VII.--Sciences médicales.
Anatomie et physiologie.--Une note de M. Lacauchie contient la description de nouveaux organes appartenant au système chylifère des mésentères. Ces organes n'existent que dans les replis mésentériques du péritoine; on les suit depuis le commencement de l'intestin jusque dans le méso-rectum, et leur nombre est d'autant plus grand qu'on les observe sur un point plus rapproché de l'estomac. Ce sont de petite corps ellipsoïdes de plus d'un millimètre de longueur dans le sens de leur grand axe, transparents, parcourus dans leur centre par une ligne blanchâtre. Placés entre les deux feuillets du péritoine, ils abondent au voisinage du pancréas et vers la fin de l'intestin grêle autour de la glande chylifère dite pancréas d'Aselli.
Quelle est la nature, quels sont les usages de ces organes? Ces questions sont encore à résoudre. L'auteur de la note pense qu'ils produisent une matière particulière qui vient se mêler au chyle pour le modifier.
Depuis la publication de cette note, M. Pacini a écrit de Pise pour réclamer la priorité de la découverte de ces organes qu'il a décrite en 1840 et qu'il considère comme des dépendances du système nerveux. Il les a rencontrés chez plusieurs mammifères et chez l'homme, sur les nerfs de la vie animale aux mains, aux pieds comme dans le mésentère sur les nerfs de la vie organique. M. Henle, de Zurich, les a également observées chez le chat comme M. Lacauchie et antérieurement à lui. Il partage les opinions de M. Pacini sur la nature de ces organes.
M. Flourens, en présentant à l'Académie un mémoire sur la moelle épinière par M. Misco, anatomiste italien, a fait une courte analyse de ce mémoire. L'auteur conclut de ses recherches qu'au lieu des huit faisceaux que l'on considère comme formant la moelle épinière, il faut en compter dix; il décrit ces faisceaux, dont il a modifié la nomenclature, suivant un usage que nous ne saurions approuver; ne serait-il pas, en effet, plus simple et plus juste de donner, seulement aux deux faisceaux décrits pour la première fois, des noms qui les distinguent des autres, en laissant à ceux-ci les noms sous lesquels on les a toujours connus et qu'ils ont reçus des savants qui les ont découverts. C'est une chose fâcheuse pour la science, et notamment en anatomie, que ce changement de noms qui ne peut que troubler la mémoire et finit par accumuler sur un seul organe quatre ou cinq dénominations, au grand détriment de la clarté du style et au grand désespoir du lecteur.
On doit à M. Gunsburg l'observation d'un fait curieux d'anatomie pathologique qui rappelle les cas analogues communiqués par M. Serres en août 1843. Nous hésitons cependant à considérer comme une dégénérescence ganglionnaire le fait observé par M. Gunsburg. A la suite d'un rhumatisme général très-intense, et pendant lequel les mouvements des membres étaient impossibles, le malade avait recouvré la faculté de mouvoir les bras, mais dans les extrémités inférieures la motilité, resta presque nulle et finit même par cesser complètement. La paralysie du rectum et de la vessie se joignit à celle des jambes; le malade mourut, et à l'autopsie on trouva les quatre troncs nerveux de la troisième et de la quatrième paire sacrée se terminant de chaque côté, après un cours de douze centimètres, à une tumeur blanchâtre de la forme d'une poire, longue, à droite, de deux centimètres sur un centimètre de largeur et trois millimètres d'épaisseur au milieu; la tumeur de gauche avait environ le tiers de la droite en grandeur; les deux troncs nerveux ne se prolongeaient pas au delà de la tumeur.
Ces renflements terminaux examinés au microscope se composaient de fibres nerveuses ramifiées, entrelacées et comprenant entre elles des cellules transparentes aplaties, dans lesquelles on distinguait un noyau et des globules. L'examen des autres nerfs moteurs ni rien offert de particulier.
