L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
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Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. |
N°71. Vol. III. JEUDI 4 JUILLET, 1844. Bureaux, rue Richelieu, 60. | Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 |
SOMMAIRE.
Histoire de la Semaine. Portrait de M. Séguier.--Courrier de Paris.--La Grande-Chaumière. Trois gravures.--La reine d'Angleterre et ses Ministres.--Un nouvel art. L'Osphrétique. Une séance d'osphrétique, caricature par Cham.--Météorologie de Juin.--Exposition des Produits de l'Industrie. (Dixième article). Piano de M. Érard; Instruments de Sax; Sculptures exécutées par les détenus; Pendule par M. Paul Garnier; Pendule et Bénitier par M. Victor Paillard.--Le sacrifice d'Alceste. Nouvelle. Par M. Fabre d'Olivet (première partie).--Les forçats. Neuf Gravures, d'après les dessins de M. Letuaire, de Toulon.--Bulletin bibliographique.--Allégorie de Juillet Le Lion.--Caricature par Cham. Sophocle réclamant ses droits d'auteur à l'Odéon.--Amusements des sciences.--Correspondance.--Rébus.
La foule et l'attention se sont, toute la semaine, portées vers le Palais de Justice.
La foule s'est écoulée, car, au moment où nous mettons sous presse, l'arrêt, si impatiemment attendu, vient d'être prononcé. Rousselet a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, Édouard Donon-Cadot a été acquitté. On ne peut pas dire que cet arrêt répond en tous points aux prévisions du public, à moins que le jury n'ait voulu, par les circonstances atténuantes, protester contre la peine de mort. L'attention, elle, y demeure encore fixée, car la lutte de M. le premier président et du conseil de l'ordre des avocats est toujours sans solution. L'assassinat de Pontoise, dont les débats avaient fait ajourner la comparution du bâtonnier et de ses collègues devant la cour au 1er juillet, puis au 3, a nécessité encore une remise nouvelle, et ce n'est que la semaine prochaine que se videra ce débat, que ce conflit sera réglé.
L'Illustration pénétrera dans cette audience tout exceptionnelle et ne manquera pas d'en reproduire la physionomie, aujourd'hui, et à titre d'arrhes, elle offre celle de M. Séguier.
M. Séguier, premier président
de la cour royale de Paris.
La chambre des députés a eu aussi cette semaine des séances animées et des débats à retentissement. Le cabinet se croyait, il y a huit jours, à l'abri de Secousses nouvelles, lancé sans accident possible sur ce qu'il lui restait à parcourir de chemins de fer, et près d'arriver à cette discussion du budget, station finale que la canicule et le bonheur des champs donnent aux hôtes du palais Bourbon et du palais du Luxembourg un impatient désir d'atteindre. L'opposition a encore obstrué les rails, et il en est advenu beaucoup de désordre et de culbutes dans le wagon du ministère. Nous avions laissé la discussion engagée sur la ligne du Nord. Par prudence, le gouvernement, contrairement à sa proportion première, avait, pour conjurer un échec, proposé l'ajournement de la question d'exploitation définitive, et demandé, à titre provisoire, d'être autorisé à poser les rails et à exploiter les tronçons terminés. Ceci ne devait pas rencontrer d'obstacle: il y a eu, en effet, unanimité. Mais il s'est agi de déterminer où s'embrancheraient les chemins qui devaient partir du tronc commun pour aller joindre la frontière belge et nos ports de la Manche, et là s'est engagée une lutte dont l'issue n'a pas été la phase la moins bizarre. Le gouvernement pressait, pour point de bifurcation, une localité fort inconnue jusqu'ici, mais qui se trouve avoir conquis tout à coup un grand renom, non pas géographique, non pas historique, mais parlementaire, Ostricourt. La commission avait adopté ce projet; mais, par distraction sans doute, elle avait choisi pour le défendre un rapporteur qui le trouvait détestable. Ce rapporteur donc ne faisait valoir aucun argument en faveur d'Ostricourt, et ne disait pas ce qui pouvait militer pour un tracé qui faisait sacrifier les relations les plus importantes, celles de Dunkerque avec Lille, par exemple, et dans le système duquel Calais se trouvait compromis aussi bien que Dunkerque. Les révélations, ou, pour être moins affirmatif, les indiscrétions de la salle des conférences, se sont fait jour à la tribune. On a donné à entendre qu'en bifurquant à Ostricourt, une voie de fer passait à Douai, et que si le chemin se trouvait de beaucoup allongé pour les points qu'il s'agissait de relier, il rendait par contre les communications très-faciles entre M. Martin (du Nord) et ses commettants. Ces bruits ont cheminé à grande vitesse, et, quand on est allé au vote, Ostricourt a succombé aux rires de l'Assemblée entière. Le banc des ministres, voyant la défaite de son protégé, s'est levé lui-même pour l'achever. Des embranchements se détacheront de Lille sur Calais et Dunkerque, et comme ce détour allongerait les communications de Londres avec Paris, le chemin de Boulogne, qui n'était qu'une