tout en concourant au bien-être de tous. Nous sommes loin de regarder la division extrême des terres comme exemple d'inconvénients, et nous serons les premiers à appeler sur ce point de sages réformes. Mais nous disons que le premier résultat de la propriété est d'attacher l'homme au pays, de faire qu'il ne passe plus indifférent au milieu de ses semblables, car il peut se dire avec orgueil qu'il n'est point un membre inutile de la grande famille, que lui aussi il travaille pro aris et focis; et ce sentiment de dignité qui l'ennoblit à ses propres yeux le moralise et le rend ami de l'ordre et du progrès. Quant à la culture en commun, sans pousser le système jusqu'à la création d'un phalanstère, nous dirons qu'il existe en France une localité où les habitants ont mis en commun tout ce qu'ils pouvaient mettre sans renoncer à leur propriété, à leur individualité. Leur territoire, considéré comme appartenant à un seul, a été couvert d'un réseau de routes si admirablement tracées, que chacun peut arriver à son champ directement. Au moyen d'un fonds commun, ces chemins sont toujours entretenus en parfait état de viabilité. Cette localité, c'est celle que M. de Dombasle a illustrée, c'est Roville, et c'est une des plus riches de France.

Les efforts d'hommes instruits et dévoués pour populariser la science agricole n'ont cependant pas été tout à fait infructueux, nous serions injustes de ne pas le reconnaître; un fait seul suffira d'ailleurs pour le prouver. Dans les temps où la plus aveugle routine condamnait les terres à rester en jachères ou à se reposer, comme on disait alors, une année mauvaise amenait une famine et des décès multipliés. Maintenant que le système des assolements est mieux entendu, qu'on a multiplié les prairies artificielles, introduit dans la culture les plantes pivotantes propres à la nourriture des bestiaux, cultivé en quantité la pomme de terre et la betterave, on offre à l'homme et aux animaux une nourriture plus variée, produite par des plantes que ne peuvent pas frapper à la fois de stérilité les mêmes intempéries des saisons, et des lors les grandes famines sont presque impossibles. Ainsi les disettes de 1789 et 1793 sont moins redoutables que celles de 1812 et 1817, et ces disettes ne sont plus que des chertés en 1830 et 1831.

Que faut-il donc à l'agriculture pour progresser? Il lui faut encore, nous devons le dire, bien des choses, dont nous allons indiquer quelques-unes en passant. D'abord le crédit foncier. Une des plaies de l'agriculture en France est le système hypothécaire: beaucoup de bons esprits se sont préoccupés de cette grave question, et se sont apitoyés sur le sort des infortunés cultivateurs rongés par les dettes hypothécaires: on a proposé, pour remédier à ce mal, un grand nombre de remèdes qu'il n'entre pas dans notre cadre de développer en ce moment.

Ensuite l'instruction pratique. Une des améliorations le plus vivement réclamées est la création de fermes-modèles dans tous les grands centres agricoles du royaume, où viendraient se former des jeunes gens qui, recevant là une instruction spéciale, substitueraient avec discernement les nouvelles méthodes à la routine. La France peut devenir le grenier de l'Europe; mais il faut que l'agriculture y soit honorée et appuyée, que les encouragements et les récompenses aillent chercher l'homme qui laboure lui-même son champ, aussi bien que le riche agriculteur qui améliore sur une grande échelle.

Une réforme à faire marcher de front avec celle du système hypothécaire est l'abolition de l'impôt du sel appliqué aux besoins agricoles C'est la une des graves questions où se trouve engagé l'avenir de l'agriculture. En effet, qui ne sait l'influence du sel sur la graisse des bestiaux? Là où la mer a pris soin, en se retirant, de laisser du limon salin, se trouvent les prés les plus beaux et les plus fameux bestiaux de France. Cette reforme se réalisera tôt ou tard, car l'agriculteur, l'économiste et le consommateur la réclament également.

Enfin, ce qui manque encore à l'agriculture, ce sont de bons instruments pour la culture et les récoltes. Nous avons à examiner aujourd'hui si les machines présentées à l'exposition cette année ont fait faire un grand pas à la science pratique qui occupe aujourd'hui tant de bras en France.

