La Police correctionnelle de Paris.
(Voir t. I, p. 83 et t. III, p. 171.)
Les causes qui défraient la première partie de l'audience sont celles des vagabonds, des mendiants, des repris de justice en état de rupture de ban.
Les enfants figurent en grand nombre sur le banc de la police correctionnelle; nous retrouvons parmi eux ces pauvres petits ramoneurs, joueurs de vielle, montreurs de singes ou de cochons de lait que nous avons rencontrés dans les rues, sur les boulevards de Paris, dans notre revue des petites industries. Arrêtés par les sergents de ville, en état de vagabondage, ou se livrant à la mendicité, ils comparaissent devant lu justice, débarbouillés, décrottés, et dans le costume de la maison de correction.
Ce costume se compose, en hiver, d'une veste et d'un pantalon de gros drap gris et d'une paire du sabots; en été, la veste et le pantalon sont en toile écrue, et les sabots sont remplacés par des souliers. Les pauvres enfants font la plus triste figure du monde dans ces disgracieux vêtements, que, par précaution, on a taillés sur le modèle le plus ample; leurs petites mains se perdent dans des manches interminables; le pantalon trop large et trop long, retenu à la ceinture par une lisière de drap, dépasserait de beaucoup les sabots, s'il n'était retroussé à la hauteur de la cheville, et s'il ne dépensait dans d'innombrables plis sa longueur démesurée.
Le banc de la police correctionnelle est chaque jour encombré par une foule de petits mauvais sujets que leurs parents surveillent mal, ou ne surveillent pas du tout.
Le matin, le père va à sa journée, la mère sort pour faire des ménages, les enfants abandonnés à eux-mêmes courent les rues, jouent sur les boulevards, mendient et volent pour acheter des friandises, et se font arrêter par les agents; puis, les voilà en casaques grises devant le tribunal. Les parents sont appelés: ils rencontre parmi ceux-ci des pères adonnés à l'ivrognerie, des mères fainéantes et dénaturées qui sont bien aises de se décharger sur la justice des soins et des dépenses que leur coûtent leurs enfants. Ils refusent de les réclamer, et disent aux juges: «Faites-en ce que vous voudrez; quant à nous, nous n'en pouvons rien faire; envoyez-les en correction.» C'est en vain que l'enfant pleure et promet d'être plus sage à l'avenir, c'est en vain que le président s'efforce de rappeler ces mauvais parents aux sentiments de la nature et du devoir. Leur résolution est bien prise: elle est inébranlable, et le tribunal se voit forcé d'envoyer le petit prévenu dans une maison de correction, à moins qu'il ne se trouve dans l'auditoire, parmi les témoins ou les curieux, quelque personne charitable qui déclare réclamer l'enfant et se charger de lui faire apprendre un état.--Ces exemptes de charité se présentent fréquemment aux audiences de la police correctionnelle, et forment une compensation consolante aux tristes spectacles qu'on y rencontre trop souvent.
Après l'enfance, la vieillesse a son tour. Le banc se couvre de malheureux en guenilles que les agents ont surpris se livrant à la mendicité, pour quelques-uns, la misère, le grand âge, les infirmités, sont des moyens d'excuse que les juges comprennent et admettent; pour d'autres, la mendicité n'est que le résultat de la paresse, de l'ivrognerie, de l'inconduite; ce n'est point un délit accidentel, c'est une profession avec ses roueries. Celui-ci joue l'aveugle, et se fait guider par un chien, qu'il guide lui-même dans une rue détournée à l'approche des sergents de ville; cet autre feint d'être paralytique, il se traîne péniblement sur deux béquilles, qu'il jette, en cas d'alerte, dans les jambes des agents pour se sauver sur les siennes, qui sont excellentes, quand elles ne sont pas par trop avinées.
Notre système pénal, si vicieux sur tant de points, si peu efficace pour protéger la société et pour corriger les malfaiteurs, ramène devant les tribunaux un grand nombre de condamnés frappés de la peine de surveillance. Certains voleurs incorrigibles, certains hommes dangereux, des vagabonds même, pauvres diables inoffensifs, et coupables seulement d'une grande misère, sont soumis à la surveillance de la police à leur sortie de prison. Le séjour des grandes villes leur est interdit, ils doivent choisir pour lieu de résidence une ville de second ordre, et n'en pas sortir sans permission durant un certain nombre d'années. C'est là mi triste cadeau que Paris fait à la province. Mais Paris pense à lui avant tout. Or, qu'arrive-t-il? c'est que la plupart de ces malheureux sont repoussés de tous les ateliers, dans les villes où ils doivent séjourner, et qu'ils sont rejetés par le besoin, autant que par leurs mauvais instincts dans le vol et dans le crime. Ils s échappent donc de lien de leur résidence et reviennent à Paris: c'est là qu'ils retrouvent leurs amis, leurs complices, leurs camarades de prison, et souvent aussi leurs sergents de ville, qui les reconnaissent, les arrêtent et les réintègrent à la Force, à la Conciergerie, aux Madelonnettes, leurs domiciles habituels.