éventualité fort incertaine, a été immédiatement classé et arrêté. Il viendra s'embrancher à Amiens; mais ici on n'a reconnu ni au mode de concours de l'État et des compagnies prévu par la loi de 1812, ni à l'exécution et à l'exploitation par l'État, ni à l'exécution par une compagnie avec subvention de la part de l'État et bail d'une durée moyenne, comme pour le chemin d'Avignon à Marseille, mais à son complet achèvement par les ressources uniques d'une compagnie à laquelle, en dédommagement, sera concédée une jouissance de 99 ans, comme pour les chemins d'Orléans, de Rouen, du Havre et de Strasbourg à Bâle. C'est, on le voit, un nouveau coup de canif donné à cette fameuse loi de M. Teste, à laquelle nous devons du moins la gravure et la frappe d'une fort belle médaille, c'est un retour aux principes posés par la commission de 1838.--Le lendemain, du reste, la Chambre, à l'occasion du chemin de Vierzon et de ses embranchements, qui aboutiront plus tard à Limoges et à Clermont, a, pour tenir tous les systèmes en équilibre, admis les compagnies financières. Dans les votes de l'honorable assemblée il y en a donc eu pour tous les modes et pour tous les goûts.--Restait la ligne de Strasbourg. Elle a été classée; les travaux ont été ordonnés et les crédits ouverts. Mais, quant à son mode d'exploitation, on a remis à l'an prochain à le déterminer, par suite de la dislocation du conseil d'administration de la compagnie. Une susceptibilité honorable a amené M. Ganneron et ses collègues, que l'amendement tout général de M. Crémieux n'avait pas eu, à coup sur, l'intention de mettre ni en cause ni en suspicion, à se soumettre par avance à une opinion de la Chambre qui n'a pas encore, qui n'aura peut-être pas force de loi, mais qui, ayant réuni une majorité dans son sein, leur a paru digne de déférence. Pendant que communication était donnée à la Chambre des députés de cette détermination de leur part, M. le comte Molé, que ce même conseil d'administration avait prié de le présider, faisait connaître à la tribune de la chambre des pairs sa résolution toute conforme. L'ancien président du cabinet du 15 avril n'a pas, dans son langage, du reste plein de dignité, cherché à dissimuler son aigreur contre le vote de la chambre des députés, dont l'amendement, comme il l'a rappelé, n'a été ni motivé par son auteur, ni le moins du monde combattu par le ministère, qui est allé depuis le dénoncer à la chambre des pairs. M. le comte Molé, en se soumettant, pour sa part, à cette décision, dont il déplore la portée, a dit quelle avait introduit dans le sein de la chambre des députés le germe d'une dissolution prochaine, et qu'elle avait rendu inévitable, au moins pour quelques-uns de ses plus honorables membres, l'appel aux électeurs. Le ministère n'a pas plus répondu à M Molé qu'il n'avait répondu à M. Crémieux.--Du reste, il semble que partout on reconnaisse que des mesures sont à prendre pour que des abus sans nombre ne sortent pas de la mauvaise organisation des compagnies. Dans le royaume de Wurtemberg on va plus loin. La chambre de commerce de Stuttgart et la réunion des libraires de la même ville viennent d'adresser une pétition au roi, pour le prier de ne pas livrer les chemins de fer à des compagnies privées, mais de les exécuter aux frais de l'État. Quant au roi de Prusse, il a rendu, le 3 juin, une ordonnance nécessitée par l'agiotage effréné qui s'était établi sur les actions de chemin de fer sérieux ou fantastiques. Cette ordonnance a causé beaucoup de sensation à la bourse de Berlin; elle défend d'ouvrir aucune souscription d'actions sans l'autorisation du ministre des finances. Elle prononce une amende de 500 à 800 thalers (1,875 à 3,000 fr.) contre les contrevenants. En même temps elle prohibe tout marché à terme, et le déclare nul par avance.
Dimanche matin le Moniteur, qui ne se permet envers ses lecteurs que de rares surprises, leur en a causé une dont la Chambre a cherché à les remettre. Un long article, pas trop embarrassé vraiment, affirmait que par suite de toutes les dettes de famille qu'elle avait acquittées, de toutes les charges qu'elle avait eues à supporter, de toutes les dépenses auxquelles il lui fallait faire face, la royauté se trouvait chez nous dans une situation d'argent qui n'était digne ni d'elle ni de la France, et que les clameurs des factions, des faux calculs qu'elles mettent en avant avaient seuls pu abuser jusqu'ici la partie saine de la nation et la majorité de la Chambre et détourner les pouvoirs législatifs d'accorder aux princes et princesses de la famille royale des dotations qui leur sont aussi indispensables que légitimement dues. Cet appel à l'opinion publique dans un journal, de la part d'un cabinet auquel précisément en ce moment deux tribunes sont ouvertes pour les propositions financières de l'exercice 1845, a paru inexplicable aux commentateurs du Moniteur, n'a pas, le lendemain matin, été mieux compris dans les couloirs du palais Bourbon, et a été fort rudement repoussé à la tribune.