Nous serions tentés de voir un arrêt de développement plutôt qu'une dégénérescence dans ces troncs nerveux terminés brusquement. La dégénérescence ganglionnaire sur un point n'aurait pas fait disparaître le reste du nerf; d'ailleurs la troisième et la quatrième paire se rendent principalement aux organes génito-urinaires et au rectum; leur altération fait comprendre la paralysie de ces parties, mais les anastomoses qui les unissent entre elles et au reste du plexus sacré ne suffisent pas à expliquer la perte complète du mouvement dans les membres abdominaux dont les nerfs étaient à l'état normal dès leur origine principale.
MM. Sucquet et Dupré ont présenté à l'Académie des mémoires sur différents moyens d'assainir les amphithéâtres d'anatomie et de conserver les cadavres. Le procédé de M. Sucquet consiste à faire macérer les sujets dans une solution de sulfate neutre de zinc. M. Dupré propose de faire pénétrer par une des artères principales les substances antiseptiques, sous forme gazeuse.
M. Maunoir, de Genève, a envoyé à l'Académie un mémoire sur la muscularité de l'iris; nous en rendrons compte lorsque la commission nommée pour l'examiner aura fait son rapport.
M. Foville a présenté à l'Académie, par l'entremise de M. Flourens, le premier volume d'un ouvrage sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux cérébro-spinal, dont le savant secrétaire a donné une courte analyse. Cet ouvrage a pour objet principal de faire connaître la structure de la moelle épinière et du cerveau. L'auteur expose, dans une série de recherches historiques, les idées des anciens sur le système nerveux, et les méthodes successives de dissection employées depuis Galien jusqu'à nos jours. Vient ensuite; un exposé de l'état actuel de la science, puis une idée, générale du système nerveux suivie de la description extérieure de la moelle et de l'encéphale. Les différences qui séparent le cerveau de l'homme de celui des animaux sont tracées d'après la forme extérieure seulement. M. Foville décrit ensuite la structure intime de l'axe cérébro-spinal, en suivant dans la moelle, le cervelet et le cerveau les fibres nerveuses et les fibres sensoriales motrices. Enfin l'étude de certaines déformations artificielles du crâne est jointe à la description de ses formes normales.
M. Flourens a également fait connaître à l'Académie des faits curieux dont on doit la découverte ou l'observation plus complète à M. Coste. Ces faits se trouvent consignés dans une nouvelle livraison de l'Histoire générale et particulière du développement des êtres organisés. Un des plus remarquables est l'existence de chaque côté du cou du fœtus des mammifères et de l'homme même, de quatre fentes transversales s'ouvrant dans le pharynx et séparées par des cloisons correspondant aux arcs branchiaux des poissons. Viennent ensuite des recherches fort intéressantes sur le système vasculaire de l'allantoïde.
L'Académie a reçu également de MM. Jacquart et Maignier une lettre contenant des détails sur les recherches délicates auxquelles se sont livrés ces deux anatomistes pour éclairer une question intéressante d'ovologie. Il résulte de leurs observations que, dans les premières semaines de la gestation, l'embryon humain est situé en dehors de la cavité amniotique et adhère seulement à l'amnios par son extrémité caudale et sa face dorsale.
--On connaît les belles expériences de Réaumur et de Spallanzani sur le suc gastrique et les digestions artificielles. Ces naturalistes se procuraient le suc gastrique au moyen d'éponges introduites dans l'estomac d'animaux à jeun, puis expulsées par le vomissement provoqué. Spallanzani s'en procurait souvent en prenant lui-même un vomitif à jeun; quelques hommes peuvent même en rendre presque sans effort et sans autre provocation qu'une gorgée d'eau ou une bouchée de pain avalée à jeun; c'était ainsi que Pinel en rendait jusqu'à une demi-livre. On conçoit que de pareilles manœuvres ne sauraient être répétées fréquemment sans nuire beaucoup à l'estomac de l'expérimentateur, et qu'on ne peut se procurer par ces moyens du suc gastrique d'animaux souvent, en grande quantité et bien pur.