Et bientôt on les revoit sur le banc de la police correctionnelle, prévenus d'avoir fait infraction à leur ban de surveillance. Le tribunal les condamne, ils subissent leur peine, sont du nouveau renvoyés en province, reviennent encore à Paris, et sont de nouveau condamnés. Il en est un grand nombre qui passent ainsi leur vie dans une continuelle alternative de captivité et de liberté. Dernièrement, un de ces hommes comparaissait devant le tribunal avec une effrayante escorte de dix-sept condamnations antérieures. Il était âgé de quarante-deux ans; il avait passé vingt-cinq ans en prison, et le tribunal l'y renvoya pour cinq autres années. Voilà un exemple des corrections qu'opère la police correctionnelle.
Quant aux vagabonds, leur nombre est grand aussi, surtout aux approches de l'hiver. Un vagabond est un individu qui n'a ni feu ni lieu, ni moyens d'existence; le vagabondage est une sorte de délit préventif, et nos institutions pénales, qui le répriment par mesure de sûreté, l'engendrent plus souvent encore. Dans certaines prisons, à la Force, par exemple, le travail, qui permettait aux détenus d'économiser une masse pour le jour de leur libération, a été supprimé. L'individu qui vient de subir sa peine, et devant qui s'ouvrent les portes de la prison, se trouve donc en état de vagabondage dès le premier pas qu'il fait sur le pavé libre de la rue. Il n'a ni le moyen de payer un gîte, ni celui de se procurer légalement le pain nécessaire à la vie. Sa triste qualité de libéré lui ferme tous les ateliers. Le voilà donc livré aux tentations de la misère, et s'il échappe comme vagabond aux agents de la police, ceux-ci ne tarderont pas à l'arrêter comme voleur récidiviste.
Le vagabond.
Il y a des maisons de dépôt pour les mendiants condamnés; il n'y en a pas pour l'ouvrier qu'une maladie ou que le manque d'ouvrage laisse sans ressources, et place en état de vagabondage. La misère honnête n'est point un titre suffisant pour obtenir un lit et un morceau de pain dans une maison d'asile: cette faveur ne s'accorde qu'aux prévenus qui ont mendié: c'est une prime réservée au délit de mendicité.
Mais une nouvelle catégorie de prévenus vient s'asseoir sur la fatale sellette. Ce sont les voleurs, race nombreuse d'industriels vivant aux dépens du prochain, et qui, dans ce siècle de classifications et de spécialités, se subdivise en mille espèces variées.
Un statisticien prétend qu'à Paris il y a chaque matin vingt mille individus qui se lèvent sans savoir comment ils feront pour dîner. Or, le soir arrive, et ces vingt mille individus ont dîné. Ce qui établit une balance de vingt mille vols par jour et d'autant de dupes. Vous m'objecterez peut-être que les agents n'arrêtent pas vingt mille voleurs par vingt-quatre heures: non, certes; ils en arrêtent tout au plus dix ou douze. S'ils les prenaient tous en un jour, où les mettrait-on?
Costume du Jeune détenu.
Le Ban rompu.
Et puis, le lendemain de cette immense capture, qu'auraient donc à faire ces estimables protecteurs de la sûreté publique? ils se croiseraient les bras et verraient leur brigade éclaircie faute d'occupation. Au lieu qu'en ménageant économiquement les arrestations, ils se maintiennent dans un état d'utilité permanente, et fournissent aux prisons et aux tribunaux le contingent nécessaire. Il y a bien, au résultat, quelques vols de plus, mais cela ne fait de mal à personne, excepté aux personnes volées. Après tout, il faut que tout le monde vive.
Mais n'oublions pas que nous sommes à la sixième chambre, que les voleurs arrêtés sont assis sur le banc. Tâchons de nous instruire de leurs divers moyens d'opération, afin de pouvoir protéger nos poches contre leurs habiles tentatives.