La commission pour l'examen du projet de loi sur l'enseignement secondaire poursuit activement ses travaux; son rapport sera prochainement déposé, et, pour forcer le cabinet à entrer immédiatement dans une des réformes qu'on recule successivement en présentant de quatre en quatre ans un projet de loi qu'on ne mène pas à fin, elle proposera, par un amendement au budget des recettes de 1845, la suppression de l'impôt universitaire, lequel justifie fort bien son nom, car il ne pèse que sur les établissements de l'université et rend à la plupart d'entre eux, aux collèges communaux principalement, la lutte avec les écoles ecclésiastiques impossible.
On est impatient d'apprendre des nouvelles du Maroc. Le maréchal Bugeaud est venu avec sa réserve venger vigoureusement la trahison dont ses généraux avaient pensé être victimes. Quatre bataillons qui avaient mis le sac bas, et un escadron de spahis conduits par le colonel Youssouf se sont précipités sur les Marocains, et leur ont tué trois cents hommes. Chaque spahis est revenu avec une tête à la pointe de son sabre. Ce sont de cruels trophées! Le fils d'un ancien gouverneur de l'Algérie, le capitaine de spahis Tristan de Rovigo, et un antre officier du même grade, M. de la Chèvre, ont perdu la vie avec cinq autres des nôtres. Est-ce le guet-apens tendu aux généraux Bedeau et Lamoricière qui a donné lieu au massacre furieux de nos soldats dans les colonnes du Times et surtout de l'Eco del Comercio de Madrid? ou bien serait-ce excès de sollicitude et de sympathie pour nous? Le journal espagnol nous fait perdre, en une seule affaire, 18,000 hommes d'infanterie, 2,000 chevaux, une artillerie et un matériel considérable, et 5,000 mulets. Nos généraux sont tués. «Dans tous les cas, ajoute-t-il, l'échec sera difficile à réparer.» Il est bien probable qu'il n'y aura d'échec que pour la véracité de cette feuille sentimentale. En attendant, tout commande à notre gouvernement, dans cette affaire, une grande énergie et une dignité qui ne se démente pas. On avait annoncé que l'Espagne venait de s'en remettre à l'Angleterre pour terminer son différend avec le Maroc; mais on assure aujourd'hui que le Maroc a repoussé cette médiation. Quoi qu'il en soit, sir Robert Peel a déclaré à la chambre des communes qu'il avait reçu de M. Guizot communication des instructions données par le cabinet français. Nous préférerions que le cabinet, qui n'a point à se faire pardonner un passé ambitieux, cherchât moins à se prémunir, en cette occasion, contre un reproche de ce genre, qu'il ne se crût pas forcé à des communications qui, à coup sûr, ne sont pas sans danger, et dont le moindre inconvénient est d'autoriser le Times à dire que «nous avons pris l'engagement, quel que soit le cours des événements, de ne pas ajouter un pouce de terrain à nos possessions d'Afrique, et qu'à l'accomplissement de cette obligation tiendront indissolublement la paix du monde, la bonne intelligence des deux pays, et même le maintien des possessions françaises dans l'Algérie.» En vérité, M. le ministre des affaires étrangères aurait bien le droit de se plaindre des mauvais services qu'on cherche personnellement à lui rendre, des embarras qu'on lui fait naître de l'autre côté de la Manche. Le ministère vient de donner l'ordre de faire embarquer à Port-Vendres pour Oran deux régiments de cavalerie, un de hussards et un autre de chasseurs.
Nous avons parlé, dans notre avant-dernier numéro, des interpellations de M. Duncombe sur la violation du secret des lettres. Ajournées, elles ont été reproduites. A la plainte de M. Mazzini, l'honorable membre de la chambre des communes est venu ajouter celle d'un officier polonais, M Stalzberg. «Ce ne sont pas, dit M. Duncombe, les seules personnes dont la correspondance ait été visitée. Qui sait si, lorsque le duc de Bordeaux était en Angleterre, ses lettres n'ont pas été ouvertes? Assurément, Louis-Philippe eut été charmé de les lire. (On rit.) Peut-être les a-t-il lues. Avez-vous lu les lettres de M. Mazzini, pour faire plaisir au cabinet de Vienne? Décachetez-vous d'autres lettres, pour le bon plaisir du pape ou d'autres souverains? Je ne pense pas que le gouvernement soit assez perfide pour user en un procès politique des éléments que pourrait lui offrir cette indiscrétion officielle. Ce serait révoltant dans l'hypothèse d'une accusation de conspiration. J'aime à croire que le magistrat à qui le très-honorable baronnet (M. J. Graham, ministre de l'intérieur) présenterait de telles pièces, le prendrait par les épaules et le mettrait hors de cour. (On rit.) Et croyez bien que je ne demande pas à connaître les secrets de l'État. Ils n'en valent pas la peine. (On rit.) Ce que je veux, c'est savoir si le gouvernement a abusé de ses pouvoirs discrétionnaires. Je demande que la pétition du capitaine Stalzberg soit renvoyée à une commission spéciale, pour savoir en vertu de quels ordres a agi la direction des postes. La commission devra faire son rapport à la Chambre, et exprimer son opinion sur l'opportunité de la modification