Théâtres.

Théâtre-Français. Catherine II, tragédie en cinq actes, de M. Hippolyte Romand.

On connaît la triste et lamentable aventure d'Iwan VI; encore enfant et appelé au trône après la mort de l'impératrice Anne, une révolte le renversa au bout de quelques mois et mit le sceptre impérial aux mains de l'indolente et voluptueuse Élisabeth; Iwan, devenu une menace et un danger, fut enfermé dans une forteresse; il y vécut pendant vingt ans, sans relâche à sa captivité; un jour enfin, sous le règne de Catherine II, on apprit que quelques soldats conduits par un officier, ayant tenté de délivrer Iwan pour le proclamer empereur, le commandant de la prison avait tué le prince à coups de sabre, plutôt que de le laisser au pouvoir des rebelles; manière un peu violente de répondre d'un prisonnier.

Quand Iwan périt de cette façon tragique, il avait vingt-quatre ans.

Bien que la tragédie de M. Hippolyte Romand porte le nom de Catherine, Iwan y joue un rôle très-important et pourrait, sans trop de vanité, réclamer son droit à baptiser l'ouvrage. C'est en effet la captivité, c'est la mort d'Iwan qui en fait le fond et l'intérêt. Seulement, M. H. Romand s'inquiétant fort peu du récit historique, le modifie à son gré, le dénature à sa fantaisie, et, au lieu du fait connu, substitue l'invention romanesque.

Scène de Catherine II, 3e acte; Iwan, M. Beauvallet; Orloff, M. Guyon; Bestuchef,
M. Maubant; Catherine, mademoiselle Rachel; Augusta, mademoiselle Araldi.

Il suppose Catherine éprise d'Iwan et projetant d'en faire son mari et de l'élever au trône; c'est là une pensée peu vraisemblable dans une femme comme Catherine, qui tenait tant à son autorité achetée par beaucoup de hardiesse et si glorieusement exercée. Mais enfin, prenons du poète ce qu'il lui convient de nous donner. Catherine aime donc Iwan et songe à le rendre libre. De son côté Iwan a été séduit par la beauté de Catherine, qu'il a vue plusieurs fois passer sur un traîneau rapide au pied de sa prison; et même, si je ne me trompe, les deux amants ont ou plus d'une entrevue sentimentale sous les verrons; mais par une idée singulière, et qui n'est peut-être pas suffisamment digne de la sévérité de la tragédie, Catherine a dissimulé son nom et sa personne, et s'est donnée à Iwan pour une certaine princesse Augusta qui fait partie de sa cour. Iwan donc croit aimer la princesse Augusta et non pas Catherine, qu'il s'imagine au contraire n'avoir jamais vue.

Mademoiselle Rachel Félix,
d'après un médaillon de M. Adam Salomon.

Tout irait à souhait, et probablement Catherine épouserait Iwan, mariage qui ferait bien rire l'histoire, si Orloff n'était pas là; or, Orloff n'a pas le moins du monde l'envie de céder à Iwan sa place dans la confiance de Catherine, et de se dépouiller de son autorité. Il est donc de son intérêt de jeter le trouble entre Iwan et Catherine, en attendant mieux; c'est ce qu'il fait sans ménagement aucun, et voici à quelle occasion: Catherine a résolu de faire sortir Iwan de sa prison et de l'amener dans son palais; elle veut le préparer par là au bonheur qu'elle lui réserve. Si j'ai bonne mémoire, c'est à l'aide d'un jeu fantasmagorique qu'elle le tire de sa forteresse, et qu'elle l'introduit dans sa cour. Il y a dans tout cela, ce me semble, une espèce de philtre, qui fait d'Iwan une sorte de dormeur éveillé. Or, voici notre prisonnier à Saint-Pétersbourg, dans le palais impérial, où Catherine va venir accompagnée de tout l'éclat souverain, et suivie du cortège des courtisans.

Orloff, qui craint pour son pouvoir le résultat de cette entrevue, a pris ses précautions: il est allé trouver Iwan dans sa prison, et là il lui a raconté les actions les plus compromettantes pour Catherine. Orloff, en outre, a remis à Iwan une lettre qui contient des faits très-graves sur la mort de Pierre III. Iwan a le cœur ingénu; il s'indigne, et manifeste pour Catherine une antipathie très-peu respectueuse. C'est ce que Orloff demandait, espérant bien qu'à l'occasion il aurait le profit de cette indignation.

