Théâtres.

Le Mari à la Campagne ou Rien de trop, comédie en trois actes et en prose, de MM. Bayard et de Wailly. (Théâtre-Français.)--Le Chevalier de Grignon, vaudeville de MM. Melesville et Bayard. (Théâtre des Variétés.)

Faut d'la vertu, pas trop n'en faut!

L'excès en tout est un défaut,

dit je ne sais plus quelle vieille chanson de nos pères. Ce refrain de philosophie sensée et de morale pratique pourrait servir d'épigraphe à la comédie de MM. Bayard et de Wailly; c'est le juste milieu en effet qu'elle prêche avec gaieté: ne vous donnez pas trop au plaisir mondain! ne vous jetez pas avec excès dans l'austérité! Amusez-vous honnêtement quand l'heure de s'amuser arrive; Soyez raisonnable et sérieux à propos; et MM. Bayard et de Wailly démontrent l'excellence de leur doctrine ainsi qu'il suit.

Madame Aigueperse est une vieille femme très-peu tolérante et très-rigide; la distraction la plus innocente la scandalise, et pour un air de musette, elle jetterait les hauts cris et vous déclarerait damné. Madame Aigueperse est poussée dans cette voie aride et maussade par un certain M. Mathieu, qui affecte sur des riens de grands airs de dévotion, et étale de grands scrupules à la moindre mouche qui vole; véritable fesse-mathieu.

Madame Aigueperse ne se contente pas de pratiquer ce régime inflexible pour son propre compte, elle y soumet sa fille et son gendre. M. et madame Colombet; l'une, excellente personne qui obéit à sa mère et vit, pour lui plaire, dans l'abstinence la plus complète de tout agréable passe-temps; l'autre, bon petit homme, qui, de peur de troubler le ménage, feint des airs de sainte-nitouche, et au fond n'en pense pas moins.

Tournez les talons, respectable belle-mère, et laissez M. Colombet libre de ses actions, vous verrez comme il s'en tirera! Ce n'est plus le même homme; figurez-vous un prisonnier échappé de sa chaîne; il rit, il gambade, il fait mille folies, le champagne, la galanterie, la bonne chère, l'air débraillé, les gants glacés, la botte vernie, le frac élégant, la rose à la boutonnière, voilà Colombet! c'est un vrai lion; tout à l'heure, c'était un agneau.

Sobre chez lui, vêtu de noir, marié, le regard humble et timide, hors de chez lui, Colombet se donne pour célibataire, affronte intrépidement le premier venu, dévoile une soif formidable et veut épouser les veuves.

C'est au milieu de telle belle vie que madame Aigueperse, M. Mathieu et madame Colombet elle-même le surprennent. Horreur! est-ce bien lui? Quoi! mon gendre? quoi! mon mari? mais nous irons tous en enfer, et déjà Satan prend sa fourche pour nous enfourcher!

Un ami de Colombet s'entremet dans cette aventure; c'est un homme de sens, qui pratique la maxime: Rien de trop; il entreprend d'en faire profiter les Colombet et de la tourner à leur usage: «Si vous étiez, moins austère, dit-il à madame Colombet, votre mari ne vous jouerais pas de ces tours; mais vous lui offrez l'ennui à domicile, il va chercher le plaisir ailleurs. Pourquoi ne dansez-vous pas un peu? pourquoi ne riez-vous pas un peu? pourquoi cette perpétuelle sévérité de visages, de discours et de costumes? Ne dirait-on pas que la vie est un prêche ou un enterrement? Que n'allez-vous de temps en temps au bal? que ne recevez-vous quelques amis? que ne souriez-vous par hasard?--Eh! mon Dieu, dit la jeune femme, j'aimerais assez cela; mais danser, mais sourire, bon Dieu! j'aurais peur de fâcher ma mère.»

On la décide cependant. Voici qu'elle rejette sa robe de couleur sombre, et, toute blanche vêtue et couronnée de fleurs, se prépare au bal. «Diable! dit Colombet, ma femme est charmante!» et déjà son humeur maussade s'adoucit; puis il devient aimable, puis empressé, puis heureux. Tout à l'heure il avait envie de sauter par la fenêtre pour échapper à la monotonie et à la tristesse de sa maison; maintenant, il y reste volontiers, et bientôt il y restera avec plaisir. Mais que dira la belle-mère? mais que dira M. Mathieu?

