La Grande-Chaumière.
Ce qu'on appelle la Grande-Chaumière est un petit jardin situé sur le boulevard Mont-Parnasse, et spécialement dédié à l'une des neuf sœurs qui trônent sur ce mont classique. Cette muse, il n'est pas besoin de la nommer; chacun a déjà reconnu l'aimable déité qui préside aux évolutions et guide les pas cadencés des nymphes unies aux grâces décentes... Mais je m'aperçois que je commets là un impardonnable anachronisme. J'emprunte a Horace sa définition pour vous peindre Terpsichore. Il s'agit bien de cela, vraiment! Le monde, tout en dansant, a marché depuis Auguste, et les temps, ainsi que les pirouettes, sont bien changés. Je me rétracte donc: au lieu de nymphes, lisez, étudiants;--au lieu de grâces, lisez grisettes;--au lieu de décentes, lisez... ma foi, hormis cette vertueuse épithète, tout ce que bon vous semblera.
La Chaumière est à la fois bal, concert, estaminet, café, restaurant, promenade; on y fume, on y danse, on y boit, on y mange, on y jase, on y rit, on y chante surtout, et avec des éclats de voix à faire tomber les murailles de n'importe quelle ville assiégée, là est la buvette; auprès, la salle de danse, qui a pour dôme le firmament, et pour lambris les verts panaches des acacias et des tilleuls. Autour de la balustrade, qui forme l'enceinte continue du terre-plein chorégraphique, circulait gravement, la pipe ou le deux tiers havane à la bouche, deux ou trois cents jeunes Abeilards avec bon nombre d'Héloïses qu'ils promènent triomphalement. Les costumes les plus excentriques, les cravates les plus hasardées, les gilets les plus impossibles brillent dans cette façon de tout qui serait à la fois allemand et britannique, s'il n'était avant tout français. Toutes les variétés de casquettes et d'accents sont représentées dans ce tourbillon, dans cette mêlée confuse de créatures et de voix humaines. Les chapeaux, en minorité, ne s'y maintiennent sur l'oreille de leurs propriétaires respectifs que par un miracle d'équilibre; les moustaches naissantes ou la barbe à l'état de forêt vierge y décorent toutes les physionomies. C'est à qui se donnera l'air le plus formidable, le plus solennellement rébarbatif. Une crinière digne des rois de la première race, decus frontis, complète l'ornement naturel de ces majestueux visages. Quant aux jeunes Héloïses, dont la tenue de bal se compose d'une capote de crêpe ou d'un chapeau de paille cousue savamment incliné sur le front, d'une robe aux long plis flottants comme la draperie antique et du crispin de rigueur, sinon d'un immense châle qui retombe jusqu'à la cheville, elles sont généralement, et ce n'est pas peu dire, aussi échevelées que MM. les Abeilards sont chevelus.
D'autres promeneurs s'engagent dans les étroits sentiers qui serpentent entre les berceaux de feuillage et conduisent par ici à la salle du billard, par là aux jeux de bagues, ou mieux encore au jeu de la rose des dames, et plus loin aux montagnes russes, d'où l'on descend si prestement le coteau de la vie dans une rapide dégringolade. Dix-sept secondes de bonheur, pas davantage; c'est bien court; mais M. Scribe l'a dit, «le bonheur a des ailes!» Et puis on peut recommencer.
