Courrier de Paris.

Vendredi dernier, vers sept ou huit heures du soir, si vous aviez parcouru les rues de Paris, ses quais et ses boulevards, vous auriez vu un spectacle assez original: toute la ville avait le nez en l'air; j'entends les honnêtes Parisiens qui n'étaient pas restés ce soir-là sous leur toit domestique, à lire leur journal en baillant, à faire sauter leurs petits sur leurs genoux, à se quereller avec leurs femmes, à gronder leurs servantes, à se décrocher la mâchoire dans un fauteuil, à médire du voisin, à jouer au whist ou au jeu d'oie, à se ronger les ongles, à se passer un cure-dent à travers les molaires, à se gratter l'os frontal, à fumer un cigare, toutes récréations qui embellissent l'existence et aident à faire passer les heures du soir si difficiles et si lentes.

C'est du Paris ambulant, du Paris promeneur, du Paris vagabond que je veux parler; or, ce Paris-là, je vous l'ai dit, s'était tout à coup arrêté dans sa course criante, et, le ventre tendu, le menton levé au ciel, le dos renversé, il plongeait son regard dans la patrie des étoiles. N'est-ce pas, en effet, ce qui s'appelle avoir le nez en l'air?

Mais pourquoi avait-il le nez en l'air?

Il avait le nez en l'air parce qu'il regardait une éclipse de lune, et que les éclipses de lune ne se passent pas d'ordinaire à la hauteur du pavé?

C'était une récréation des plus comiques: tout le monde jouait à l'astronome et à l'astrologue; les télescopes étaient braqués sur les places publiques et à la face du bon Henri, le roi inamovible du pont Neuf. Les petite garçons se hissaient sur le dos des pères, les petites filles se dressaient sur les bras des nourrices.

On peut affirmer que, le lendemain, la moitié de Paris avait le torticolis ou le tour de reins.

C'est peu du torticolis, c'est peu des reins endoloris et malades; l'éclipse cause bien d'autres disgrâces: les larrons y nagent en pleine rapine comme les poissons dans l'eau. Au lieu de vous occuper de ce qui se passé dans la lune, mes très-chers Parisiens, que ne veillez-vous sur vos goussets et sur vos poches? L'agile filou profite de ce moment mémorable où le bon bourgeois voyage dans les astres, pour faire ses coups impunément. Il grappille à droite et à gauche, il escamote de çà et de là; et tout à l'heure, quand celui-ci cherchera sa montre, celui-là son foulard, cette blonde son binocle, cette brune son bracelet... éclipse totale! Montres, bracelets, foulards, binocles, tout s'est éclipsé avec la lune. Profonde allégorie, moralité non moins profonde, dont La Fontaine a placé l'explication au fond d'un puits! Nous nous occupons de ce qui se fait chez Mars et chez Saturne, et nous oublions de regarder si ou ne nous vole pas notre femme ou notre coffre-fort; aussi les grands politiques n'ont-ils pas de science plus certaine que de dire aux peuples qu'ils gouvernent: «Voyez-donc un peu là-haut, dans la lune, si j'y suis!» et pendant ce temps-là, ils font main-basse sur les libertés et la fortune publiques.

Du reste, il n'est question, depuis quelque temps, que de voleurs et d'histoires de voleurs; ou dirait que Paris est couvert en forêt de Rondy; ce n'est pas qu'on arrête les gens au coin des rues et que d'horribles brigands vous demandent la bourse ou la vie, barbe noire au menton et pistolet à la ceinture; nous sommes trop civilisés et trop polis pour persévérer dans ces habitudes classiques du bandit de mélodrame; messieurs les voleurs exercent avec un raffinement de manières, avec une élégance de formes qui ne permettent pas le soupçon. Comment s'imaginer que cette main délicatement revêtue d'un gant paille fasse le mouchoir? Comment croire que ce fin habit d'Helbeuf et cette botte d'un vernis irréprochable, chaussent et habillent un philosophe de cour d'assises ou de police correctionnelle? Le voleur a l'air de si bonne maison et d'une si honnête créature, que souvent le volé lui confie sa douleur et lui demande main forte. «Je viens d'être volé, monsieur.--Pas possible, monsieur.--Je vous assure que si, monsieur.--Comment, monsieur, il y a des êtres assez mal élevés pour voler une excellente tête comme la vôtre!--C'est une infamie, n'est-ce pas, monsieur?--Certainement oui, monsieur.--Vous êtes trop bon, monsieur.--Pas le moins du monde, monsieur.--Je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à mon infortune,--C'est si naturel, monsieur: comment voir de sang-froid dévaliser un honnête homme?--Voulez-vous me faire le plaisir, monsieur, d'accepter un petit verre?--Certainement, oui, monsieur.--Je serais enchanté de faire une plus ample connaissance avec vous.--Vous me faites honneur, monsieur.--Un si galant homme!--Ah! monsieur!» Et sur cet ah! sentimental le voleur s'approchant du volé, comme par une explosion de sensibilité irrésistible, escamote lestement l'épingle en diamants qui s'étale orgueilleusement sur le collet de sa chemise, et la glisse dans sa poche à côté de la tablette d'or qu'il s'était préalablement appropriée.