de la loi qui régit la matière.» Le ministre a répondu que c'était son droit, et qu'il en usait comme l'avaient fait ses prédécesseurs depuis le gouvernement de Cromwell. Un orateur, faisant assez bon marché de l'honneur de notre cabinet, a répondu qu'il fallait laisser ces expédients honteux aux gouvernements de Franco, d'Autriche et de Russie; mais qu'en un pays de liberté, un espionnage honteux ne saurait être maintenu, sous prétexte que l'espionnage peut prévenir des crimes. La torture pouvait avoir aussi quelques avantages, cependant elle a été abolie. La demande d'enquête de M. Duncombe a été repoussée par 206 voix contre 162. La même question a été soulevée, sans plus de succès, à la chambre des lords par lord Radnor. Le duc de Wellington, lord Brougham et plusieurs autres pairs ont établi que cet état de choses était irréprochable.--C'est très-bien. Mais nous devons alors avouer à leurs seigneuries que le gouvernement actuel a supprimé le cabinet noir à son avènement, et que ce scrupule, qui doit leur paraître bien ridicule, nous met dans l'impossibilité de reproduire aujourd'hui, comme le font les journaux illustrés anglais, notre Secret-Office. Du reste, pour rendre justice à chacun, nous devons dire que le noble exemple qu'a suivi le gouvernement de juillet avait déjà été donné par l'assemblée nationale. Des lettres, adressées au comte d'Artois, qui venait d'émigrer en Suisse, avaient été saisies sur M. de Castelnau, arrêté sur le pont Royal; elles furent envoyées à l'assemblée nationale par la municipalité de Paris. L'Assemblée ne voulut pas même les lire, et passa à l'ordre du jour.
Les dernières nouvelles de l'Inde sont à la date du 20 mai. A cette époque, lord Ellenborough ne connaissait pas encore son rappel. Une colonne anglaise de 800 hommes, commandée par le capitaine Taitel et le lieutenant Fitz-Gérald, s'était laissé surprendre par les Beloochees, qui l'ont poursuivie jusqu'à Poolagee, en la faisant cruellement souffrir. Sher-Mahomed, à la tête de 20,000 Indiens, avait recommencé les hostilités. Le 64e régiment avait encore donné des marques inquiétantes d'insubordination. Aucune nouvelle de Chine ne figurait dans ces dépêches.
Les reines avaient appelé à Barcelone ceux des ministres qu'elles avaient laissés à Madrid en le quittant. Ces conférences ont donné lieu à beaucoup de suppositions contradictoires, parmi lesquelles il ne s'en est pas trouvé cependant une seule qui tendît à accréditer la pensée que le gouvernement espagnol pût songer à rentrer enfin dans la voie constitutionnelle. Ce qui a été arrêté à Barcelone ne sera, dit-on, publié qu'après le retour des ministres, dans la capitale où ils reviennent. Les reines prolongent leur séjour à Barcelone, ce qui a donné lieu au bruit qu'on y attendait le comte de Tripani pour le marier avec Isabelle, un peu précipitamment, et de façon à ne pas laisser le temps d'arriver à des représentations nouvelles de la part de l'Angleterre. Nous donnons cette version pour ce quelle vaut.
La Calabre vient d'être le théâtre de troubles nouveaux. Les deux fils de l'amiral Bandiera, qui étaient partis de Corfou avec un certain nombre de réfugiés italiens, sont débarqués dans le royaume de Naples, le 16 juin, et ont tenté de soulever la province où la guerre civile s'était déjà engagée il y a peu de mois. Un supplément du Journal des Deux Siciles, du 23, affiche la plus grande quiétude, et cette feuille du gouvernement traite d'échauffourée déjà réprimée la nouvelle tentative.
La diète extraordinaire de Suisse s'est convertie en diète ordinaire, sans avoir pris aucun parti décisif sur la question du Valais.
La sentence de mort prononcée par le tribunal du bey, le 12 avril dernier, contre un sujet anglais, a reçu son exécution à Tunis le 5 juin. Le condamné a été étranglé dans son cachot, à la Goulette. Aucun de ses compatriotes n'ayant voulu servir de témoin, le consul anglais, sir Thomas Bead, a dû se contenter de la présence du frère de son valet de chambre, pour faire constater légalement la réalité du supplice. Notre pavillon n'a point reçu la flétrissure d'un événement aussi fâcheux pour la chrétienté. M. de Lagau avait pris des mesures pour qu'il ne fût arboré, ce jour-là, ni sur la rade, d'où le bateau à vapeur le Caméléon s'absenta pendant vingt-quatre heures, ni sur le consulat général à Tunis. Grâce à l'énergie de notre consul général, cette triste affaire n'aura pour nous aucune des suites fâcheuses que l'on en devait redouter; elle a même donné lieu à une déclaration de principes au profit des Français établis à Tunis; M. de Lagau a protesté, en vertu de ses instructions, contre toute induction qu'on voudrait tirer de ce procès au préjudice de ses nationaux, et a signifié au bey que la France entend maintenir son droit de juridiction sur nos compatriotes résidant à Tunis. Le bénéfice de cette manifestation s'étend à tous les sujets des puissances européennes dont les agents se sont associés, en cette circonstance, aux sentiments et aux démarches du représentant de notre pays.
