XIII.
UN RAYON DE SOLEIL.
La fatalité s'en mêlait. Quelque diligence qu'il mit dans sa poursuite, Potard ne, put rejoindre le ravisseur, dont les mesures étaient prises avec une précision désespérante. Sur le chemin notre héros retrouvait les traces du couple fugitif, mais à vingt heures de distance. Au terme de son douloureux itinéraire, une dernière épreuve lui était réservée. Quand il arriva sur les quais de Liverpool, le Great-Western venait à peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On l'apercevait au loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de fumée. Potard, à cette vue, sentit ses forces l'abandonner; ce spectacle le terrassa. Le vertige s'empara de lui; il chancelait comme un homme ivre, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il gagna l'hôtel le plus voisin, où une fièvre ardente le retint routine pendant six semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des Brotteaux.
Dès lors entre lui et le monde il y eut rupture complète; la solitude devint son seul abri contre le désespoir. Il ne restait plus rien du grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu de flots de bière et de mélodie. Tout ce qui se rattachait à sa vie passée lui était devenu odieux; la pipe, cette dernière compagne de l'isolement, n'avait plus pour lui le moindre charme. Il avait brisé de ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amassé, et où il avait prodigué le souffle de sa jeunesse. C'était une abdication complète, un de ces actes décisifs qui tirent de Charles-Quint un simple profès ilu Saint-Juste, et du voluptueux de Rancé, le fondateur de l'ordre le plus sévère qui ait jamais édifié la chrétienté. Comme eux, Potard se déclara mort au monde; il renouvela les grands exemples des vallons de la Castille et des marécages du Perche; il fit vœu de silence et de misanthropie, et y persista en dépit de tous ses amis, même des Grabeausec.
Un bonheur lui restait pourtant et semblait lui suffire: sa fille, en quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long séjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquièrent tant de prix par l'absence. C'était la joie du bon Potard de découvrir à chaque instant quelque souvenir de ce genre: tantôt un vêtement oublié, tantôt un ouvrage d'aiguille qu'un brusque départ avait interrompu. Pour ces petits détails, hochets d'un cœur aimant, la mémoire du malheureux père le servait à merveille. Il savait reconnaître dans le parfum quelles fleurs Jenny avait plantées, sur quel banc de gazon elle aimait à s'asseoir. Un oiseau, élevé par ses soins, était devenu l'hôte favori de la maison; le piano sur lequel ses doigts agiles s'étaient promenés, le couvert, le gobelet dont elle se servait à table, le fauteuil qu'elle préférait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent reflété ses traits, tout était devenu pour Potard l'objet d'un culte qui allait presque à l'idolâtrie. Il ne vivait plus que dans ces restes d'un passé évanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'images qui lui étaient chères.
Dans les heures les plus pénibles du regret, jamais Potard n'avait songé à sa Jenny pour la maudire; il ne savait que la pleurer et la plaindre. Les torts qu'il n'imputait pas à Édouard Maupertuis, c'était sur lui-même qu'il les rejetait. Il se reprochait avec des larmes amères de n'avoir pas obéi au dernier vœu d'Agathe, d'avoir négligé cette enfant à qui il n'avait manqué, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus éclairée et une surveillance plus attentive. Cette pensée accablait Potard; son malheur, si grand qu'il fût, ne lui semblait qu'une expiation incomplète de ses torts. Pouvait-il exiger qu'une jeune fille, à peine éclose à la vie des passions, eût le sentiment de ses devoirs, quand lui, avec sa tête grisonnante et une longue expérience des faiblesses du cœur, avait à ce point méconnu les siens? Ainsi raisonnait le vieux voyageur, s'accusant lui-même, se frappant la poitrine, et jetant sur la faute de sa Jenny un voile miséricordieux.
Huit mois s'écoulèrent sans que Potard se départit de sa règle de conduite. Il n'avait pas quitté un seul jour sa maison des Brotteaux; il n'y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets d'affaires. Une vieille servante présidait à son ménage, et respectait le silence et la mélancolie de son maître. Un jour pourtant que notre héros parcourait son jardin en donnant çà et là quelques soins à des plantes préférées, un violent coup de sonnette retentit à sa porte, et Eustache entra chez lui avec une impétuosité qui ne lui était point ordinaire.
«Potard, dit-il. Potard!
--Qu'y a-t-il donc, Eustache? te voilà bien effaré.
--Il y a, vieux, que le père Maupertuis est au plus bas; une attaque de paralysie! Il n'ira pas loin. Qui aurait imaginé? Un homme que je croyais sensible comme une pierre à fusil!
--Mais encore, Eustache.
--C'est juste, vieux; il faut commencer par le commencement. Hier donc, il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orléans; la maison Fichenall et compagnie, de bons correspondants que nous avons là-bas. Le père Maupertuis décachette le pli et se met à lire; je le suivais du coin de l'œil. Te figures-tu mon étonnement quand je vois le patron se pâmer et tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou!
--Et la cause, Eustache, la cause?
--Ah! la cause, c'est une autre histoire. N'empêche que je n'aurais jamais cru ça du père Beaupertuis. Un homme dur comme du métal!
--En finiras-tu?
--M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonçait tout uniment que le petit Édouard venait d'être pincé par la lièvre jaune et qu'avant vingt-quatre heures il serait entièrement tordu. Il paraît que c'est un mal qui ne plaisante pas.»
A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de Potard s'épanouir.
«Bonté du ciel, s'écria-t-il, me voilà donc vengé! Frappés tous deux! le père et le fils! Je savais bien que j'aurais mon tour! Et mon enfant, ajouta-t-il avec inquiétude, ma Jenny, qu'est-elle devenue, Eustache?