Les montagnes russes de la Chaumière sont, je crois, le seul sommet qui reste encore debout de toute cette chaîne artificielle de montagnes cosmopolites dont le soulèvement, non constaté par M. Élie de Beaumont, remonte à la fin de l'Empire, et fit les délices de la première moitié de la Restauration. Un instant Paris fut le rendez-vous de toutes les sommités du globe; il eut le vertige, et la suprême félicité d'imiter le torrent et l'avalanche dans leur course impétueuse, en se laissant rouler du haut d'un pic de cent trente pieds au-dessus du niveau de la terre, tourna pendant quelques années toutes les têtes féminines. Aujourd'hui Paris, redevenu plaine, se contente de jouissances infiniment plus terre à terre, et se voit réduit, comme ci-devant, à l'unique butte Montmartre, les montagnes russes exceptées, qui sont et seront toujours de mode pour la légère et aventureuse population du Latium. Les grisettes surtout raffolent de cet exercice. Il en est qui ne craignent pas de gravir vingt fois de suite les six étages qui conduisent au haut de la montagne par un charmant escalier de bois, soit cent vingt étages, pour se lancer autant de foi» dans l'infini entre les bras d'un fauteuil en velours d'Utrecht. Les plus intrépides, les lionnes, cumulent les délices de l'équitation avec celles d'un si délirant pèlerinage: elles s'élancent à corps perdu sur les alezans de bois que l'administration fournit à son aimable clientèle, moyennant la faible bagatelle de cinquante centimes par coursier et par course, le double du prix exigé pour la simple descente en char; mais les chevaux coûtent si cher à nourrir! Chevaux et chars fonctionnent du reste incessamment avec un grand bruit de tonnerre de l'Ambigu-Comique, qui accompagne d'un faux-bourdon très-agréable le cornet à pistons et le flageolet de l'orchestre. Avec ce que coûte par soirée à MM. les étudiants le parcours des montagnes hospitalières que nous venons de décrire, il y aurait de quoi faire l'ascension du mont Blanc et celle du pic de Ténériffe. Il y aurait surtout de quoi passer nombre d'examens et de thèses, sans parler des inscriptions dont la montagne en question devrait être littéralement couverte, pour peu qu'on y vit figurer toutes celles dont elle a fait tort aux Facultés du droit et de médecine.
Laissons là la colline moscovite, et regagnons la salle de danse par un sentier sinueux, coquet, peigné, sablé, qui tournoie entre deux plates-bandes, ou plutôt deux éblouissants tapis de Perse naturels. Le jardinier de la Chaumière est certainement un horticulteur de premier mérite; rien de plus judicieux et de plus savamment nuancé que le choix et l'assortiment de ces belles fleurs auxquelles l'illumination du jardin prête un éclat et un coloris véritablement fantastiques, et que les experts en l'art des Tripet et de-Newmann ne peuvent se lasser d'admirer.--Mais nous voici à la buvette: entrons-y un instant, non certes pour nous y attabler, mais pour jeter le coup d'œil lacédémonien sur les scènes orgiaques dont cette façon de cabaret est continuellement le théâtre.
Entrée de la Grande-Chaumière.
Il est bon de dire ici que les cinquante centimes, prix de l'entrée à la Chaumière, sont échangés au bureau contre un billet au porteur payable en consommation.--Quelle consommation! Mais à vingt ans on n'est pas plus difficile sur la cave que sur le grenier. Les modérés (hélas! ils sont en petit nombre) se contentent de troquer ce morceau de carton délivré par l'administration contre la classique bouteille de bière; mais, pour un de ces honnêtes buveurs, que de jeunes Silènes plongés dans une précoce et déplorable ivrognerie!
Il existe dans chaque Faculté un certain noyau de flambards, de vieilles maisons, d'étudiants de quinzième année qui donnent le ton; sous ce rapport, les vénérables doyens d'âge sont entourés du respect et de l'admiration des novices qu'ils forment aux belles manières, en leur apprenant par principes une foule de jolies choses, entre autres à sonner de la trompe, à culotter les pipes, à distiller le domino, le carambolage par effet et la nouvelle danse française, à ne point payer son tailleur, à fasciner le beau sexe, mais, avant tout, à boire sec. La grisette, d'ailleurs, est de sa nature essentiellement amie des rafraîchissements; elle les affectionne principalement sous la forme de grands verres de punch et de petits verres d'anisette; tandis que l'étudiant, dédaignant ces fadeurs, s'abreuve héroïquement de dur et s'empoisonne d'un horrible trois-six déguisé sous la fallacieuse étiquette de vieux cognac.