Huit jours après, le volé, de retour dans sa ville natale, raconte sa mésaventure et ajoute: «Mais ce qui me console, c'est qu'au même instant, je fis connaissance avec un Parisien charmant qui m'a plaint de toute son âme et a poussé la politesse jusqu'à échanger avec moi le petit verre de l'amitié. Puis, l'exemple de M. de Pourceaugnac, il s'écrie: «C'est le seul honnête homme que j'aie rencontré à Paris!» Si le nombre des voleurs se perfectionne et s'accroît, le nombre de vieux hôtels, des hôtels historiques chaque jour diminue. En voici un et encore après tant d'autres. Le doux nom de Guimard lui servait de caution, et vous n'entriez pas sous ses voûtes dorées sans respirer comme un parfum de vie élégante et de voluptueux loisirs; on sentait que l'esprit et les mœurs du dix-huitième siècle s'étaient occupés de bâtir cet asile charmant et y avaient régné en maîtres.

La Guimard fut, comme chacun sait, la danseuse adorée du dix-huitième siècle; le maréchal de Soubise chercha près d'elle, en qualité de conquérant, à se tresser des couronnes de myrte pour remplacer les lauriers qu'il n'avait pas cueillis en qualité de général; on ne saurait dire précisément que Soubise travailla avec la Guimard comme à Rosback, pour le roi de Prusse; mais si la bayadère lui accorda du myrte, elle en éparpilla les feuilles et les branches sur bien d'autres assaillants; de sorte qu'en vérité la victoire de Soubise fut très-partagée; il était arrêté que nulle part, ni en guerre ni en amour, ce pauvre maréchal ne resterait complètement maître du champ de bataille.

La Guimard fit élever l'hôtel en question avec les produits de ses campagnes en pays d'Anathonte et de Cythère. Elle s'adressa d'abord à Fragonard, l'illustre de ce temps-là; Fragonard se mit à l'œuvre; puis, un beau jour, sur je ne sais quelle plainte de la Guimard,--un caprice de danseuse sans doute,--il prit la mouche et se fâcha. La Guimard, qui n'était rien moins que patiente, l'envoya au diable; il y alla, mais en se promettant une bonne vengeance que voici.

Dans le salon, d'un goût exquis, tout éclatant d'or et de peinture, la Guimard était représentée en pied, dans le costume de Terspsychore, souriant de son plus aimable sourire, regardant de son regard le plus tendre et le plus charmant. Fragonard se glissa, un matin, dans ce salon, sans être aperçu, prit son pinceau, en donna trois ou quatre coups sur la bouche et sur les yeux de cette Terspsychore adorable, et au lieu de l'air séduisant et tendre, y mit un air furieux et maussade; cette trahison accomplie, il s'esquiva comme il était venu.

La Guimard revint escortée de ducs et de marquis conviés par elle au plaisir d'admirer son portrait. Je vous laisse deviner sa colère en le voyant si cruellement métamorphosé. Elle entra dans un terrible emportement; et ducs et marquis de rire; et plus ils riaient, plus notre Guimard devenait furieuse, conséquemment, plus elle ressemblait à la Terspsychore enlaidie par Fragonard. Jamais vengeance ne fut plus complète, car ce fut le lendemain le passe-temps de la ville et de la cour.

Cette Guimard était toutefois une agréable et excellente fille; un peu maigre, disent les gourmets de son temps. Grimm, qui n'était pas ce jour-là en humeur de galanterie, l'appelle une araignée. Terspsychore est bien loin!--Du reste, l'Opéra et surtout le corps des ballets a toujours été en proie à cet insecte; voyez notre ballet de 1844; que de danseuses se disent des Terspsychores, qui ne sont que des araignées comme la Guimard, tendant leur toiles pour prendre les mouches de l'orchestre et de l'avant-scène.

Non-seulement la Guimard était humaine, quelle danseuse ne l'est pas? mais elle était charitable; témoin les 6,000 livres d'étrennes que lui donna le maréchal de Soubise, et qu'elle convertit en aumônes pour les pauvres frappés par le cruel hiver de 1768, allant elle-même de mansarde en mansarde, de misère en misère, distribuer son bienfait. Ce généreux dévouement la mit en grande réputation de chanté, et lui attira une épître de Marmontel qui commence ainsi:

Est-il bien vrai, jeune et belle damnée,

Que du théâtre, embelli par tes pas.

Tu vas chercher dans de froids taffetas

L'humanité plaintive, abandonnée?

Ainsi Marmontel rima une mauvaise épître pour une bonne action; il n'en a jamais fait d'autres!

Cet hôtel de la Guimard, dont l'amour fit les frais et dont le plaisir dessina le plan, comme dit un contemporain, est déjà au niveau du sol. La nichée de Cupidons qu'il cachait depuis quatre-vingts ans s'est envolée, de peur d'être écrasée sous les gravois. Demain y amènera de la toile, ou bien on y vendra des juliennes et des biftecks.--Passe encore pour des côtelettes à la Soubise!