Ce profit, en effet, ne se fait point attendre. Iwan, comme nous l'avons dit, arrive au palais; toute la cour est assemblée. Par continuation du roman de là-haut, Catherine a posé une couronne sur la tête de la princesse Augusta, pour donner le change à Iwan et lui faire croire qu'Augusta est l'impératrice. Quant à elle, Catherine, elle continue à remplir le rôle d'Augusta. L'impératrice se promet, sans doute, beaucoup de satisfaction de ce quiproquo; que de joie quand Iwan apprendra le nom véritable de celle qu'il aime! quelle charmante surprise quand il saura qu'il a affaire à Catherine!

Il en arrive tout autrement, et la vertu d'Iwan ne donne pas le temps à Catherine de se nommer. Voyant venir la princesse Augusta, il s'imagine trouver en elle Catherine II; le récit d'Orloff lui revient à l'esprit; alors il ne se contient plus et adresse à Augusta, sous prétexte qu'elle est Catherine, les plus vives apostrophes. Cependant la véritable Catherine est présente et reçoit ce déluge d'accusations en silence et en continuant à garder, aux yeux d'Iwan, le plus strict anonyme. Je vouss demande si la cour est scandalisée de l'aventure; on reconduit Iwan en prison sur un signe de l'impératrice; Iwan cependant ne se retire pas sans avoir montré violemment à la prétendue Catherine (Augusta) la lettre qu'il tient d'Orloff et qui compromet la véritable Catherine.--Je ne sais si je me fais comprendre au milieu de cet imbroglio.

L'insulte a été violente et publique; mais Catherine ne désespère pas de ramener Iwan et de conserver son amour; toujours cachée sous le nom d'Augusta, elle se rend près de lui, dans sa prison. Iwan, encore tout ému de la scène que nous avons racontée, continue à témoigner son éloignement pour Catherine; Catherine cherche à l'excuser; c'est sa propre cause qu'elle plaide sans qu'Iwan s'en doute; celui-ci, qui a l'entêtement de la vertu convaincue, ne recule pas d'une ligne, et la situation n'est déjà plus tenable pour Catherine, quand tout à coup Orloff arrive; il écoutait aux portes sans doute. Orloff, en bon apôtre, fait semblant de vouloir prendre le parti de l'impératrice outragée par Iwan. «Je me défendrai bien moi-même!» s'écrie enfin Catherine poussée à bout et laissant son amour-propre reprendre le dessus et dominer son amour.

«Quoi, vous êtes Catherine! s'écrie Iwan.--Oui,» répond-elle. Dès ce moment tout est dit; il n'y a plus d'erreur possible: c'est à Catherine elle-même qu'Iwan s'adresse, et il ne la ménage pas plus maintenant qu'il ne le faisait en croyant parler à Augusta.

Je n'ai pas besoin de dire que l'amour qu'Iwan ressentait pour la soi-disant Augusta est complètement détruit par cette découverte qu'il fait de Catherine dans cette Augusta jusqu'ici adorée: autant Iwan l'adorait, autant il l'exècre maintenant. Catherine tente un dernier effort pour reconquérir ce cœur révolté; mais elle y perd son éloquence, et Iwan s'amende si peu qu'il va jusqu'à la menacer de son poignard, ce qui est bien fort; que vous en semble?

En même temps, Iwan conspire contre Catherine et veut la renverser, du fond de sa prison: ses amis sont tout prêts; dans un instant Catherine sera au pouvoir d'Iwan; il a la complaisance de le lui annoncer.

Iwan se trompe, car Orloff veille; résolu de se défaire d'Iwan, de peur d'un pardon de la part de Catherine, il aposte des gens dévoués à sa cause, et les charge de tuer Iwan; ainsi font-ils. Catherine, sauvée par ce coup de main, n'en donne pas moins un regret à Iwan, en même temps qu'elle exprime son mécontentement à Orloff; Catherine déclare ensuite qu'elle va chercher dans la gloire une compensation aux déceptions de l'amour.