Des intrigues, auxquelles une grande puissance passe pour n'être pas étrangère, ont replacé la Grèce dans une situation fâcheuse. Des soulèvements se sont manifestés sur différents points; des bandes hostiles sont sous les armes. Le 16 juin, le roi a assemblé le conseil des ministres qu'il a présidé. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre étaient présents. On a agité la question de savoir si, dans le cas où les troubles continueraient, on solliciterait l'intervention des puissances. Les ambassadeurs ont répondu que leurs instructions ne disaient rien sur ce point, mais que dans le cas où la personne du roi se trouverait en danger, ils mettraient des troupes à la disposition de Sa Majesté. Les puissances européennes regardent comme un devoir pour elles de rétablir l'ordre dans les provinces limitrophes de la Turquie. Quant aux ambassadeurs, leur rôle se bornera à demander des instructions pour agir suivant les circonstances. Deux vaisseaux de guerre, anglais et français, sont attendus dans le port du Pirée.
Nous avons cité les journaux d'Orient, qui présentaient l'insurrection des provinces albanaises comme entièrement terminée. Les journaux de Malte et les feuilles allemandes ne partagent pas cette opinion. Voici ce que dit la Gazette, universelle allemande: «On écrit de Nissa, à la date du 10 juin, que l'insurrection a gagné du terrain. Toute l'Albanie et la Bosnie partagent les vues des insurgés. Ils repoussent toutes les réformes, et leurs forces militaires ne le cèdent pas à celles de Rumeli Valeri, qui opère de Monastir avec six pachas. Ils occupent les défilés des montagnes et déploient leur cruauté contre les raïas; ils semblent avoir pour but d'anéantir les chrétiens. Les vice-consuls européens, dans les provinces occupées par les insurgés, sont en même temps des raïas, et, pour sauver leur vie, ils n'osent pas faire de représentations.»
Les nouvelles de Syrie sont toutes d'accord à signaler l'activité déployée par les agents anglais dans ce pays. L'évêque protestant installé à Jérusalem pourra désormais justifier sa résidence par les nécessités religieuses qu'il a su faire naître. L'évêque met utilement à profit le zèle des missionnaires américains, et ceux-ci ont l'avantage de ne pas éveiller les susceptibilités politiques. Indépendamment des cent familles grecques récemment converties au protestantisme, et qui forment le noyau d'une société nouvelle dans ce pays morcelé à l'extrême par les divisions religieuses, le prosélytisme fait des conquêtes parmi les Arméniens. Le chiffre des conversions est tel déjà, que la Porte, assure-t-on, ne tardera pas à avoir des explications à demander à l'ambassadeur anglais. Ainsi la propagande religieuse sert toujours puissamment les intérêts politiques de l'Angleterre.
Depuis les troubles de Silésie, presque tous les journaux allemands s'occupent des questions sociales et de l'organisation du travail. La Gazette de Trèves contient plusieurs articles à ce sujet. Après avoir attaqué vigoureusement la libre concurrence, ce journal prouve que les causes immédiates de ces troubles étaient d'abord dans la concurrence que l'Angleterre fait à l'Allemagne avec ses fils et ses twits, que le congrès du Zollverein n'a pas voulu frapper d'une aggravation de tarif, et en dernier lieu par la concurrence que les fabricants de la Silésie se font entre eux en abaissant le salaire. La Gazette de Trèves démontre que les travailleurs de la Wupperthal, d'Aberfeld et de Barmen ne sont pas moins malheureux que ceux de la Silésie, et qu'ils ne sont contenus que par le grand nombre des sociétés de bienfaisance, qui malheureusement ne suffisent plus aux besoins de plus en plus grands des ouvriers les plus honnêtes et les mieux intentionnés. Ce journal aborde ensuite la question de l'accord du capital et du travail, et finit par annoncer qu'il vient de se former à Berlin une société composée de quelques professeurs distingués de l'Université, et quelques directeurs des instituts de commerce, dans le but de subvenir d'abord aux besoins des malheureux prolétaires et de publier un journal qui sera uniquement consacré aux dissertations et aux moyens à proposer afin d'extirper le paupérisme et de réconcilier le travail avec le capital et le talent. La société des ouvriers, qui existait déjà, s'est réunie à celle-ci afin de contribuer à son tour à l'accomplissement du but projeté.
Le traité d'annexation du Texas a été rejeté le 8 juin par le sénat américain, à 35 voix contre 16. Le président Tyle cherche les moyens de faire revenir cette question en discussion par une autre, voie. La mesure compte plus de partisans secrets que de défenseurs avoués, parce que beaucoup reculent devant la responsabilité des événements qu'elle pourrait entraîner.
Décidément la déposition du président Rivière Hérard est consommée en Haïti. Il a été embarqué le Ier juin avec l'ex-ministre Hérard Dumesle pour la Jamaïque. Leur bannissement avait été prononcé par le général Guerrier, proclamé président, au pouvoir duquel on paraissait s'être généralement soumis, et qui jouissait d'une certaine popularité, du moins jusqu'au départ du dernier navire. L'ancienne part espagnole persistait toujours dans sa détermination de se séparer de la république.