Beaumont, médecin anglais qui a longtemps observé les phénomènes de la digestion chez un homme qui portail une fistule stomacale, se procurait du suc gastrique facilement, et sans nuire à son malade, en introduisant des éponges par cette fistule.
Tel est le procédé que M. Blondlot a mis en usage sur un chien; il a ouvert une fistule stomacale par laquelle il a pu librement communiquer avec l'intérieur de l'estomac, et en extraire du suc gastrique ou diverses substances à différents degrés de la digestion. Il a réuni ses observations dans un ouvrage intitulé: Recherches sur les phénomènes de la digestion et spécialement sur la composition du suc gastrique. Le même chien lui sert depuis deux ans, et, quoique de petite taille, peut fournir en une fois cent grammes de suc gastrique pur.
M. Blondlot a trouvé le suc gastrique constamment acide; cette acidité paraît tenir à la présence du phosphate acide de chaux; il en a étudié l'action sur les aliments simples et composés, soit dans l'estomac, soit hors de l'estomac et sous l'influence d'une température artificielle. Le principe essentiellement actif du suc gastrique paraît être une matière organisée particulière qui fonctionne à la maniéré des ferments. Son action n'a lieu qu'en présence d'un acide et sous l'influence d'une température comprise entre 10 et 40 degrés, MM. Flourens et Payen ont répété dans leurs laboratoires les expériences de M. Blondlot, et sont arrivés aux mêmes résultats. M. Payen est parvenu, par un procédé qu'il n'a pas encore décrit, à extraire du suc gastrique son principe actif qu'il propose de nommer gasterase et non pepsine, comme le principe extrait par Schwann et Müller de l'estomac du veau au moyen de l'acide chlorhydrique.
Une question fort importante soulevée par M. Biot est celle de savoir quelles modifications la fécule éprouve quand on la met en contact avec le suc gastrique par les procédés suivis pour les autres substances. En effet, suivant le résultat que donnera l'expérience, on saura si le sucre contenu dans l'urine des diabétiques et analogue au sucre de fécule est préalablement formé dans l'estomac par la décomposition des matières féculacées, ou s'il se produit dans l'acte de la formation de l'urine. On comprend quelle influence peut avoir la solution de cette question sur le choix du régime alimentaire à prescrire aux diabétiques.
Il serait encore important, a dit M. Biot, de savoir si certains sels composés qui agissent sur l'économie animale quand ils sont ingérés dans l'estomac, sont simplement dissous par le suc gastrique, ou s'ils sont décomposés par lui dans leurs éléments constituants. M. Payen, en promettant de faire des expériences à ce sujet, annonce que, d'après les observations de M. Blondlot, la fécule n'éprouverait pas d'altération dans le suc gastrique.
Une autre question non moins importante pour l'humanité souffrante, c'est celle de la vertu lithontriptique du suc gastrique. M. Millot, dans une lettre à l'Académie, annonçait qu'ayant observé que des calculs urinaires se ramollissaient ans l'urine de diabétique, il avait essayé de l'action du suc gastrique sur ces calculs et les avait vus s'y désagréger quelle que fût leur nature.
M. Leroy d'Étiolles, dans une autre séance, en rapportant un passage de Sennebier, qui rappelle qu'un élève de Spallanzani avait découvert la propriété lithontriptique du suc gastrique, annonça qu'ayant voulu vérifier les expériences faites sous les yeux du grand naturaliste, il était arrivé à des résultats tout a fait négatifs, sauf pour les calculs alternants dont les couches s'étaient séparées, mais sans ramollissement des fragments. Plus tard, M. Leroy d'Étiolles ayant placé dans l'estomac du chien de M. Blondlot un fragment de calcul urinaire du poids de 95 centigrammes, après quarante-huit heures de séjour dans l'estomac, ce calcul ne pesait plus que 80 centigrammes; cette déperdition s'est opérée, dit M. Leroy, sans ramollissement ni disgrégation, mais par une sorte d'usure superficielle.