Il résulte de ce système général de rafraîchissement, en grand honneur à la Chaumière, un tumulte, un délire, un vacarme dont rien ne saurait donner une idée. C'est un concert de huées, de clameurs furibondes, de chants bachiques et autres, de bouteilles brisées, de verres choquant les tables, à se croire transporté dans quelque corps de garde de soudards ivres, ou au milieu d'une horde de frénétiques.
Pour compléter la ressemblance, plus d'une discussion se transforme en querelle, qui, à son tour, dégénère en rixe ou en batterie, pour employer l'élégante expression du lieu. Il y a heureusement moins de sang que d'alcool versé dans ces luttes dont une Hélène modiste est trop souvent l'indigne prix. Après quelques gourmes échangées, les Grecs et les Troyens sont séparés de vive force par les garçons aidés de la garde, qui met les plus furieux à la porte; puis tout rentre dans l'ordre, c'est-à-dire dans le désordre accoutumé.
Mais l'orchestre vient de préluder, et un formidable tutti, ou domine le cornet à pistons, annonce que le quadrille va commencer. Nombres de couples interrompent momentanément leurs libations pour se précipiter dans l'enceinte réservée aux jeux de la muse que nous avons nommée plus haut. Ici la scène change, mais elle n'offre pas un tableau plus édifiant. Certaine danse que nous ne nommerons pas met en mouvement tout ce peuple de jeunes fous; qu'ils se gardent toutefois de dépasser une certaine limite dans leurs emportements chorégraphiques. Un Argus veille sur eux, tout prêt à réprimer leur essor par trop impétueux; ce vigilant gardien, au poignet formidable, n'est autre que le propriétaire de l'établissement, l'athlétique M. Labire, plus généralement désigné sous le nom de père Lahire.
Ancien grenadier de la garde, le père Labire cumule aujourd'hui, avec la profession de marchand de vin, la direction de la Chaumière. C'est la plus grande célébrité du quartier latin; vingt générations d'étudiants le portent dans leur cœur, après l'avoir passablement porté sur leurs épaules. C'est que le père Lahire, dont certes le rigorisme n'a rien d'outre, ne badine pas avec les danseurs trop fougueux qui ne savent pas se maintenir dans les bornes de la gaieté plus que suffisante tolérée par les statuts de l'établissement. Il est certains pas que l'ex-grognard réprouve de toute la vigueur de ses sonores poumons, et réprime de tout le nerf de ses robustes bras, véritables colonnes d'Hercule opposées aux écarts de sa jeune et pétulante clientèle. Les relaps et les incorrigibles sont consignés par lui, c'est-à-dire que l'entrée du jardin leur est interdite. Quant aux simples suspects, embusqué derrière eux, il suit de l'œil tous leurs mouvements et les interpelle par leur nom à haute et intelligible voix, si par hasard ceux-ci se permettent des poses un peu trop risquées. «Gobillard, dit-il, voilà un avant-deux qui ne me convient pas!--Grenouillet, c'est joli, ce que vous faites-là! Patureau, si vous recommencez cette pastourelle, je vous insinue à la porte!--Berlinguet, si ça ne va pas mieux, je vous envoie incessamment voir sur le boulevard si j'y suis!» et autres avis du même genre. Les coryphées susdénommés murmurent, haussent les épaules en signe d'impatience; mais, comme ils savent que l'effet suivrait de très-près la menace, ils s'empressent de déférer à l'impérative exhortation du vénérable débris de notre grande armée.
Bal de la Grande-Chaumière, boulevard Montparnasse.