Les visites domiciliaires opérées à Paris ne paraissent avoir fourni aucun indice de culpabilité contre MM. d'Escars et de Montmorency; mais une accusation de tentatives légitimiste qui auraient été faites auprès des sapeurs du génie de chefferie d'Issy a donné lieu à plusieurs arrestations. On cite comme placés sous la main de la justice, le sieur Jean Louis Toulain, âgé de 58 ans, ex-domestique du roi Charles X, demeurant rue de Sèvres, 180, à Vaugirard. (Cet inculpé, condamné politique de 1832, a été amnistié.)--Le sieur Cauchard-Desmares, âgé de 63 ans, employé dans un journal de sciences économiques, demeurant à Paris, rue de la Visitation-des-Dames-Sainte-Marie, 4. (Compromis dans une conspiration politique de 1832, il a été acquitté.)--Le sieur de Buchère de Lespinois, âgé de 46 ans, ancien sous-préfet sous la restauration, demeurant à Paris, rue de la Visitation des-Dames-Sainte-Marie, 4.--Le sieur Jean-Jacques Wattelier, âgé de 60 ans, charron, demeurant à Vaugirard, rue de Sèvres. 180.--Le sieur Charbonnier de la Guesnerie âgé de 60 ans, ex-capitaine au 4e régiment de la garde royale demeurant à Paris, rue Notre-Dame-de-Lorette, 15, condamné politique de 1832.
Le terrible drame qui s'est déroulé en cour d'assises, et dont vous savez maintenant le dénouement, l'affaire Donon-Cadot, a été pendant huit jours le sujet de toutes les conjectures et de toutes les conversations.
Dans les cafés, dans les promenades, sur les places publiques, il n'était question que de Rousselet et d'Édouard. Paris s'est trouvé, en quelque sorte, pendant toute la durée de ce procès sanglant, transformé en un immense tribunal où chacun posait les questions et faisait les interrogatoires selon qu'il doutait du crime, ou qu'il en était convaincu: pour Rousselet, il n'y avait pas lieu à discussion, puisqu'il s'avouait coupable, et à chaque audience renouvelait, avec un effroyable exactitude, les détails hideux de l'assassinat commis par lui dans la fatale matinée du 15 janvier; mais pour Édouard Donon, le procès s'agitait dans le public comme la cour d'assises: a-t-il pu voir les traces de sang empreinte sur les dalles du corridor par le soulier de l'assassin? est-ce lui qui a retiré de la serrure du cabinet où gisait son père, le malheureux Donon-Cadot, cette clef mystérieuse qui joue un rôle si important dans les débats? comment n'a-t-il pas entendu le cri terrible qu'a poussé la victime en tombant? Est-il vrai cependant que la victime ait pu crier? n'a-t-elle pas été tuée du premier coup? Ainsi se reproduisaient de tous côtés, hors de l'enceinte des assises, ces discussions si pleines le terreur et de sang.
Il faut dire cependant, à l'honneur de l'honnêteté humaine et de la pudeur publique, que beaucoup se refusaient de croire à la complicité d'Édouard Donon, par cette raison, puisée tout entière à la source sainte des sentiments naturels, à savoir qu'un fils, quel qu'il soit, qui entend son père pousser un cri de détresse, doit être entraîné, pour ainsi dire malgré lui, malgré ses mauvais penchants, par la voix supérieure de la conscience et de la nature, à voler à la défense le celui de qui il tient la vie. Et puis, beaucoup aussi se refusaient à penser qu'une telle insensibilité pût se rencontrer dans un si jeune homme presque voisin de l'adolescence, et qui, tout à l'heure encore, était assis sur les bancs du collège; et de quel crime était-il accusé, grand Dieu! du plus invraisemblable, du plus affreux de tous de parricide!... La main tremble et s'arrête rien qu'à écrire cet horrible mot.
Vous pensez bien que si ce procès occupait ainsi le dehors, les curieux et les insatiables ne lui manquaient pas au dedans: à chacune des audiences la salle de la cour d'assises s'est trouvée envahie et encombrée; dès sept heures on se pressait aux portes, tandis que les privilégiés, c'est-à-dire les amis, les parents, les protégés de MM. les juges et de MM. les avocats, attendaient paisiblement dans leur lit l'heure de se glisser par les portes complaisantes et de s'emparer des places réservées. Si jamais cette phrase de la Gazette des tribunaux: «L'enceinte de la cour est peuplée de femmes élégamment parées,» a été appliquée avec vérité, c'est incontestablement à cette occasion: oui, les femmes ont assisté en grand nombre à tous les actes de ce drame douloureux, et la plupart se distinguaient par une grande recherche d'élégance et de coquetterie. Les journaux judiciaires ont dit avec quelle grâce charmante, avec quels doux sourires, avec quels regards pleins de séduction, elles imploraient la bienveillance du président ou cherchaient à désarmer la sévérité du gendarme et à séduire sa consigne. Et pourquoi tous ces frais de coquetterie? pourquoi toute cette grâce et tous ces sourires? Pour assister aux détails monstrueux d'un crime ou succombe un vieillard, assommé à quatre reprises par une main sans pitié! pour entendre minutieusement la description de ces plaies affreuses, de ce cadavre livide et baigné dans une mare de sang! pour voir un jeune homme pâle et blond, de dix-neuf ans à peine, le fils de la victime, assis à côté de l'assassin, et poursuivi par la voix de la justice qui lui demande: «N'es-tu pas le complice du meurtrier de ton père? «Oui, assurément, mesdames, c'est là un beau spectacle, un spectacle charmant, un spectacle récréatif, pour lequel vous n'avez pas assez de toute votre élégance, de tous vos sourires et de tous vos attraits! Oui, parez-vous comme si vous alliez au bal ou dans votre loge d'opéra! parez-vous! n'est ce pas un jour de plaisir et de fête?... un assassinat, un vol et un parricide!... «Lisette, apportez-moi ma robe la plus fraîche et mon plus élégant chapeau, et ce joli bouquet de camélias et de roses.»