Faisons d'abord connaissance avec le voleur à la tire, ainsi nommé dans l'argot de la rue Jérusalem, parce que son industrie consiste à tirer des foulards, des montres, des bourses, des portefeuilles, des lorgnettes de la poche des passants pressés dans une foule. Il exerce habituellement à l'entrée et à la sortie des spectacles, dans les attroupements de curieux qui se forment devant un magasin, autour d'un accident; il est assidu dans les églises les jours de solennité; les fêtes publiques qui attirent et rassemblent la population sur un point quelconque de la ville, les expositions du Louvre, celles de l'Industrie, sont d'excellentes aubaines pour lui.
Le Faux Paralytique.
Le faux Baron.
Un M. Gadiffet, gros et honnête provincial venu à Paris pour affaires, se plaignait la semaine dernière, devant la sixième chambre, contre un voleur à la tire qui lui avait volé sa montre, sa chaîne et ses breloques. Ce n'était pas tant la perte de son bijou qui indignait M. Gadiffet, bien que ce fût un vénérable joyau de famille, que la ruse audacieuse et perfide au moyen de laquelle le voleur l'avait ainsi dépouillé.
«Messieurs, disait-il aux juges, je traversais tranquillement la cour du Louvre, me rendant à l'exposition du Musée, lorsqu'un individu, qui marchait en sens inverse de mon chemin, me saute brusquement au cou, me presse dans ses bras, en s'écriant: «Ce cher ami! quelle heureuse rencontre! que je suis ravi de le revoir!» Je réponds machinalement à son étreinte, ne pouvant d'ailleurs voir son visage, car il m'embrassait frénétiquement sur les favoris. Quand cet accès de tendresse fut passé et que mon homme se recula un peu, je reconnus que je ne le connaissais pas du tout, et lui-même, se confondant en excuses, «Ah! monsieur, dit-il, mille pardons; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous ressemblez horriblement.» Ce qu'il m'avait pris, messieurs, ajoutait M. Gadiffet, c'était ma montre et tous ses accessoires. Je m'en aperçus quand il était déjà loin. Je dis que c'est profaner le sentiment sacré de l'amitié que de l'appliquer à de pareilles manœuvres. Aussi m'empressai-je de faire ma déclaration, et M. mon ami fut arrêté le lendemain, au moment où il cherchait à vendre ma montre à un brocanteur. Je demande pour lui le maximum de la peine.»
Le tribunal a fait droit aux réquisitions de M. Gadiffet.
Le voleur au bonjour procède d'une manière moins perfide. Il monte le matin dans un hôtel garni, ouvre la première porte dont la clef est sur la serrure, entre à pas discrets dans l'appartement, prend l'argent, les bijoux posés sur les meubles par le voyageur, qui dort paisiblement dans le demi-jour de l'alcôve. Si quelque bruit éveille le dormeur, et s'il demande: «Qui est là?» le voleur répond le plus poliment du monde; «Bonjour, monsieur; excusez-moi de troubler votre sommeil: c'est moi, le tailleur que vous avez fait demander.
--Ce n'est pas ici... Je n'ai pas fait demander de tailleur...
Allez au diable!» Le visiteur salue et sort. Le tour est fait.
Le vol à l'américaine est une petite comédie à trois personnages, deux compères et une dupe. Cette sorte de manœuvre est d'autant plus ingénieuse, d'autant plus infaillible, qu'elle s'adresse à la cupidité de la victime, et qu'elle tient jusqu'au bout celle-ci dans la ferme persuasion que c'est elle qui trompe le naïf étranger à qui elle a affaire. Hier encore un vol de cette espèce amenait un filou en présence du tribunal.
Vol au bonjour.
Vol à l'Américaine.