--Ah! pour cela, vieux, j'en ignore. Les Fichenall n'en disent rien.»
Le retour sur les dangers que courait sa fille changea à l'instant même les dispositions de Potard. Il oublia tout pour ne plus songer qu'à elle; il se demandait avec effroi si le fléau l'aurait respectée, si elle n'aurait pas succombé aux atteintes d'un climat meurtrier. Cette idée remplissait son âme d'épouvante. Il voulait partir sur-le-champ, aller arracher son enfant à ce ciel maudit, la ramener sous le toit paternel. Eustache eut beaucoup de peine à obtenir de lui qu'il attendrait l'arrivée du prochain paquebot porteur de nouvelles décisives.
Quinze jours se passèrent dans cette attente; quinze jours, c'est-à-dire un siècle. Pas du lettres, rien qui put mettre un terme aux inquiétudes de Potard. Le père Beaupertuis venait de mourir, emporté par une secousse trop rude pour son âge. Cette perte touchait peu notre héros; son oraison funèbre consista en quelques jurons qui durent réjouir la tombe du défunt. Une autre préoccupation dominait sa pensée et l'absorbai tout entier. L'impatience le gagnait, et, pressé d'aller à la recherche de sa fille, il faisait déjà ses préparatifs de départ.
L'une des habitudes du vieux voyageur était d'entrer une fois par jour dans la chambre de sa fille, et d'y tromper sa douleur par les souvenirs que cette, vue réveillait en lui. Un matin, quelle fut sa surprise, lorsqu'il aperçut, à demi voilée dans l'ombre et étendue sur le sopha, une femme vêtue d'une robe blanche. Il marcha rapidement vers la croisée, l'entr'ouvrit, et chercha à s'assurer quelle pouvait être cette apparition. Qu'on juge de ses transports! c'était sa Jenny, qui se précipita éplorée dans ses bras. Potard crut qu'il allait mourir; il tomba sans forces sur un fauteuil, et retint sa fille par une vive étreinte, comme s'il eût craint de la voir s'échapper. Pendant quelques minutes, on n'entendit dans cette chambre que des sanglots entrecoupés. Le père passait les mains sur le visage de son enfant, pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, d'une illusion; la fille, silencieuse et craintive, continuait à fondre en larmes.
«Eh! eh! vieux, je le savais bien, que je te la ramènerais.» dit une voix à leurs côtes.
C'était Eustache, l'inévitable Eustache.. Depuis le jour où Potard l'avait pris pour confident. Eustache ne songeait plus qu'à réparer ses premiers torts. Dès ce moment, il se dévoua à son ami, silencieusement, mystérieusement, et suivit cette affaire à son intention. Prévenu de l'arrivée de Jenny, il avait arrangé cette mise en scène et conduit la reconnaissance. Pour le remercier, Potard ne trouva pas un seul mot; il se contenta de lui tendre la main.
«Ce n'est pas tout, vieux, reprit le commis, il y a ici près un second coupable. Quand la tourterelle se montre, c'est que le tourtereau n'est pas loin.
--Qu'est-ce à dire, Eustache? Et la lièvre jaune?
--On en revient, à ce qu'il paraît, vieux. L'amour est un si grand médecin: demande à la fille.»
Le commis avait à peine achevé ces paroles, qu'Édouard parut sur le seuil de la chambre, et alla se jeter aux genoux de Potard. Les larmes recommencèrent à ruisseler, et l'émotion gagna jusqu'à Eustache. Le voyageur releva Beaupertuis et compléta l'amnistie.
«Ah! jeune homme, jeune homme, disait-il, quel mal vous m'avez fait!»
On s'expliqua. Édouard Beaupertuis, frappé en effet de la fièvre jaune, n'avait dû la vie qu'aux soins de Jenny; et la voix de la reconnaissance avait fini par étouffer chez lui la voix de l'intérêt. La mort de son père, en le laissant maître de ses volontés, avait achevé ce retour à de meilleurs sentiments. Il venait demander à Potard la main de sa fille.
Quand notre héros fut certain de tant de bonheur, sa physionomie changea comme par un coup de théâtre. Ce n'était plus le même homme; l'ancien Potard avait reparu; le troubadour était retrouvé.
«Ouf! s'écria-t-il, il était temps! J'en serais mort! Allons, il y a encore des cœurs sous le ciel; et répétons avec la romance:
Pas de chagrin qui ne soit oublié
Entre l'amour et l'amitié.
--Bien! bien! disait Eustache en battant la mesure; tu n'as rien perdu de les moyens, vieux.
--Quelle noce! ajoutait Potard, quelle noce!
--Et quelle bosse, troubadour! Ancien style, n'est-ce pas? Les petits plats dans les grands?
--Tu verras, Eustache, cela fera du bruit dans Lyon. Je veux que ma Jenny soit parée comme une reine.
--Mon père! dit la jeune fille l'embrassant.
--Chère enfant! ajouta Potard attendri. Et vous, Édouard, je vous dois une réparation; je vous avais condamné à la légère.
--Au fait, tu es un peu vif, vieux, dit Eustache.
--Eh bien! réparation aux modernes. Mais c'est égal, Beaupertuis, reprit Potard en hochant la tête, je n'en persiste pas moins à dire que le beau temps du voyageur de commerce est passé. L'institution est en baisse, mon cher; croyez-en l'ancien des anciens.
Ah! pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde
Si nos femmes le voulaient bien.
--Adjugé, dit Eustache; je suis garçon.»
XXX.