Le sage ami éconduit M. Mathieu, qui, après tout, n'était qu'un Tartufe réchauffé, convoitant la vieille Aigueperse pour son coffre-fort. Quant à madame Aigueperse, le cas est plus difficile et la nuance plus délicate; d'abord elle se fâche. «Mais, dit Colombet, je veux être maître chez moi.--Mais vous êtes des païens,» réplique l'Aigueperse. Sur ce ton, la querelle menace de s'achever par une rupture violente; heureusement que Colombet est excellent et sa femme aussi.

«J'irai le soir au bal avec mon mari, dit la jeune femme à sa mère; et le matin au prêche avec vous.» Cette espèce de compromis arrange l'affaire, et tout le monde vivra désormais heureux dans la maison Colombet, surtout une certaine petite fille naïve, dont nous n'avons pas encore parlé, mais qui n'attendait que ce traité de paix entre le bal et la pénitence, pour épouser son cousin Edmond.

Il y a de jolis mots, de jolies scènes et de la gaieté dans cette vive comédie, qui a obtenu un succès très-décidé.

Elle est lestement et agréablement jouée par Provost, Brindeau et Régnier, qui a été plein de verve dans le personnage de Colombet. Madame Desmousseaux est une vraie douairière âpre et bigote; madame Volnys, une charmante pénitente convertie au monde; mademoiselle Denain remplit avec convenance son rôle de veuve; quant à mademoiselle Boze, que depuis deux ans le public regrettait, elle a légitimé son retour par beaucoup d'amabilité et de grâce. Aussi, le parterre l'a-t-il accueillie, comme une jolie femme et un frais talent, de son bravo le plus doux.

Bouffé, cependant, se fait applaudir au théâtre des Variétés sous le nom du chevalier de Grignon. Ce chevalier n'est rien moins que chevalier: il s'appelle Nogent tout court. Or, Nogent n'est que le vieux valet d'un certain duc de Morangies, très-aimable, très vertueux, très-excellent jeune homme, mais sans un maravédis: la révolution l'a ruiné complètement.

Pour dissimuler cette ruine des Morangies aux yeux du monde, pour la cacher à M. le duc lui-même, ce bon Nogent fait comme le Caleb de Walter Scott, il se démène, il invente mille ruses. Il fait plus encore; sous ce nom de chevalier de Grignon, tantôt il donne des leçons de langue française aux Prussiens (le duc s'est réfugié à Berlin), tantôt des leçons de danse, et tantôt d'autre chose. Le fruit de ses travaux clandestins, ce bon Nogent le transmet à son maître, en lui laissant croire qu'il les tient d'un banquier chargé des affaires de M. le duc et de son revenu. Il y a donc des moments où le duc fait grande figure, joue, éclabousse les passants du haut d'un brillant équipage, et se donne la contenance d'un gentilhomme millionnaire; mais le lendemain il n'a plus le sou.

Or, c'est dans un de ces lendemains-là qu'il s'aperçoit de la ruse de son bon Nogent. D'abord son amour-propre est blessé, et il s'emporte jusqu'à la violence; puis il s'apaise et pleure dans les bras de son vieux et excellent serviteur.

Mais enfin, comment M. le duc sortira-t-il de cette détresse? Nogent et la Providence ne sont-ils pas là? Nogent, tout en donnant des leçons de gavotte à une riche douairière, compte arranger le mariage de la nièce avec son maître, M. de Morangies. Il s'agit d'un million, et déjà la tante consent; mais cette même Providence qui travaille, concurremment avec Nogent, pour le bonheur de Morangies fait découvrir à notre jeune duc une riche marquise et une magnifique dot dans une simple grisette dont il est aimé. Nogent n'a plus qu'à laisser faire et à jouir de la restauration de la maison des Morangies. Que ce soit par le fait de la Providence ou par le fait de Nogent, peu importe! Morangies est riche, heureux et marié; c'est l'essentiel.

Le talent de Bouffé, des détails spirituels et touchants, et un dénouement très-habile ont décidé le succès de cette joli pièce, à laquelle on peut reprocher des développements un peu lents dans le premier acte. Mais déjà le savoir-faire des auteurs avait fait disparaître ce défaut dès la seconde représentation.