Ce dernier résultat nous semble donner gain de cause à Spallanzani et à M. Millot; en effet, on sait que dans l'acte de la digestion l'estomac, par un mouvement qui lui est propre, agite et ressasse pour ainsi dire les substances qu'il contient, on a même longtemps, et jusqu'à l'expérience des tubes et des boules creuses de Spallanzani, attribué à ce frottement des parois de l'estomac la dissolution des aliments que l'on considérait comme une trituration. Nul doute que, si notre estomac était organisé comme celui des gallinacés, nous ne pussions comme eux détruire à la longue, par des frottements répétés des matières dures, des noyaux siliceux: mais, sans aller si loin, on conçoit que le frottement des parois de l'estomac, surtout chez le chien, qui digère facilement les os, puisse désagréger la superficie d'un calcul dont le ciment est dissous d'une manière égale à la superficie, il va sans dire que c'est de la circonférence au centre, et couche par couche, que la destruction du calcul doit avoir lieu: et l'on ne peut expliquer que par cette double action du suc gastrique et de l'estomac l'usure superficielle dont parle M. Leroy d'Étiolles.
Maintenant faut-il de cette expérience conclure que le suc gastrique injecté dans la vessie débarrassera les calculeux de leurs pierres? Nous ne le croyons nullement. Entre le suc gastrique d'un chien, dans l'estomac de ce chien qui en produit sans cesse, et ce suc gastrique placé à certaine dose dans la vessie d'un homme, entre un calcul placé dans l'estomac d'un chien, et ne pouvant qu'y diminuer, et ce même calcul dans la vessie d'un malade où il est, à proprement parler, chez lui, où il s'augmente chaque jour et se trouve dans d'excellentes conditions de conservation, il y a trop de différence, et nous ne pensons pas que le suc gastrique remplace jamais le lithotome et l'instrument dont on doit la découverte à M. Leroy d'Étiolles.
M. Scharling a rendu un service aux personnes qui s'occupent d'expériences sur la respiration, en précisant les circonstances principales dont il est important de tenir compte et de faire mention dans ces expériences.
(La fin à un prochain numéro.)
Le grand événement qui occupe Paris depuis quarante-huit heures, c'est la mort de M. Laffitte. Nous laissons à un autre le soin de raconter cette vie patriotique et dévouée, et de tracer l'esquisse de ce fin esprit et de ce caractère aimable et bienveillant; mais un courrier de Paris ne saurait se mettre en route le lendemain de la mort d'un tel homme, sans partager le deuil de la ville, sans mettre un crêpe à son chapeau et une fleur funèbre à sa boutonnière. Les jours de fête, les courriers parés de bouquets joyeux et de rameaux verdoyants, s'élancent bride abattue sur la route et font claquer leur fouet en signe de réjouissance. Il faut les voir, vils, ardents, intrépides, une main appuyée crânement sur la hanche, et de l'autre agitant dans l'air ce fouet à triple carillon, leur sceptre et leur épée. Comme ils partent! comme ils volent! connue ils dévorent l'espace! La poussière tourbillonne autour d'eux; du pied des chevaux jaillit l'étincelle. Qui peut les arrêter? Ils sont les messagers d'heureuses nouvelles, et les bonnes nouvelles n'arrivent jamais trop vite. Aussi leur course rapide ressemble-t-elle à un divertissement: ils ont des égards pour tous les bouchons, des bons mots pour tous les originaux qui passent, des regards amoureux et des gaillardises pour toutes les châtelaines d'auberge et pour les Amaryllis en sabots et en jupon court qu'ils rencontrent le long du chemin.