Ce n'est pas la seule et triste singularité que les honnêtes gens ont signalée dans ce procès mémorable, ni le seul trait en opposition avec la sombre destination du lieu, la gravité de l'accusation et la grandeur du crime; il y a eu des entractes, si on peut parler ainsi, qui n'ont été que le complément nécessaire de cette curiosité sans mesure et sans pudeur; pendant les suspensions de l'audience,--la Gazette des tribunaux l'a raconté,--tandis que les accusés, le jury et la cour se retiraient pour reprendre haleine, tout à coup la partie de l'auditoire réservée aux femmes se transformait en réfectoire, en salle de collation. Les pâtés, les babas, les fruits parfumés, les vins exquis circulaient ça et là, les uns sortant d'élégants petits paniers et de charmants petits sachets, les autres apportés par la complaisance de quelque fournisseur galant, on n'entendait plus, là où tout à l'heure le crime se confessait de sa voix haletante, que le bruit d'un beau repas et le choc des verres; je vous laisse à penser si la bonne causerie et même le rire manquaient à l'agrément de cet aimable festin mêlé d'une odeur de conciergerie et d'échafaud.
Le National, en partageant le peu de goût que nous montrons ici pour cet incroyable sans-gêne introduit en pleine Cour d'assises et pour cette licence indécente, le National a rappelé, avec beaucoup d'à-propos, ces lignes de Timon, d'une raillerie et d'une amertume éloquentes: «Que font ces agrafes d'or, ces mantilles de dentelles, ces fleurs, ces gazes, ces plumes légères parmi le lugubre appareil des cours d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le prétoire n'est-il donc plus qu'un théâtre? Si j'avais l'honneur d'être président de la cour d'assises, je n'admettrais dans son enceinte que les parents de l'accusé, et je dirais aux autres: «Mesdames, tant assises que debout, écoulez ce que je vais vous dire: Vous, allez tricoter les chausses de monsieur votre fils, ou mettre au lieu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que le rôti ne brûùle pas; vous, que vos parquets soient cirés proprement, vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes ni le sel dans votre soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages du vos tapis à la main; vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes; vous, faites des gammes, et vous, des entrechats; allez! mesdames, allez! la jugerie n'a rien à voir avec les grâces, et la cour d'assises n'est pas la place de la plus belle moitié du genre humain.--Huissiers, exécutez les ordres du la cour!»
«Voilà les ordres que je donnerais, et je serais, je le crois, approuvé de tous les honnêtes gens.»
Ainsi parle Timon dans son Livre des Orateurs, et c'est ce qui s'appelle bien parler.
Mademoiselle Rachel, dont le départ pour la Belgique était en effet fixé à l'époque que nous avions d'abord désignée, il y a huit jours, a retardé tout à coup ce départ de trois ou quatre jours, pour les deux causes que voici: 1° mademoiselle Rachel a cédé à l'empressement public qui lui demandait une dernière représentation de la Catherine II de M. Hippolyte Romand; 2º mademoiselle Rachel a obéi à un sentiment de famille, en ajournant son voyage de quelque vingt-quatre heures: il s'agissait pour elle de jouer Phèdre au bénéfice de son jeune frère Félix et de sa jeune sœur Rébecca. Cette représentation fraternelle a eu lieu lundi dernier, et non-seulement mademoiselle Rachel a paru dans le rôle de la fille de Minos et de Pasiphaé, mais, qui le croirait? dans celui de Marinette du Dépit amoureux! Molière et Racine dans la même soirée. On sait comment la tragédie et mademoiselle Rachel s'entendent toutes deux; depuis cinq ans, la muse au sévère cothurne a reçu de la jeune tragédienne les gages les plus glorieux de sa tendresse, et les lui a rendus en couronnes et en bravos. Mais pour la comédie, c'est autre chose! La comédie et mademoiselle Rachel semblaient se tenir à mille lieues de distance l'une du l'autre; du moins le public le pensait ainsi, le public accoutumé à voir mademoiselle Rachel vêtue de la tunique antique, le front sévère, l'œil sombre, le cœur agité par les passions et ouvert de tous côtés à l'ambition, à la jalousie, à la haine; eh bien! le public se trompait dans sa routine; mademoiselle Rachel ne serait pas une remarquable tragédienne, qu'elle eût pu être une comédienne excellente; elle a du trait, de la verve, du mordant; et si Hermione n'a pas tout à fait, faute d'habitude, donné à Marinette le ton de grosse gaieté et l'aplomb comique qui lui conviennent, elle l'a gratifiée d'une diction très-pure, très-nette, très-piquante, dont Molière se serait fort rejoui, s'il s'était trouvé parmi les spectateurs.