Après la Guimard, parlons de Taglioni; transition naturelle; de danseuse à danseuse, il n'y a que le pied.

Nous dirons donc que mademoiselle Taglioni a commencé ses représentations. C'est là une grande nouvelle, et si vous en doutez, allez un peu voir la foule qui se presse au bureau de location; on se dispute les stalles et les loges, et, le soir venu, mille bravos accueillent la sylphide et la bayadère; aux bravos se mêlent les bouquets de fleurs et les couronnes.

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C'est une sylphide qui s'envole comme l'âme d'une jeune fille qui meurt d'amour; dans les collines fleuries de la Suisse, là ou s'abrite la demeure de Guillaume Tell, l'oiseau léger ne saurait suivre ses pas; au sérail, quand elle excite la révolte, quelle aimée a plus de charme et de séduction, quelle vierge plus de décence, quelle amazone plus de fierté? La Fille au Danube nous a révélé une délicieuse vision du Nord: la fée des eaux qui vogue sur le grand fleuve comme un blanc flocon d'écume, comme la plume détachée de l'aile du cygne.»

En 1838, Marie Taglioni quitta Paris, et se mit à voltiger à travers l'Europe, à Berlin, à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg. Les empereurs et les rois se la disputèrent; la grande-duchesse Alexandrine de Mecklembourg-Schwerin écrivit à sa sœur l'impératrice de Russie, pour obtenir que mademoiselle Taglioni vint danser à Dobberau. La reine de Wurtemberg ne se sépara d'elle qu'en pleurant: «Ma sœur me quitterait, que je n'aurais pas plus de chagrin,» dit-elle.

A Munich elle ne fut pas moins adorée. Le roi de Bavière lui présenta la reine, en lui disant avec la simplicité germanique: «Mademoiselle, voici ma femme!» Et quand vinrent ses deux filles, les princesses Marie et Sophie, il ajouta: «Mesdemoiselles, saluez mademoiselle Taglioni; faites-lui voir que vous profitez des leçons de grâce qu'elle vous donne chaque soir.» Ainsi partout Marie Taglioni mit sur un pied d'égalité parfaite l'aristocratie de naissance et l'aristocratie du talent. Elle a toujours traité, du haut de sa royauté de théâtre, de puissance à puissance avec les princes, les rois et les empereurs de l'Europe.

Mademoiselle Taglioni, dans la Sylphide.

Paris s'était montré son admirateur le plus persévérant; Paris, en quelque sorte, avait fait sa gloire; aussi est-ce à Paris que Marie Taglioni donne son dernier sourire et son dernier triomphe. Après ces soirées éclatantes dont nous sommes témoins depuis huit jours, tout sera dit, Marie Taglioni quittera le théâtre; la sylphide ploiera ses ailes, et se reposera de sa renommée au fond de quelque poétique et silencieuse retraite. Profite donc, ô Paris, des dernières heures qu'elle te laisse pour la voir encore et lui jeter sa dernière couronne.

Une grande fête se prépare à Versailles; il y aura spectacle à la cour; les journaux l'annoncent. Mais que les temps sont changés! ce ne sont pas les ducs étourdis, les petits chevaliers inutiles et les marquis débraillés qui viendront s'asseoir sur les banquettes et au-dessous de la loge du roi. L'aristocratie des titres a fait son temps; l'aristocratie du travail la remplace. La fête annoncée aura pour convives et pour spectateurs tous ces hommes ingénieux et actifs qui ont enrichi l'exposition de l'industrie des magnifiques échantillons de leur intelligence.

Monsieur, quel est ce marquis?--C'est un fabricant de fer laminé.--Et ce duc, monsieur?--Un filateur célèbre.--Ce vicomte?--L'inventeur d'une pompe admirable.--Ce chevalier?--L'auteur d'une machine à tiller le lin et le chanvre.

On dit que le spectacle choisi par le roi se composera de la Lucrèce de M. Ponsard, et de la jolie comédie de M. Augier, la Ciguë: cours complet de grec et de latin. Un magnifique repas couronnera la fête; on y boira du vin de Chio et de Falerne, et,--on peut s'y attendre,--plus d'une amphore sera vidée.

Il ne nous reste qu'un fretin de nouvelles; des nouvelles de rien, des nouvelles en l'air, des nouvelles sans importance. Par exemple, un barbet s'est noyé hier sous le pont Neuf; une tuile, tombant d'un toit, a éborgné un monsieur bien mis qui allait dîner en ville; l'empereur Nicolas visite Londres à la barbe de Paris; M. Ancelot continue à jouer au Vaudeville le rôle du directeur malgré lui; on annonce, pour la millième fois, que Rossini nous apportera un opéra nouveau vers la fin de juillet; un mari de la rue Beaubourg, ayant surpris un voisin dans une situation suspecte, lui a matériellement coupé les deux oreilles.