Commençons par signaler l'absence de l'homme qui a le plus fait pour l'agriculture, d'un homme que la mort a enlevé il y a peu de mois, et qui, à toutes les expositions précédentes, tenait le premier rang parmi ceux qui s'occupent de la science agricole. M. de Dombasle avait établi à Roville une fabrique d'instruments aratoires perfectionnés, et on y venait de loin; et même des pays étrangers, entendre le bienveillant et savant cultivateur, admirer ses créations et acheter ses instruments. Il n'avait pas laissé une seule partie de l'agriculture en arrière: tout, depuis la charrue qui ouvre le sillon où le blé doit germer jusqu'au moulin qui doit le réduire en farine, depuis la plantation de la betterave jusqu'à sa transformation en sucre, avait été l'objet de ses études et de ses heureuses combinaisons. Il est mort; mais, après lui, de nombreux élèves conservent ses traditions, et améliorent dans tous les pays du monde la culture et le sort des cultivateurs.

Ce que nous avons remarqué en grande quantité à l'exposition, ce sont des charrues: chaque contrée veut avoir la sienne, chaque cultivateur qui réfléchit et raisonne fait son invention; mais, nous devons le dire, bien peu nous ont paru avoir atteint le but, qui est d'ouvrir un sillon bien égal et bien droit, et du diminuer le travail de l'homme et des animaux employés à manœuvrer la charrue. Quoique toutes les charrues ne soient pas également propres à être employées dans les mêmes circonstances, en raison de la diversité des terrains, il y a cependant des conditions générales auxquelles toutes doivent satisfaire. Une des plus perfectionnées, celle qui a fixé l'attention publique et attiré à son auteur, simple garçon de ferme, les encouragements et les récompenses, est la charrue Grangé; nous voudrions qu'il nous fût permis de donner à nos lecteurs une description succincte de cet ingénieux instrument, et ils verraient, en le comparant à ceux exposés cette année, que les combinaisons auxquelles se sont arrêtés les exposants ne présentent pas, à beaucoup près, les mêmes avantages; mais notre cadre ne comporte pas cette description.

Nous nous bornerons à décrire une charrue nommée par son auteur, M. Le Bachelle, araire avec support. L'auteur a cherché à réunir les conditions qui doivent avoir pour résultat la moindre résistance possible, au moyen du mode de répartition du frottement et de la pression exercée par la terre qu'ouvre le soc de la charrue. Cette répartition consiste à faire participer au frottement, dans une égale proportion, toutes les parties de l'instrument qui contribuent au déplacement de la terre. En outre, et par la raison qu'il est impossible d'exécuter convenablement tous les genres de labour avec la même charrue, l'auteur a disposé la sienne de manière à pouvoir employer des versoir» de différentes formes. Le mode de traction adopté pour cette charrue est le même que pour l'araire, qui, comme on sait, est privé d'avant-train: mais on peut à volonté y adapter un support, dans les cas assez nombreux où l'araire a besoin d'être maintenu; ce qui fait participer cet instrument aux avantages de l'araire et de la charrue ordinaire. Ajoutons que pour juger une charrue, c'est à l'œuvre qu'il faut la voir, et pas seulement dans un concours, mais dans une exploitation courante. Nous nous garderons donc bien de recommander celle dont nous venons de parler plutôt que telle autre; nous avons seulement voulu signaler quelques ingénieuses combinaisons qui nous ont semblé la distinguer.

Quand la terre a été ouverte, il faut y répandre la semence; on connaît le mode barbare généralement suivi dans les campagnes, qui consiste à jeter la semaille à la main et à faire ensuite passer la herse sur les endroits ainsi ensemencés. Par cette méthode, on a calculé qu'on perdait environ les deux tiers de la semence; aussi ne doit-on pas être surpris de voir un grand nombre de machines à semer à l'exposition; nous ne nous arrêterons pas à les examiner. Le problème à résoudre est de déposer avec mesure et une parfaite égalité la semence dans le sillon et à le recouvrir immédiatement. Mais il faut que la force dépensée pour obtenir cet effet ne présente pas une augmentation de prix sur le système actuel avec semaille à la main et recouvrement par la herse.

Puis viennent dans l'ordre des saisons, les machines à faucher, à moissonner, à battre le blé.

M. Lanu, avocat, a exposé une machine à moissonner, composée d'une paire de grands ciseaux portée sur des roulettes: les deux branches des ciseaux sont deux longues tiges de fer, terminées par une poignets, que l'homme manœuvre debout. De plus, sur les lames des ciseaux sont deux petites tringles de fer, qui déterminent, comme il convient, le renversement du blé coupé. Nous ignorons la valeur de cet instrument, qu'il sera bon de voir fonctionner.