Après tout, cet essai comique n'est pas le premier qu'ait hasardé mademoiselle Rachel; nous nous rappelons très-bien l'avoir vue jouer à l'Odéon le rôle de Dorine du Tartufe, pour une représentation à son propre bénéfice, et déjà, à cette occasion, on avait applaudi son esprit et sa finesse.
Informez-vous d'ailleurs auprès de MM. les professeurs du Conservatoire qui ont eu entre leurs mains mademoiselle Rachel toute petite fille, alors que ses hautes destinées ne se pouvaient soupçonner encore, ils vous diront que dans les exercices qu'elle commençait à balbutier, c'était plutôt le génie comique que le génie tragique qui semblait se révéler en elle; il est clair maintenant que la muse voulant doter mademoiselle Rachel de son double attribut, avait déposé dans ses langes le poignard et la marotte; Melpomène et Thalie ont été ses marraines.
Il semble que les entreprises aérostatiques de M. Kirsch ont remis les ascensions à la mode. Voici M. Margat qui s'en mêle, et annonce une prochaine ascension. M. Margat porte un nom célèbre dans ce genre; les nuages ont fait plus d'une fois connaissance avec lui, avec lui ou avec son père; il ne serait donc nullement original que M. Margat montât en ballon, et fit ce qu'on a l'habitude de faire dans sa famille, de père en fils; et vraiment nous ne parlerions pas de ce projet de voyage aérien annoncé par M. Margat, si un fait singulier ne lui donnait un intérêt inusité. M. Margat ne se mettra pas seul en route, il aura un compagnon, ou plutôt une compagne de voyage. Quoi! une compagne? Quelque luronne, quelque gaillarde, sans doute, habituée des longtemps à de telles entreprises? Pas le moins du monde. L'intrépide voyageuse qui prétend s'associer à M. Margat n'a jamais été dans les nuages: c'est une fille jeune, blanche, timide, jolie, jusqu'ici élevée dans le velours et dans la soie. Elle appartient à une riche famille, et s'appelle mademoiselle Augustine Dupast. On a eu beau faire, rien n'a pu arrêter la passion subite que mademoiselle Augustine Dupast a tout à coup manifestée pour les voyages en l'air. Elle a poussé cette passion jusqu'à donner 6,000 francs à M. Margat pour l'indemniser de ses frais de ballon et d'auberge. C'est dimanche, je crois, que ma demoiselle Augustine Dupast se lance dans l'espace:
Eh! vogue la nacelle!
Doux zéphyr, sois-lui fidèle!
Si les romans se cotent à cent mille francs, les écuyères et les chevaux sont également hors de prix. On annonce que M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, est sur le point de céder son établissement, c'est-à-dire ses cavaliers, ses sauteurs et ses quadrupèdes au prix de deux millions. Le marché n'est pas encore fait, mais il va se faire. Il faut que dans ce siècle-ci le saut du tremplin et les gambades soient d'un fier revenu!
Le goût de la comédie bourgeoise renaît de tous côtés; il n'y a pas une maison de campagne un peu bien habitée, il n'y a pas un château qui n'ait en ce moment son théâtre et sa troupe de société, ou qui ne se prépare à l'avoir. Les proverbes, abandonnés depuis longtemps, sont en résurrection. Nous revenons, non pas tout à fait à Colle et à Panard, mais tout au moins à M. Théodore Leclercq Que dis-je! On ne se contente pas de ces esquisses légères; il faut à ces messieurs de plus magnifiques loisirs; les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres ne sont pas trop pour eux, et il paraît que déjà plus d'un Molé, plus d'un Fleury, plus d'une Contat, plus d'une Mars, plus d'une Talma, s'est révélé dans ces passe-temps de salon. On cite surtout un ancien ministre, homme de cœur et d'esprit s'il en fut, qui vient de jouer, au château de M. le comte de ***, le rôle d'Alceste avec une verve, une chaleur et un art qui feraient pâlir les plus habiles du métier. Allons! soit. Puisque les bons comédiens ne sont plus au théâtre, qu'on les retrouve au moins chez les nouveaux ou chez les anciens ministres!
A la dernière représentation de mademoiselle Taglioni, au moment ou le parterre et les loges inondaient la sylphide de bravos et de fleurs, mademoiselle Louise Fitzjames, une de nos excellentes artistes, s'est dégagée du groupe des danseuses qui entouraient mademoiselle Taglioni, et a offert à celle-ci une pomme d'or qu'elle a détachée d'une palme. Cet hommage plein de grâce, rendu au talent par le talent, n'a pas du être le moins précieux pour mademoiselle Taglioni.