Cette joie, cette allure fringante, cette insouciante ardeur nous sont aujourd'hui détendues; au moment de partir et de quitter Paris, notre courrier est arrêté par un immense convoi funèbre. C'est aujourd'hui jeudi le 30 mai 1844, et les restes mortels de l'homme aimable, de l'homme bienfaisant, du citoyen éprouvé, traversent la ville, escortés et pleurés par une foule immense. Ailleurs nous vous raconterons les détails de cette touchante et vaste solennité de la mort. En ce moment, notre courrier n'est occupé qu'à guider son cheval à travers cette multitude innombrable, le tenant en bride, de peur d'accident, et cherchant une issue pour gagner l'espace et se mettre en route pour l'étranger et les départements, qui l'attendent.--Silence! voici le char funèbre. Notre courrier s'arrête respectueusement, salue avec tristesse, et, après cet hommage rendu à un homme de bien et cette dette de piété acquittée envers la mort, il reprend sa course et passe d'un air morne.
Le ciel semble avoir prévu ce grand deuil que Paris devait éprouver; il a gardé l'air sombre et le voile lugubre qui le recouvre depuis quinze jours. Des nuages tristes rendent sa face maussade; une pluie froide l'inonde. On grelotte à Paris comme au mois de décembre; Paris a les pieds mouillés, Paris reprend son paletot; et si les groom, les femmes de chambre et les portières pestent contre cette distraction du mois de mai qui leur donne, en plein printemps, à brosser des bottes et des pantalons qui semblent sortis des pieds boueux de l'hiver, les décrotteurs en plein vent et en boutique s'en félicitent. Vous le voyez! le mauvais temps, comme les mauvaises actions, profite toujours à quelqu'un. C'est pour cela, sans doute, ô Jupiter! que tu as mêlé ce bas monde de pluie et de soleil, de bien et de mal; ne faut-il pas que tout le monde vive?
En parlant de vivre, voici une mort singulière et touchante: il y a huit jours, dans un village voisin de Paris, une jeune fille de seize ans, naïve alerte, épanouie, de cette espèce joyeuse et rapide qui vole à travers les prairies, cueille la pâquerette et la fleur d'aubépine et court après les papillons; un jeune fille échappant dès le matin à la sollicitude maternelle qui voulait la retenir, s'écria en sautant par-dessus la haie voisine: «Je vais chercher des nids de fauvettes!» La mère savait son goût innocent d'aventures bucoliques et la laissa faire, bien certaine qu'au retour elle lui rapporterait de son air le plus heureux, de son sourire le plus frais et le plus doux, quelque bouquet de fleurs sauvages cueilli dans les bois ou glané dans les prés verdoyants, sur le bord des fontaines. Quelle joie pour une mère! Théocrite, Virgile et M. de Florian vous diraient cela mieux que moi.
Elle partit donc... on l'attendit toute la matinée; le soir, on l'attendait encore, et la blanche jeune fille n'était pas revenue. Qu'y a-t-il? Que lui est-il arrivé? Où est ma Tille? Avez-vous vu ma fille? ma fille! ma fille! au nom du ciel! L'éveil est donné, l'effroi se répand partout, la mère pleure, les valets, d'un air affairé et lugubre, courent le village et la campagne, interrogeant celui-ci, apostrophant celui-là: enfin, après bien des recherches vaines, après un flux et reflux d'espérances et de terreurs sans nombre, on arrive au pied d'un bel églantier en fleur, incliné sur une nappe d'eau limpide; et sur cette onde voilée d'arbustes embaumés, qu'aperçoit-on? un voile blanc, puis un chapeau de paille agité par la brise comme une fragile nacelle, et enfin,--le dirai-je?--un cadavre pâle et flottant à la surface. C'était la jeune fille, ce matin encore vivant de sa vie de seize ans, c'est-à-dire avec un horizon charmant devant ses yeux, et qui semblait l'appeler au loin à un bonheur sans fin.
On approcha du cadavre et on le relira de l'eau;--elle était bien morte; nul espoir de ranimer cette joue livide et ce cœur éteint;--dans sa main droite, contractée violemment, la pauvre enfant tenait quelques restes de mousse, de brins d'herbe et de plumes légères, tels que les oiseaux en composent leur nid, tristes débris mêlés à une feuille d'églantier.