M. Gaigan a exposé un faucheur mécanique. C'est une brouette à trois roues, deux grandes au milieu et une petite en avant. Autour de la petite roue et à égale distance l'une de l'autre, il y a trois faux qui tournent à la fois et sont placées aussi près de terre que l'on veut: le mouvement est donné par la marche de la brouette. Pour cette machine, comme pour la précédente, il faudrait assister à des essais. Cependant nous avons entendu dire à de bons agriculteurs qu'ils n'ignoraient pas que cette machine pût servir là où le foin est d'un prix élevé.

Quant aux machines à battre le blé, il y en a un grand nombre: nous nous bornerons à citer celles de M. Boulet, de M. Mittelette, de M. Lagrange, de M. Midy et de M. Mothes de Bordeaux; cette dernière paraît réunir les suffrages des connaisseurs, parce que le blé y est battu en ligne droite, au lieu de l'être en ligne courbe, ce qui permet de conserver la paille autant que possible. Dans cette machine comme dans les autres, le blé est attiré par des rouleaux adducteurs.

L'innovation importante est d'avoir une aire mobile, qui rapproche ou éloigne la couche de blé à battre, suivant que cette couche est plus ou moins épaisse.

Il nous reste à entretenir nos lecteurs des machines de M. Quentin-Durand, qui a monté à Paris un atelier de machines agricoles perfectionnées et d'un prix tellement modéré, quelles sont abordables au plus pauvre agriculteur. Nous avons chois, pour en offrir les dessins à nos lecteurs, trois des machines les plus intéressantes, ce sont le hache-paille rotatif, le concasseur français et le crible à plan incliné. Le hache-paille est d'invention anglaise, mais il a été perfectionné et grandement amélioré par M. Quentin-Durand. Il a trois lames cintrées en hélice, et montées sur un cylindre en fonte. Le tranchant de ces lames passe et glisse obliquement sur une entretoise horizontale et près de deux cylindres tournant en sens contraire, et dont l'un est cannelé. Ces cylindres servent à amener la paille sous les couteaux. Il y a un avantage bien reconnu dans l'agriculture, à hacher la paille pour en nourrir les bestiaux, et notamment les moutons, qui la mangent avec avidité dans cet état.

Charrue de M. Le Bachelle. Machine à faucher de M. Gargan.

Le concasseur français diffère du concasseur anglais à cylindres cannelés, en ce que les cylindres y sont remplacés par des cônes cannelés en hélices et trempés; il est moins difficile à manœuvrer, ne peut se déranger par la maladresse de l'ouvrier, et les cannelures trempées permettent de raviver plusieurs fois les arêtes des hélices. Ce concasseur sert pour l'orge des brasseurs, l'avoine, et même pour la féverole et le blé de Turquie.

Concasseur, par
M. Quentin-Durand.

Crible à plan incliné,
par M. Quentin-Durand.

Nous ne parlerons pas ici des diverses inventions relatives au nettoyage du blé. Il y a un grand nombre de tarares qui produisent d'assez bons effets, et M. Quentin-Durand en a exposé un qu'il intitule moulin ventilateur cribleur, et dans lequel il a introduit de notables perfectionnements. Mais nous donnons le dessin d'un nouveau crible à plan incliné, qui se compose d'une trémie et de deux grilles superposées: la première arrête les pierres et les ordures, qui se réunissent, au moyen de deux baguettes inclinées, dans une blouse qui les expulse; la seconde reçoit le blé, et laisse passer à travers ses mailles très-fines la poussière; la trémie est soutenue par une échelle en arc-boutant, qui permet à l'ouvrier de monter avec un sac ou un panier, et de la remplir. Ce crible a été adopté pour les magasins des régiments de cavalerie. Un ouvrier peut, au moyen de ce crible, nettoyer vingt hectolitres de grain par heure.

Hache-Paille, par M. Quentin-Durand.

Nous voudrions que des hommes comme M. Quentin-Durand, qui a consacré sa vie à des améliorations économiques, fussent signalés à la reconnaissance publique par les soins du gouvernement; et nous répétons, en terminant, à ceux qui sont à la tête de l'administration de l'agriculture, qu'il faut prodiguer les encouragements à la science agricole, et qu'ils doivent se rappeler qu'une des grandes solennités de l'empire chinois est le jour où l'empereur mène de sa main la charrue en présence de toute sa cour.