Un naïf Auvergnat, vitrier de profession, était venu à Paris dans l'espoir d'y faire fortune; mais, au bout de quelques mois, il s'aperçut que le nombre de ceux qui courent le même lièvre était beaucoup trop grand dans la capitale pour qu'il lui fût seulement possible de gagner son pain quotidien. Notre homme pensa sagement qu'il ferait mieux de retourner au pays avant d'avoir mangé jusqu'à son dernier sou. Il arrête sa place aux messageries royales, et comme il devait partir le soir même, il se disposa à se promener dans Paris jusqu'à l'heure du départ. Notez qu'il était porteur de toute sa fortune, consistant en une montre, un parapluie et une somme de 150 francs. En sortant des bureaux des messageries, il est accosté dans la rue Notre-Dame-des-Victoires par une espèce d'Anglais qui lui demande le chemin de l'obélisque, et lui promet cinq francs s'il veut l'accompagner. Un Auvergnat ferait cent lieues pour cent sous. Le nôtre trouva l'aubaine bonne, et accepta. On marche, on chemine; ou rencontre bientôt un monsieur qui entre en conversation avec les deux flâneurs. L'Anglais parle de ses richesses; il montre des rouleaux d'or. En traversant le jardin des Tuileries, il exprime le désir d'être conduit à l'exposition du Musée; mais il craint d'être volé dans la foule; il voudrait cacher son or quelque part. L'Auvergnat est prié de creuser un trou au pied d'un arbre; l'Anglais feint d'y enfouir son trésor; puis on s'éloigne, on entre dans un café. Ici, nouvelle crainte de l'Anglais. «Si on m'avait vu enterrer mes rouleaux! dit-il; si quelqu'un allait les exhumer!...» L'Auvergnat offre d'aller bien vite les chercher. «Oui, mais qui me répond de votre fidélité? Laissez-moi du moins quelque garantie.» L'Auvergnat remet aussitôt entre les mains de l'Anglais ses 150 francs, sa montre, son parapluie et sa blouse. Il court aux Tuileries; pas de trésor, le trou est vide.
Il revient au café; pas plus d'Anglais que de trésor.--Penaud, confus, miné, désespéré, l'Auvergnat montait, le soir, sur l'impériale de la diligence, maudissant Paris, où il avait si mal fait fortune.
La voiture part; elle traverse la place des Victoires. Tout à coup notre enfant de l'Auvergne pousse un cri, il fait arrêter, il saute à terre, court après un passant et s'écrie: «C'est mon voleur! c'est mon filou!» Un sergent de ville s'empare du faux Anglais; il était encore nanti de la montre de sa victime style judiciaire. Le complice n'a pas été retrouvé; mais notre Américain, qui était tout simplement un repris de justice natif de Saint-Omer, a été condamné à cinq années de prison et à cinq années de surveillance.
Vol à la tire.
La fièvre des commandites, qu'il ne faut pas confondre avec les fièvres de l'âme de madame Gatti de Gaumont, a amené des filous plus élégants et plus habiles sur les bancs de la police correctionnelle. On se rappelle le scandaleux procès des mines de Saint-Bérain et vingt autres de même espèce; il s'agissait là, non point de 150 misérables francs et de la montre d'un Auvergnat, mais de millions dévorés par d'audacieux escrocs, mais de la ruine complète de cent familles. La banqueroute du notaire Lehon a présenté ces effroyables résultats, et pourtant le notaire Lehon et le voleur à l'américaine ont été condamnés à la même peine; je crois même que le dernier a de plus à subir, comme supplément de peine, la mesure de la surveillance... mesure qu'on n'a pas jugé à propos d'appliquer au notaire félon, comme étant moins coupable ou moins dangereux sans doute.
La police correctionnelle a vu naguère, sur son banc, un chevalier d'industrie d'une audacieuse espèce. Jeune, assez beau garçon, intrépide viveur, ami des plaisirs, de la table, du luxe, mais sans fortune aucune, notre chevalier s'était décoré, de son chef, du titre de comte ou de baron; il affichait des airs de grand seigneur, parlait bien haut de ses châteaux et de ses terres, et inspirait ainsi à de crédules fournisseurs une confiance illimitée. Il habitait un appartement garni dans une maison de la rue d'Argenteuil, mais il avait exigé qu'on enlevât du dehors les écriteaux désignant une maison meublée; par ce moyeu, il faisait croire aux marchands qu'il était dans ses meubles; de plus, il leur montrait de vieilles peintures qui ornaient les murs, disant qu'elles représentaient les portraits de ses nobles ancêtres. La soir, l'appartement était illuminé avec une profusion de bougies extraordinaire: le garçon épicier, le commis du marchand de vin, éblouis par ce faste seigneurial, laissaient leurs fournitures sans méfiance et n'osaient déranger M. le baron pour exiger de lui le montant de leurs factures; or, pendant ce temps, M. le baron sablait le champagne et savourait les mets les plus exquis dans le salon voisin, en tête-à-tête avec de joyeux amis et de jeunes et jolies femmes, qui fort souvent l'aidaient dans ses manœuvres, et qui plus lard figuraient avec lui sur le banc de la prévention.