Ces arbres fleuris, le chant des fauvettes gazouillant sous leur dôme de feuillage, l'eau murmurante l'avaient attirée; et là, sans doute, ravie et se promettant d'apporter à sa mère les trophées de sa conquête, elle s était suspendue à la branche fragile pour saisir et la fleur et le nid de la fauvette; mais la branche cédant tout à coup et se brisant, la fleur, le nid et la jeune fille disparurent dans l'eau placée là comme un piège et comme un abîme. Qui sait,--mais sommes-nous au temps de la mythologie?--qui sait si quelque hamadryade, jalouse de voir l'imprudente venir ainsi dépouiller ses domaines et détruire l'espoir de ses hôtes harmonieux ne brisa point la branche d'une main irritée? ou peut-être trompée par une fallacieuse image, la malheureuse jeune fille s est-elle noyée dans l'onde perfide en croyant s'y mirer?
Ce qui suit vous semblera moins poétique; mais si la poésie est bonne, la réalité a bien son prix: j'en atteste l'ordre du jour que vient de rendre M. le général Jacqueminot, commandant de la garde nationale de Paris et de la banlieue: il s'agit de pantalons et non pas d'autre chose; ce n'est pas le cas d'invoquer la muse de Virgile et d'Ovide. Or, voici mon histoire de pantalons en deux mots.
Voyant dernièrement le soleil en pleine ardeur et les chaudes haleines du printemps caresser amoureusement la garde nationale, M. le général Jacqueminot l'avait officiellement autorisée à prendre ce que nous autres vieux grognards nous appelons la tenue d'été. Le chasseur donc, et le grenadier, et le capitaine, et le colonel, et le sergent, et le tambour s'en allaient, d'un pied leste et d'un air pimpant, vêtus du pantalon léger, toile grise ou toile blanche, suivant le poste où ils devaient avoir l'honneur de se livrer aux ineffables charmes de la faction et aux attraits délirants de la patrouille Que vous dirai-je? La garde nationale était blanche, depuis quinze jours, comme un acacia en fleur, et s'épanouissait au soleil. Mais la bise a ses malices et la pluie aime à jouer des tours. Si elles abattent les fleurs par leurs efforts combinés, si elles glacent et tuent les fruits dans leurs calices, elles n'ont pas plus de respect pour les pantalons blancs des douze légions. La seule différence, c'est que les fleurs n'ont pas d'autre vêtement que leur enveloppe parfumée et fragile:--il faut, bon gré mal gré, qu'elles y périssent;--tandis que la garde nationale peut changer de pantalons, et passer à sa fantaisie de la toile glaciale au drap réconfortant.
M. le général Jacqueminot, en César prudent, n'a pas manqué de profiter de cette situation magnifique et de cette double culotte; les pantalons blancs, tirés de l'armoire par un ordre du jour printanier, viennent d'y rentrer sur un autre ordre du jour, et le pantalon de drap, recommençant son règne interrompu, triomphe en ce moment sur toute la ligne. La garde nationale est en pleine tenue d'hiver depuis une semaine C'est une insulte au mois de mai, n'est-il pas juste de lui rendre injure pour injure? D'ailleurs les pituites, les rhumes de cerveau, les éternuements, les maux de gorge et le jujube allaient grand train dans les douze légions, et il était temps d'y mettre ordre, sauf à s'aliéner les médecins et les apothicaires.
Dans le monde politique et parlementaire que M. le général Jacqueminot fréquente et dont il est un des héros, n'y a-t-il pas beaucoup de braves qui changent d'opinion et de parti comme la garde nationale change de culottes, selon le vent qui souffle?
Ce temps désagréable, qui contraint les soldats citoyens à se casemater et à se draper, commence à disperser la foule départementale qui s'était précipitée sur Paris; en même temps la pluie fait peur aux hordes qui se tenaient encore dans leurs foyers, n'attendant que le moment où les hôtels garnis et les spectacles parisiens seraient un peu dégagés pour prendre la poste et la diligence, et y faire invasion à leur tour. On commence donc à respirer dans notre bonne ville de Paris, et à voir clair dans cette multitude d'étrangers qui s'écoulent peu à peu et rentrent chez eux. Paris se tâte, s'interroge, se retrouve et s'aperçoit, Dieu merci, qu'il n'est pas devenu tout à fait Bar-sur-Aube ou Quimper-Corentin.