Telle est la table inventée par M. Romand; on peut lui reprocher l'invraisemblance des moyens, et surtout ce quiproquo peu tragique et cette substitution de personnes sur lesquels l'ouvrage repose presque tout entier; peut-être aussi l'action flotte-t-elle çà et là dans le vague, et les personnages font-ils comme l'action; la marche de l'œuvre et les caractères ne sont pas toujours assez nettement indiqués et soutenus; mais ces défauts--qui n'a pas les siens?--sont rachetés par des situations très-vives et très-dramatiques, par la chaleur des sentiments et par des parties de style très-brillantes et très-énergiques qui compensent amplement les faiblesses de quelques tirades incertaines et flottantes. En un mot, Catherine II est un ouvrage qui n'est point sans taches, mais ces taches s'effacent à côté de beautés incontestables. Heureux qui a ce partage! Félicitons donc M. Romand de cette œuvre, qui honore son talent; félicitons-le du succès qu'il a obtenu.

Mademoiselle Rachel a reparu, dans le rôle de Catherine, après une absence trop longue pour ses admirateurs; mademoiselle Rachel, dans ce rôle, a été fière, impérieuse et pleine de mouvements dramatiques; Beauvallet (Iwan) l'a très-tragiquement secondée. Les beaux vers de M. Romand et mademoiselle Rachel maintiendront Catherine II dans ce succès du premier jour et ne feront que l'affermir.

THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.--LE TROUBADOUR OMNIBUS!
LES DOUZE ARRONDISSEMENTS DE PARIS, PAR CHAM.

Nous ne sommes plus, grâce à Dieu, dans le tragique, tant s'en faut. Quittons M. Beauvallet, et passons au théâtre du Palais-Royal. Le théâtre du Palais-Royal est un garçon de bonne humeur, qui est bien loin de conspirer et d'égorger les gens, comme ce scélérat de Théâtre-Français, qui tire son poignard à tout propos; lui, au contraire, divertit son public et met sur ses chagrins, s'il en a, le baume d'un gros rire à gorge déployée. Telle est le suprême et excellent spécifique que le Troubadour Omnibus administre en ce moment aux habitués du théâtre du Palais-Royal. Ce troubadour est représenté par M. Levassor; quant à son nom ou à son titre d'Omibus, il ne l'a pas volé: c'est bien un omnibus en effet, contenant un peu de tout, chantant, dansant, déclamant, gambadant, selon la circonstance.

Mon troubadour se trouve au spectacle et dans une stalle d'orchestre. La troupe tout entière est indisposée, et le spectacle va manquer faute de pièces et d'acteurs. «Présent!... dit notre troubadour, quittant son rôle de spectateur et s'offrant au directeur aux abois. Voulez-vous de la tragédie? en voici; de la comédie? en voilà, du ballet, du mélodrame, de la musique, de la danse? en voici et en voilà encore! Vous ne pouvez pas nous donner les Trois Quartiers, comédie de MM. Picard et Mazères? Je vais vous montrer les douze arrondissements de Paris. Racine et Corneille sont malades? prenez ma lanterne magique. Et ainsi notre troubadour console le directeur, et ravit le publie, surpris et charmé de son aplomb, de son savoir et de son trésor de ressources burlesques et inépuisables.

Il n'y a rien de tel que d'être tout à tous, et d'avoir plusieurs muscades dans son sac.

1. La Halle.--Un poisson qui n'est pas inodore.
2. Quartier Notre-Dame-de-Lorette.--Le cauchemar d'une polkeuse.
3. Exposition de l'Industrie.--Inconvénient d'un chapeau hydrofuge pour un homme qui veut se noyer.
4. Le Temple.--Un habit neuf d'occasion.
5. Les Champs-Élysées.--Une promenade sentimentale sur des chevaux de louage.
6. Les Quais.--Les bains à 4 sous.
7. École de Médecine.--Les semblables traités par les semblables.
8. Faubourg Saint-Antoine.--L'éléphant de la Bastille, mangé par les rats, change de place.
9. Le Marais.--Un vieil ivrogne engageant ses bottes pour se mettre sur un bon pied.
10. Quartier Mouffetard.--Fabrication d'un cheval au Marché aux Chevaux.
11. Observatoire.--La Lune observe les Astronomes.
12. Gros-Caillon.--Un fumeur heureux de respirer les parfums du tabac de la régie.