Il en est cependant qui parfois se montrent plus récalcitrants; leur rébellion amène ordinairement des scènes du genre de celle que nous allons décrire comme tableau final.--Les danses, animées par l'absence momentanée du père Lahire, brillent par un laisser-aller et un entrain extraordinaires. Le vieux guerrier est un moment occupé à démontrer dans un groupe comme quoi la puissance des gardes municipaux lui est parfaitement inutile pour maintenir le bon ordre dans son établissement. «Est-ce que je ne suis pas là, dit-il en effaçant les épaules, pour faire filer doux ceux qui se permettraient des danses incohérentes? Ah mais! ah mais! c'est qu'on me connaît; on sait que, Dieu merci, j'ai la poigne solide. Aussi, faut voir comme tous ces petits bonshommes se mettent au pas... des agneaux, des pensionnaires, quoi (s'interrompant tout à coup pour courir à la salle de danse, et s'écriant d'une voix de tonnerre)! Carrichon!!!
carrichon, interpellé.--De quoi?
le père lahire.--Carrichon! voulez-vous bien finir!... Et dire que c'est un avocat qui danse comme ça!
carrichon, jeune méridional se livrant à un balancé des plus aventureux.--Eh! vous êtes toujours après moi! Pourquoi ne dites-vous rien o-z-otres?
le père lahire.--Je vous réitère l'invitation de vous modérer, ou sinon...
carrichon, ne tenant aucun compte de l'avis.--Eh! laissez moi la paix; vous m'ennuyez à la fin!
le père lahire.--Ah! je vous ennuie!
Montagnes russes de la Grande-Chaumière
Il enjambe la balustrade, et court sus à Carrichon, qui l'attend de pied ferme. Il le saisit par le milieu du corps, et se dispose à l'emporter hors de la salle de danse.--A cette vue, un groupe de jeunes Languedociens s'ébranle et vole au secours de Carrichon. Le père Lahire appelle à son aide les garçons de café, les jardiniers et les lampistes de l'établissement. L'orchestre s'interrompt, et les danses sont suspendues.--La mêlée devient générale.--Les étudiants veulent dégager leur camarade compromis, et se précipitent en foule sur le théâtre de l'action. Les Latines éplorées s'élancent à leur suite, et veulent se jeter entre les combattants.--Tableau.--Il pleut des coups. Carrichon fait des prodiges de valeur.--Accablé par le nombre, le père Lahire ordonne d'aller chercher la garde.--La garde meurt sans doute, car elle ne se rend pas.--A la fin, elle paraît sous les dehors d'un caporal et de cinq fusiliers.--Cette intervention est le deus ex machina qui met fin à la tragédie.--Le champ de bataille est déserté.--Trois sergents de ville viennent renforcer l'autorité militaire et administrative.--Ils font évacuer l'établissement.--On ferme les grilles du jardin.--Les habitants du Latium, habitués à pareilles bagarres, offrent paisiblement le bras aux Latines de tout à l'heure, et regagnent leurs pénates en chantant à tue-tête tout le long du boulevard.
Et voilà comment ce que l'on appelle la plus intelligente partie de la belle jeunesse française emploie, trois fois dans la semaine, ses loisirs et son superflu, pour ne pas dire (ce qui serait infiniment plus exact) son nécessaire. Voilà comment l'avenir de la France gouverne son propre présent. On répond par ce vieil adage: «Il faut que jeunesse se passe.» Soit; mais elle se passerait à toute autre chose que ce ne serait pas un mal. Il y a loin de ces extravagances, grossières aux passions que l'on peut comprendre, plaindre, ou quelquefois excuser. On assure que tout ce bouillonnement superficiel se calme d'ordinaire, et qu'après deux on trois années de cette orageuse existence, la plupart des anciens danseurs de la Chaumière fournissent à leurs localités respectives d'excellents avoués et de doctes médecins. Nous voulons le croire. Heureux ceux qui regagnent ainsi le port! Plus heureux s'ils n'y arrivent pas appauvris, épuisés, flétris!--Il est un fait malheureusement trop certain, c'est qu'à un tel régime, tous perdent de leur propre estime, beaucoup se corrompent, quelques-uns se déshonorent sans retour.
La Reine d'Angleterre et ses Ministres.