Nous conseillons cependant à nos chers frères et féaux amis des départements qui sont encore ici, de patienter et de ne pas ployer leur tente étourdiment, et en voici la raison; mademoiselle Taglioni va donner décidément six représentations à l'Opera; au moment même où mes honorables lecteurs liront ces lignes, l'illustre danseuse aura fait sa première pirouette et son premier entrechat. La foule y sera, et déjà on s'arrache les yeux pour avoir des loges. Cela ne vaut-il pas la peine de rester à Paris au risque de forcer madame Marlborough de monter à sa tour pour voir pourquoi M. Marlborough ne revient pas?
Une sylphide comme Taglioni est une rareté; on n'en verra probablement jamais de pareille. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'après ces six apparitions, personne ne la reverra plus, ni Paris, ni la province, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Ancien, ni le Nouveau-Monde; mademoiselle Taglioni est décidée à ployer ses ailes et à faire souche de simple bourgeoise et de mère de famille: assez voltigé comme cela!
Voici les conditions proposées par mademoiselle Taglioni pour ses six représentations, et acceptées par l'Académie royale de musique: mademoiselle Taglioni prélèvera deux mille francs sur la recette de chaque soirée; il lui sera, en outre, accordé une représentation exclusivement à son bénéfice, et dont le total est garanti à quinze mille francs.
C'est donc une trentaine de mille francs que la sylphide récoltera en un mois et emportera sur son aile, au risque d'alourdir un peu son vol. On se déciderait pour beaucoup moins à aller terre à terre.
Mademoiselle Taglioni, après cette dernière apparition, aurait, a-t-on dit, l'intention de se retirer sur le lac de Côme. Cette nouvelle est fausse: le lac de Côme sent encore la sylphide et la poésie; et mademoiselle Taglioni est bien résolue à ne plus vivre que dans la prose; elle vient de louer, à cet effet, un appartement au Marais, rue Saint-Louis, tout près de la rue des Minimes; mademoiselle Taglioni se propose d'y couler ses heureux jours en paix, se promenant tous les matins et tous les soirs à la place Royale, et passant son dimanche à jouer aux dominos au café Turc.
Ainsi finissent les déesses de notre temps!
Un homme de beaucoup d'esprit qui a essayé un peu de tout en ce monde. M. Harel, s'est décidé à essayer de l'éloquence académique, et ce nouveau coup d'essai lui a parfaitement réussi. Le prix proposé l'année dernière par l'Académie Française, et dont l'Éloge de Voltaire était le sujet, vient d'être donné au travail de M. Harel; ceci ne s'est point passé sans difficultés et sans lutte; non pas que le mérite littéraire de l'ouvrage de M. Harel fût mis en question, mais c'était le droit de Voltaire lui-même aux honneurs d'un éloge qui était attaqué et contredit par un certain parti philosophique qui a sa part d'influence à l'Académie. Enfin, les voltairiens l'ont emporté, et, M. Harel tient sa couronne. Qu'en vont dire Fréron et le père Garasse?
Les illustres mariages et les mariages riches continuent à pleuvoir de tous côtes. Après ceux que nous avons annoncés la semaine dernière, voici venir celui de M. le duc d'Albuféra, fils de l'illustre maréchal Sachet, avec mademoiselle Schikler, fille du fameux banquier prussien mort il y a un an en odeur de millions. Le laurier et le billet de banque s'entrelacent dans cette affaire.
C'est à la fin du mois qu'Édouard Donon-Cadot, fils du riche banquier de Pontoise, et prévenu de complicité dans l'assassinat de son père, paraîtra devant la cour d'assises. M. Chaux-d'Est-Ange plaide pour ce malheureux jeune homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette terrible aventure, et puissions-nous avoir un innocent à leur montrer!